
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, marqué par une victoire nette contre la vice-présidente sortante Kamala Harris, a suscité débats et analyses parmi les experts, think tanks et observateurs de la politique internationale. L’incertitude majeure concerne la manière dont ce second mandat du magnat influencera le paysage mondial et le rôle des États-Unis en tant que puissance hégémonique.
Le programme politique de Trump reste fidèle à ses principes de America First : une méfiance structurelle envers les institutions multilatérales, la priorité donnée aux enjeux domestiques par rapport aux engagements globaux et une politique étrangère pragmatique, fondée sur le do ut des. Cependant, il est clair que plusieurs initiatives de Joe Biden pourraient se poursuivre, déguisées sous un nouveau discours adapté aux objectifs trumpiens.
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Une Amérique plus isolée mais militairement renforcée
L’une des caractéristiques principales de la nouvelle administration sera le refus de s’engager dans des projets à long terme sans bénéfices immédiats pour les États-Unis. Dans ce contexte, Trump semble déterminé à réduire la présence américaine à l’étranger tout en investissant massivement dans le renforcement des forces armées. Cette augmentation des effectifs et des capacités n’entraînera pas nécessairement de nouvelles guerres, mais servira plutôt à renforcer la dissuasion américaine, notamment face à la Chine, à l’Iran et à la Corée du Nord.
Dans le même temps, Trump continue de remettre en question l’utilité de l’OTAN et d’autres alliances traditionnelles. Cependant, un retrait complet semble peu probable. Au lieu de cela, le “minilatéralisme” – des coalitions flexibles et non contraignantes basées sur des intérêts communs plutôt que sur des valeurs partagées – pourrait devenir le nouveau paradigme de la politique étrangère américaine.
Near-shoring et relance de l’Amérique latine
Un autre pilier de l’agenda de Trump sera le renforcement des chaînes d’approvisionnement pour réduire la dépendance envers les acteurs asiatiques, notamment la Chine. La stratégie de near-shoring, initiée sous Biden, sera poursuivie avec davantage de vigueur, visant à relocaliser une partie des chaînes de production en Amérique latine. Le Mexique, déjà premier partenaire commercial des États-Unis, en est un exemple concret : les échanges manufacturiers entre les deux pays ont explosé, dépassant ceux avec Pékin.
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Trump pourrait également tirer parti des changements politiques en Argentine, où l’élection de Javier Milei, idéologiquement proche de Trump, offre une opportunité d’élargir la coopération économique et stratégique. Le contrôle de ressources critiques telles que le lithium et le cuivre garantirait aux États-Unis un avantage compétitif face à la Chine, principal importateur de ces matières premières.
Un minilatéralisme pragmatique
Le désenchantement de Trump envers le multilatéralisme classique, incarné par des organisations comme l’OTAN ou le TPP, ne signifie pas nécessairement un abandon de la coordination internationale. Au contraire, le minilatéralisme – des alliances restreintes sur des questions spécifiques – offre une alternative plus agile et compatible avec l’agenda America First.
Un exemple emblématique est le Quad, qui inclut les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde, axé sur le défi chinois dans l’Indo-Pacifique. De même, le partenariat I2U2 (Inde, Israël, Émirats arabes unis et États-Unis), initié sous Biden, pourrait être renforcé sous Trump pour créer un réseau de coopération économique et sécuritaire en Asie du Sud et au Moyen-Orient.
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Aukus : Un héritage stratégique à exploiter
L’accord Aukus, signé par Biden avec l’Australie et le Royaume-Uni, représente une opportunité unique pour les États-Unis de renforcer leur présence dans la région indo-pacifique. Trump pourrait utiliser ce partenariat pour accroître la production de technologies avancées, telles que l’intelligence artificielle et les systèmes hypersoniques, en en faisant un levier pour l’industrie américaine de la défense. La possibilité d’en tirer des avantages économiques immédiats rendrait Aukus compatible avec l’approche transactionnelle de Trump.
Un axe autoritaire face à une approche divisée
Trump héritera d’une situation géopolitique complexe, marquée par la convergence stratégique croissante entre la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord. Toutefois, son inclination pour la diplomatie personnelle pourrait conduire à des résultats inattendus, exacerbant les divisions internes à cet “axe autoritaire”.
La relation entre Trump et Vladimir Poutine, caractérisée par une certaine estime mutuelle, pourrait être exploitée pour affaiblir les liens entre Moscou et Pékin. De même, une attitude plus agressive envers l’Iran, avec un probable renforcement des sanctions économiques, pourrait isoler davantage Téhéran et l’obliger à se concentrer sur sa sécurité régionale plutôt que sur son soutien à la Russie en Ukraine.
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Avec la Corée du Nord, Trump pourrait relancer un dialogue direct avec Kim Jong-un, ralentissant ainsi l’alignement entre Pyongyang, Moscou et Pékin. Bien que cela ne transforme pas la nature du régime nord-coréen, cela pourrait compliquer la coordination stratégique de l’axe autoritaire.
Une superpuissance énergétique comme levier géopolitique
Le rôle des États-Unis en tant que premier producteur mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) offre à Trump un levier stratégique sans précédent. L’énergie pourrait devenir un outil clé pour exercer une pression sur la Chine et la Russie, réduisant leur capacité à influencer les marchés mondiaux. Par exemple, limiter les exportations iraniennes vers Pékin pourrait renforcer la position américaine dans des scénarios critiques comme Taïwan et le Moyen-Orient.
Entre continuité et rupture
En conclusion, le second mandat de Trump sera inévitablement marqué par des discontinuités par rapport à l’administration Biden, notamment en termes de rhétorique et de style. Cependant, certaines politiques clés – du near-shoring au minilatéralisme, en passant par l’utilisation de l’énergie comme levier – pourraient se poursuivre, mais adaptées à la vision America First.
En fin de compte, le retour de Trump pourrait introduire un élément d’imprévisibilité sur l’échiquier mondial, tout en générant des dynamiques capables de ralentir la convergence entre les puissances autoritaires. Non pas en raison d’un calcul stratégique, mais grâce à cette combinaison de pragmatisme et d’impulsivité qui caractérise son approche de la politique étrangère. Dans un monde où les règles deviennent de plus en plus négociables, cette “stratégie inconsciente” pourrait réserver des surprises difficilement prévisibles.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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