ANALYSE – Comment l’UE risque de perdre sa légitimité : La cohésion interne en question

Par Sébastien Marko Turk, Docteur ès lettres de l’Université de Paris-Sorbonne, Professeur des Universités
Le 12 février 2026, le Parlement européen a adopté un rapport recommandant au Conseil de l’UE les principales priorités pour la 70ᵉ session de la Commission de l’ONU sur la condition de la femme. Le rapport insiste sur la pleine reconnaissance des femmes trans en tant que femmes et sur leur inclusion équitable dans les politiques d’égalité des sexes, y compris l’accès aux espaces réservés aux femmes. Lors de la même séance, un amendement visant à insérer dans le texte l’affirmation selon laquelle seules les femmes biologiques peuvent tomber enceintes a été rejeté. Cette décision n’est pas un événement isolé, mais s’inscrit dans une tendance plus large : les institutions européennes apparaissent de plus en plus comme les porteuses d’un projet idéologique, plutôt que comme des organes liés à des compétences clairement définies par l’acte fondateur de l’Union – le traité de Lisbonne.
C’est ici que se pose la question cruciale : tout ce qui est aujourd’hui mis en œuvre au nom de l’agenda LGBT, de l’urgence climatique et de la soi-disant transition verte repose-t-il encore sur les compétences réellement définies par le traité de Lisbonne, ou constitue-t-il une violation manifeste de ce traité ? Le traité de Lisbonne, adopté en 2007 comme dernier grand compromis entre les États membres, représente le cadre juridique suprême de l’Union européenne, sa base constitutionnelle. Il est né à une époque où l’Union était comprise avant tout comme une communauté d’États souverains ayant transféré certaines compétences à des institutions communes, sur des domaines précisément définis. Le traité définit les valeurs, les objectifs et les compétences de l’UE, tout en en fixant les limites. L’essence du traité n’est pas d’offrir aux institutions une créativité normative illimitée, mais de lier leur action à un mandat clairement défini.
Le traité ne contient aucune mention de « LGBT ». Il parle du respect des droits de l’homme et de la protection des droits des minorités, mais le terme « minorité » n’est pas défini. Nulle part il n’est précisé qu’il englobe des constructions identitaires contemporaines spécifiques, encore moins que ces groupes bénéficient d’un statut normatif particulier permettant de transformer systématiquement les cadres législatifs, éducatifs et culturels des États membres. Lorsqu’un concept n’est pas clairement défini, son extension unilatérale constitue une dilatation du traité au-delà de son consentement originel. Lorsque le principe général de protection contre la discrimination se transforme en projet politique de redéfinition du genre, de la famille et des catégories biologiques, il ne s’agit plus d’exécuter le traité, mais de l’instrumentaliser.
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Il en va de même pour la politique climatique et la transition verte. La préoccupation pour l’environnement trouve un fondement dans les traités, mais ce fondement n’a jamais été conçu comme un mandat absolu pour restructurer radicalement les systèmes énergétiques, l’industrie, l’agriculture et le mode de vie des citoyens européens sans un nouveau consensus démocratique explicite. Lorsque les changements climatiques deviennent le critère central de la légitimité politique et que tout doute ou question est marqué comme moralement suspect, un climat se crée dans lequel le cadre juridique est utilisé comme moyen de pression. Sous le prétexte de la « transition verte », des ensembles réglementaires étendus sont introduits, affectant profondément les structures économiques et sociales des États membres. La question n’est pas de savoir si la protection de l’environnement est importante, mais si l’ampleur et l’intensité des mesures correspondent effectivement aux compétences conférées.
Le traité de Lisbonne insiste explicitement sur le principe de subsidiarité : l’Union n’agit que dans les limites des compétences qui lui ont été transférées par les États membres. Dans la pratique, cependant, un glissement silencieux se produit. Au lieu d’un changement formel des traités et d’un débat ouvert sur de nouvelles compétences, les dispositions existantes sont interprétées de manière de plus en plus extensive. Les valeurs énoncées dans des formulations générales deviennent une base juridique pour transformer les normes sociales. Il ne s’agit pas d’une évolution conforme au traité, mais d’une interprétation expansive. C’est dans ce sens qu’on peut parler d’abus : l’acte fondateur, censé limiter le pouvoir, devient un instrument pour l’étendre.
Cette évolution n’est pas seulement un problème de technique juridique. Elle reflète un changement idéologique plus profond. Tout au long du XXᵉ siècle – et aujourd’hui encore – deux tendances fondamentales s’opposent dans le monde. La première découle de l’ordre naturel : la conviction que l’homme est inséré dans une réalité objective et que la réalité physique n’est pas séparée d’un fondement métaphysique. Aristote a déjà montré que la compréhension de la nature présuppose la compréhension d’un ordre supérieur. Dans la civilisation occidentale, cette pensée a trouvé une expression historique dans le cadre chrétien, qui a façonné le droit, la politique et la culture européenne.
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La seconde tendance repose sur le rejet ou la transformation de cet ordre. Dans le sens le plus large, elle peut être qualifiée de socialisme. Sa formulation classique a été donnée par Karl Marx, qui expliquait l’histoire comme une lutte entre oppresseurs et opprimés et annonçait une société où chacun recevrait selon ses besoins. Dans cette perspective, les différences sont surtout le produit de structures injustes qu’il faut abolir. Le « wokisme » contemporain est une transformation culturelle de cette logique : au lieu du conflit de classes, il met l’accent sur l’identité ; au lieu des structures économiques, il problématise le langage, la culture et la tradition, tout en conservant le même schéma – le monde est divisé entre privilégiés et opprimés, la solution réside dans la déconstruction de l’ordre existant.
Pour mesurer l’ampleur de la chute de l’ambition actuelle, il faut se rappeler la période marquée par la direction d’Helmut Kohl. À la fin de la guerre froide, environ 380 000 soldats soviétiques étaient stationnés en Allemagne de l’Est, avec une infrastructure militaire considérable. D’ici 1994, ces forces se sont entièrement retirées. Le départ des forces d’occupation soviétiques – aujourd’hui on dirait russes – n’a pas concerné seulement l’Allemagne, mais l’ensemble de l’Europe centrale et orientale. La Pologne, la Hongrie, la Tchéquie et les États baltes – Estonie, Lettonie et Lituanie – ont vu progressivement se retirer les unités de l’ancienne Armée rouge. L’Allemagne s’est réunifiée en 1990, un tournant historique sans précédent dans l’Europe d’après-guerre.
À peine une décennie et demie plus tard, en 2004, a suivi la plus grande expansion de l’Union européenne dans son histoire. Les pays d’Europe centrale et orientale – dont la Pologne, la Hongrie, la Tchéquie et les républiques baltes – sont devenus partie intégrante de la même communauté politique et juridique que l’Europe occidentale. Cela a signifié que l’Est européen, séparé pendant des décennies par le rideau de fer, a été institutionnellement et civiquement unifié avec l’Ouest. Ce furent des réalisations colossales : le retrait des forces d’occupation étrangères, la réunification pacifique d’un pays divisé, l’expansion de la zone de liberté et de droit sans guerre. Aujourd’hui, ces exploits semblent presque inimaginables.
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À cette époque, l’Europe agissait comme un acteur géopolitique sérieux. Elle avait une conscience claire de ses intérêts, de son opportunité historique et de sa responsabilité envers le continent. Aujourd’hui, elle est confrontée à des divisions internes, à une perte de confiance en soi et à des conflits idéologiques qui la paralysent. Le problème n’est pas seulement extérieur : il résulte de l’érosion de sa cohésion interne.
L’Europe n’est pas faible principalement à cause de facteurs externes. Sa faiblesse est intérieure – et cette faiblesse a un noyau idéologique. Elle découle de la prédominance d’une mentalité socialiste, post-marxiste, qui détruit progressivement l’ordre naturel sur lequel la civilisation européenne est fondée. Idéologiquement, de nombreux pays ont adopté l’hypothèse selon laquelle la société peut être continuellement transformée au-delà des différences naturelles et de l’expérience historique. Sur le plan culturel, l’identité continentale cède face au relativisme. Politiquement, cela se traduit par l’incapacité de l’Union européenne à agir de manière unie et stratégique.
Si la pratique consistant à utiliser le traité de Lisbonne comme un instrument élastique de transformation idéologique se poursuit, au lieu de le considérer comme une limite constitutionnelle solide, l’Union européenne risque de perdre sa légitimité. Sans retour à des compétences clairement délimitées, sans respect renouvelé de l’ordre naturel et sans conscience rétablie de l’intérêt commun, il sera difficile de reproduire les réalisations que l’Europe a accomplies lors de la réunification allemande et de l’unification du continent.
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Sébastien-Marco Turk, docteur ès lettres de l’Université Paris-Sorbonne, Professeur des Universités, spécialiste de littérature française, ex-fondateur de jeunesse démocrate-chrétienne anti-Yougoslave en Slovénie, anime régulièrement des émissions politiques et géopolitiques à la télévision slovène « exodus ». Il nous livre une vision intéressante d’un intellectuel proche de l’Ukraine, marqué par le totalitarisme communiste et parfois choqué par la difficulté avec laquelle les Européens de l’Ouest, France en tête, perçoivent une Russie que la vision gaulliste a selon lui trop souvent dépeint sous des jours pour le moins indulgents … D’où le rappel historique et le parallélisme opéré par l’auteur – ceteris paribus – entre 1941 et 2022.
