HISTOIRE – L’ombre longue du Condor. Rome, octobre 1975 : Le jour où la dictature chilienne a tiré en plein cœur de l’Europe

scene de crime dans une rue sombre

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Dans cette Europe trouble des années 1970, entre stratégies de la tension, loges secrètes et gouvernements compromis, Rome devint le théâtre d’un attentat aussi cruel que révélateur. Le 6 octobre 1975, dans le silence d’un soir d’automne, la Ville éternelle fut traversée par un écho lointain mais implacable : celui de l’Opération Condor. 

Il ne s’agissait pas d’une simple initiative répressive, mais d’un véritable réseau international de terreur, né pour anéantir les oppositions démocratiques aux dictatures militaires d’Amérique latine. Ce jour-là, Bernardo Leighton, figure historique de la démocratie chrétienne chilienne, et son épouse Anita Fresno furent frappés à la nuque par un tueur à gages, via Aurelia, à deux pas du Vatican.

Leighton avait été vice-président d’Eduardo Frei, cofondateur du Parti démocrate-chrétien chilien et conscience gênante au sein même de sa propre formation. Au lendemain du coup d’État de Pinochet, il fut l’un des rares à élever la voix, s’opposant publiquement à la dictature. Auteur de la « Déclaration des 13 », publiée le 13 septembre 1973, il refusa, contrairement à nombre de ses collègues, de composer avec le régime au nom de la survie du parti, préférant la défense de la démocratie à celle d’une étiquette politique.

Sa résistance ne fut pas que rhétorique. En exil en Europe avec son épouse, il devint le porte-voix de la vérité chilienne. Depuis Rome, Paris ou Bonn, il dialoguait avec les exilés et les responsables politiques, devenant une figure centrale. Il dénonçait la complicité de Frei avec les putschistes, les financements allemands (notamment de la CDU de Helmut Kohl) au régime, et soutenait le dialogue entre forces démocratiques, y compris de gauche. Il appuya le compromis historique italien entre les communistes et les démocrates-chrétiens – une ligne qui irritait Washington, déplaisait à Kissinger et faisait de lui une cible prioritaire.

Incapable de le faire taire par la propagande, la junte militaire chilienne décida de l’éliminer physiquement. Car Leighton représentait, après Letelier, Prats et Altamirano, un obstacle insurmontable. Son nom fut inscrit sur la « liste de la mort » peu après les élections locales italiennes de juin 1975, qui avaient vu une avancée significative du Parti communiste dans plusieurs régions – un signal alarmant pour les dictatures sud-américaines, inquiètes d’un possible effet domino.

C’est la DINA, la police secrète de Pinochet dirigée par le colonel Manuel Contreras, qui orchestra l’attentat. En Europe, furent dépêchés Michael Townley, sa femme Mariana Callejas et le Cubain Virgilio Paz. À Francfort, cœur logistique du réseau, ils rencontrèrent Pedro Rojas, ancien syndicaliste démocrate chrétien devenu informateur. C’est lui qui donna les informations essentielles sur Leighton : ses habitudes, ses déplacements.

En Italie, l’opération s’appuya sur un réseau néofasciste bien implanté. Stefano Delle Chiaie, fondateur d’Avanguardia Nazionale, et Pierluigi Concutelli, tueur d’Ordine Nuovo, furent les relais locaux. L’attentat fut préparé dans un appartement de la via Aristide Sartorio 51, base logistique du terrorisme noir romain. Un soir, alors que les Leighton rentraient chez eux après leurs courses, deux coups de feu tirés dans le dos les laissèrent inanimés au sol. Mais une erreur de balistique – des munitions trop puissantes pour un tir à bout portant – permit aux deux victimes de survivre. Grièvement blessés, ils restèrent handicapés à vie.

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Le lendemain, le néofasciste « Andrés » (Townley) s’envola pour Londres, tandis que ses complices italiens partirent pour Santiago toucher leur prime. En Italie, entre-temps, le camouflage s’organisait. Le SID, service de renseignement militaire, informait confidentiellement l’ambassade chilienne qu’il n’existait « aucune implication de la DINA ». Au contraire, on accusa l’extrême gauche marxiste, le MIR ou les NAP. Un scénario déjà vu, comme pour l’attentat de la Piazza Fontana.

L’orchestre de cette opération de désinformation n’était autre que l’élite des services secrets italiens, alors solidement entre les mains de la loge P2 de Licio Gelli. Giulio Grassini, chef du SISDE, Giuseppe Santovito (SISMI), Pietro Musumeci et Walter Pelosi faisaient tous partie de cette société secrète. Ils maintinrent les contacts avec les services des dictatures latino-américaines, avec pour but l’identification et l’élimination des exilés. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les néofascistes italiens aient été laissés tranquilles. Même les liens avec l’assassinat du général Prats en Argentine ne furent pas considérés.

Aux États-Unis, en revanche, le FBI connaissait tous les détails. Townley, extradé en 1977 pour l’assassinat de Letelier, bénéficia d’une immunité pour les autres crimes. À partir de 1978, il commença à parler. Il désigna clairement Delle Chiaie comme organisateur et Concutelli comme exécuteur. Mais pour « éviter de relancer l’affaire Leighton », le Département d’État décida de ne pas transmettre ces informations aux autorités italiennes. La vérité resta donc cachée.

En Italie, le premier procès s’acheva par un acquittement. Le procureur du premier degré avait demandé la condamnation, mais son collègue en appel demanda la confirmation du non-lieu. Les témoignages de quelques collaborateurs de justice furent jugés insuffisants. Ce n’est qu’en 1992, grâce aux témoignages obtenus par voie de coopération internationale, que deux nouveaux procès furent possibles : l’un contre Townley, l’autre contre Contreras et Iturriaga. Ces derniers furent lourdement condamnés, mais les auteurs matériels, déjà acquittés, ne purent plus être jugés. Le crime resta impuni.

L’historien ne peut s’en tenir à la seule vérité judiciaire. L’affaire Leighton, tout comme Piazza Fontana, le coup d’État manqué de Borghese, les manœuvres de la loge P2, appartient à une trame noire de projets subversifs dans lesquels l’État italien, à certains moments, se fit complice de ses propres ennemis. Cet attentat, commandité par une dictature étrangère et exécuté par des néofascistes italiens, protégé par des appareils d’État, est l’un des épisodes les plus graves de cette époque de plomb.

Bernardo Leighton ne reprit jamais la vie publique. Après dix opérations, ses fonctions cérébrales restèrent altérées. Anita Fresno, paraplégique, vécut en fauteuil roulant. Hospitalisés durant deux ans, ils poursuivirent leur convalescence dans un établissement religieux. Ils ne déposèrent pas plainte, n’exigèrent pas réparation. Avec un esprit chrétien, ils pardonnèrent à leurs agresseurs. Mais leur silence n’était pas renoncement. Il fut le témoignage d’une vie consacrée à la cohérence morale et à la foi démocratique.

Et si, dans un sens, les commanditaires de l’attentat avaient atteint leur but – faire taire Leighton, briser sa capacité d’organisation, paralyser l’opposition en exil –, ils ne purent effacer ce que son nom, son martyre et sa trajectoire incarnaient : une idée du Chili libre, solidaire et démocratique. Une idée qui, malgré les balles, survécut.

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