ANALYSE – Ahmad al-Charaa à Paris : Le nouveau maître de Damas va-t-il dicter ses conditions ?

Ahmad al-Charaa à Paris et Macron tres proche
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon

Lorsque le djihadiste, auto-proclamé chef de l’État Syrien, Ahmad al-Charaa foulera le sol français et européen pour la première fois ce mercredi, 7 mai 2025 accueilli officiellement à Paris par Emmanuel Macron, l’événement dépassera la simple rencontre protocolaire. Il s’agira d’un test grandeur nature pour la posture diplomatique de l’Europe et de la France face au Moyen-Orient d’après-guerre.

Pour Damas, les enjeux sont clairs : obtenir une légitimité internationale, amorcer un assouplissement des sanctions, et surtout trouver des financements pour la reconstruction. Comme le souligne Fabrice Balanche, spécialiste reconnu de la Syrie, dans une interview au Figaro publiée le 6 mai 2025« jusqu’à présent, al-Charaa a été reçu par des dirigeants arabes — le prince héritier saoudien, le président turc, l’émir du Qatar… Mais l’Europe, c’est une autre étape… »

Quant à Roland Lombardi, spécialiste du Moyen-Orient et directeur de la rédaction du Diplomate média, il est lui très sévère sur cette visite : « Recevoir en grande pompe à l’Élysée, le jihadiste Al-Charaa, ancien de Daesh, d’Al-Qaïda et d’Al-Nosra, est d’abord une honte et un véritable scandale d’État ! Car c’est une insulte à la mémoire de nos centaines de compatriotes assassinés sauvagement au nom de ces organisations depuis 2015 mais également à celles des minorités (chrétiennes, alaouites druzes et bientôt chiites ou kurdes) qui sont persécutées et massacrés depuis décembre et encore ces derniers jours ! Ensuite, c’est d’une immense irresponsabilité. Encore une fois Emmanuel Macron discrédite l’engagement de la France dans sa lutte contre l’islamisme et ridiculise notre pays auprès de nos alliés dans ce combat et surtout auprès de nos ennemis ! Â»  

L’illusion européenne, elle, repose sur l’idée que tendre la main à la nouvelle Syrie pourrait transformer le régime. Paris espère ainsi obtenir des avancées sur le dossier des réfugiés, une coopération sécuritaire sur le trafic de captagon, voire une ouverture pour les entreprises de l’UE et françaises dans la reconstruction du pays. Une diplomatie dite de l’« engagement critique », où l’on parle avec les régimes pour mieux les infléchir.

Sauf que pour Lombardi : « Macron n’obtiendra rien d’Al-Charaa, absolument rien ! Ce dernier n’obéit qu’à Erdogan et au Qatar à la rigueur. Il a son propre agenda. Cette soi-disant volonté de lui faire adopter une transition et un gouvernement « inclusifs Â», c’est de la foutaise ! Il attendrit la viande pour au final instaurer sa république islamique syrienne. Il se fout royalement des Occidentaux et doit bien rire sous cape de cette mascarade diplomatique ; car pour lui cette tournée européenne, a pour principal objectif, dans un premier temps, de juste acquérir une reconnaissance internationale ou du moins européenne, qui lui permettra ainsi d’avoir des soutiens éventuels pour la levée des sanctions qui touchent toujours la Syrie. Je suis même prêt à parier que ce soir, il quittera l’Élysée avec un gros chèque de la République française et des contribuables français dans la poche ! Comme Zelenski ! Â» 

C’est là le paradoxe européen : confondre l’image du monde avec son fonctionnement réel. À force de préférer les principes aux leviers concrets, l’Union européenne se retrouve marginalisée dans les dossiers les plus brûlants. En Syrie, le jeu se joue toujours, dans une moindre mesure aujourd’hui à Moscou, à Téhéran et surtout à présent à Ankara, Doha voire Tel Aviv et Washington — pas à Bruxelles, encore moins à Paris.

Une invitation de Paris pour quoi faire ?

La visite d’Al-Charaa s’inscrit dans une normalisation rampante du nouveau régime syrien. L’Europe, elle, arrive en queue de peloton, non par stratégie, mais par idéologie et naïveté, croyant encore que la chute d’Assad va emmener obligatoirement la démocratie… et ce, même avec des islamistes et des jihadistes soi-disant devenus « modérés Â» !

Le réalisme stratégique invoqué par les chancelleries européennes masque en réalité une forme de renoncement et surtout une totale méconnaissance et incompétence malgré tout ce qui s’est passé depuis 2011 dans cette région… Aucune leçon n’a été retenue.

Roland Lombardi rappelle : « Oui certains ont encore le culot de présenter cette visite comme de la Realpolitik, mais c’est faux. Nous sommes toujours dans l’irréalisme politique, point ! Le vrai réalisme politique aurait été certes de rouvrir notre ambassade à Damas (que nous n’aurions jamais dû fermer) mais surtout ne pas lui dérouler le tapis rouge à Paris. Au contraire, nous aurions mieux fait de lui envoyer nos gros bras des services pour monnayer éventuellement la légitimation de son régime (les promesses n’engageant que ceux qui les reçoivent…) et même le menacer directement, mettre sa survie en hypothèque (oui sa propre vie comme l’ont fait les Israéliens !) en échange de nos seules conditions : pas de reconnaissance ni un centime de la France sans des informations et la localisation, afin de les éliminer purement et simplement, de tous les jihadistes français que ses hommes ont libérés des prisons d’Assad en décembre dernier, la sanctuarisation de notre territoire et de nos intérêts à l’étranger de tout attentat qui serait le fait d’un groupe lié de près ou de loin à la Syrie, l’arrêt totale de l’émigration syrienne vers la France, un accord immédiat et sans condition pour le retour en Syrie des illégaux syriens présents en France et enfin, la protection des minorités notamment chrétiennes. Or pour avoir le courage d’imposer cela, il faut déjà ne pas trembler devant Erdogan ni faire la serpillière devant le Qatar ! Il faut surtout de vrais hommes d’État de la stature d’un Charles Pasqua par exemple et non les petits technocrates ectoplasmiques actuels qui ne connaissent absolument rien à la région… »

Les dividendes de la paix n’iront pas aux naïfs

Paris croit pouvoir tirer profit de la reconstruction. Mais dans la Syrie d’aujourd’hui, les marchés ne s’ouvrent qu’aux alliés du nouveau régime — Qataris et surtout Turcs. Pour Fabrice Balanche, la France s’illusionne si elle pense que son retour diplomatique lui permettra de gagner des contrats : Â« Ce ne sont pas les entreprises françaises qui reconstruiront Alep ou Homs. »

Il en va de même pour les réfugiés. Paris espère négocier des retours sous supervision internationale. Mais ces retours restent massivement instrumentalisés par Damas comme levier de pression ou outil de contrôle démographique. Le régime actuel comme l’ancien n’a aucun intérêt à voir revenir ceux qui ont été poussés à l’exil.

Une Europe en quête d’utilité stratégique

Ce qui transparaît dans cette séquence, c’est aussi une Europe en mal de rôle géopolitique. Face aux empires du XXIe siècle – Russie, Chine, Turquie –, ce nain géopolitique peine à exister autrement qu’en tant que grande moralisatrice, que bailleur d’aide humanitaire ou gestionnaire maladroite des crises migratoires. Son influence est désormais indexée à sa capacité à financer les marges, pas à transformer ou même influer les cœurs de pouvoir.

En recevant Ahmad al-Charaa, Emmanuel Macron cherche peut-être à rejouer le rôle du médiateur éclairé, dans la lignée des initiatives françaises au Liban ou au Sahel, qui ont été au final une série de pathétiques fiascos. De même en Syrie, la France arrive trop tard, trop seule, et trop naïve.

Il faut reconnaître que cette réception s’inscrit aussi dans une logique de gestion des risques : contenir les flux migratoires, prévenir les effets régionaux du chaos syrien, voire reprendre la main sur un dossier délaissé depuis trop longtemps. Mais à force de diplomatie de l’émotionnel à géométrie variable et vouloir « dialoguer » seulement avec les « vrais méchants Â» qui eux veulent sa perte (à la différence de Netanyahou ou Poutine interdits de séjour sur son sol !), la France risque de perdre définitivement tout crédit à l’international.

Comme l’écrit encore Fabrice Balanche, Â« les Européens se laissent berner parce qu’ils prennent leurs rêves pour des réalités ». Et dans cette affaire, le rêve consiste à croire encore qu’un régime peut changer avec les leçons de morale occidentales…

Et Roland Lombardi de conclure : « Toutes ces gesticulations diplomatiques, c’est du flan ! Encore une fois la France restera sur la touche et n’aura été qu’une fois de plus humiliée par son propre président sur la scène internationale avec un énième coup de com’ encore et toujours inutile et déconnecté des réalités de ce monde. Surtout que c’est encore de la courte-vue comme d’habitude, car qui sait ce que sera devenue la Syrie dans un an ? Est-ce qu’Al-Charaa sera encore là en 2026 ? Il a déjà été menacé d’élimination pure et simple par les Israéliens. Et surtout, l’islam politique, à cause de notre laxisme et notre naïveté, n’est encore à la mode que dans nos seuls quartiers ; les peuples arabes, eux, n’en veulent plus. On l’a vu en Tunisie, en Égypte, au Maroc, en Jordanie dernièrement et même en Algérie lors du Hirak en 2019. Je pense que très vite les Syriens comme les Libyens vont paradoxalement mais douloureusement regretter le régime pass酠»  

À lire aussi : Qui pleure pour les Syriens ?


#Syrie, #AhmadAlCharaa, #Macron, #DiplomatieFrançaise, #Daesh, #Djihadisme, #PolitiqueÉtrangère, #VisiteOfficielle, #Terrorisme, #Europe, #RéalismePolitique, #Realpolitik, #France, #Paris, #ScandaleDiplomatique, #Islamisme, #ReconnaissanceDiplomatique, #ChocDesCivilisations, #MoyenOrient, #SanctionsInternationales, #Géopolitique, #Captagon, #RéfugiésSyriens, #UE, #NaïvetéDiplomatique, #Syrie2025, #RolandLombardi, #FabriceBalanche, #PolitiqueMacron, #Élysée, #ÉchecDiplomatique, #ConflitSyrien, #ChantageMigratoire, #MacronFail, #PolitiqueInternationale, #ReconstructionSyrienne, #StratégieFrançaise, #FranceDéshonorée, #Djihad, #InternationalPolitics

Le Diplomate Logo

Inscrivez-vous pour recevoir chaque semaine toutes les actualitées.

Ce champ est nécessaire.

Nous ne spammons pas ! Consultez nos CGU pour plus d’informations.

Retour en haut