TRIBUNE – De la République des copains : 1, 2, 3 …

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Il faut que tout change pour que rien ne change ». Les dernières frasques de Jupiter 1er remettent sur le devant de la scène politico-médiatique la fameuse phrase extraite du film de Luchino Visconti, Le Guépard tirée d’un roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Cette réplique culte mise dans la bouche d’Alain Delon pourrait/devrait être mise dans celle du plus jeune président de la Cinquième République. Celui que l’on nous présente comme un réformateur enthousiaste en 2017 se révèle sous sa vraie nature, celle d’un conservateur bon teint en 2026. Il use et abuse de son pouvoir de nomination dans les postes les plus prestigieux de la République[1]. Son tableau de chasse est impressionnant. Rien ne vaut de passer de la théorie à la pratique pour prendre la juste mesure de ce dévoiement insupportable de la morale républicaine, concept appréhendé au sens le plus noble du terme. Pour mémoire, rappelons quelques heureux nominés d’hier à la cérémonie des Oscars de la déroute de la République bananière qu’est la France avant de nous réjouir de l’heureuse nominée du jour.
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Les heureux nominés d’hier
Même si la liste des heureux bénéficiaires des meilleurs hochets de la République est impressionnante (Cf. la lecture assidue du très sérieux Journal Officiel de la République), nous n’en retiendrons que quelques-uns, quelques-unes pour la commodité de l’exposé.
Richard Ferrand, le vieux grognard du PS, aux mains pas toujours très propres, doit être récompensé pour services rendus à son maître Emmanuel Macron grâce à un cadeau de premier choix. Cela tombe à point nommé. L’homme au sang contaminé, Laurent Fabius doit quitter son prestigieux poste de Monsieur Loyal de la Constitution de 1958 après quelques années de bons et loyaux services au Maitre de céans, en mars 2025. Par chance, Jupiter, l’homme qui n’est jamais pris au dépourvu, a sous la main l’homme idoine. Ainsi dit, ainsi fait ! Didier Ferrand rejoint la prestigieuse Maison de la rue Montpensier qui a pour nom Conseil constitutionnel et qui fait bon ménage, géographiquement parlant, avec le théâtre du Palais-Royal. D’une comédie de boulevard à une comédie du pouvoir, il n’y a qu’un pas. Dans son rôle d’idiot utile de la Macronie déclinante, Didier Ferrand a la tête de l’emploi. Il remplit parfaitement son rôle.
Amélie de Montchalin, surnommée Homélie de Montchalin, n’a pas déméritée depuis 2017, date à laquelle elle est élue députée de l’Essonne pour le Parti En Marche, puis secrétaire d’état aux affaires européennes, ministre de la Fonction publique, puis de l’écologie, battue aux législatives en 2022, nommée ministre chargée des comptes publics, puis ministre de plein exercice en 2025, avec entre-temps un poste d’ambassadrice, représentante permanente de la France auprès de l’OCDE à Paris. Un heureux concours de circonstance se présente au Chef de l’État, toujours soucieux de promouvoir ses copains, ses copines, des femmes brillantes, jeunes à l’échine souple aux plus hauts postes de la République. Ce vieux grognard de la République, du Parti socialiste, Pierre Mocovici doit prendre une retraite bien méritée en allant pantoufler à la Cour européenne des Comptes à Luxembourg pour arrondir ses fins de mois difficiles. Heureusement, Jupiter dispose de l’oiseau rare sous la main. Il a pour nom, Amélie de Montchalin, née Bommier, épouse de Guillaume de Lombard de Montchalin, actuelle ministre de l’action et des comptes publics. Emballé, c’est pesé. L’affaire est dans le sac[2]. Malgré quelques grincements de dent émis par quelques magistrats grognons de la rue Cambon[3] et quelques borborygmes de ronchons, cette nomination passe comme une lettre à la poste en dépit de son côté problématique[4]. Le Mozart de la Finance pourra compter sur la Dame pour ne pas se montrer trop regardante le jour où elle devra certifier ses finances publiques calamiteuses et le mauvais usage de l’argent public.
Pour la bonne bouche, rappelons que Clément Beaune, très proche du Président de la République, s’est vu confier, en mai 2025, le poste de Haut-Commissaire au Plan et Commissaire général de France Stratégie, poste inutile créé sur mesure pour François Bayrou, en récompense, lui aussi, de services rendus. Le vieux grognard, qui a pour nom Jean-Pierre Raffarin, a bien servi la cause jupitérienne. Il est renouvelé, à la mi-février 2026, dans ses fonctions de représentant personnel d’Emmanuel Macron pour la Chine doté d’une nouvelle lettre de mission par laquelle il lui est demandé de « réfléchir à une relation franco-chinoise renouvelée » … avec les félicitations du jury. Vaste programme mais la République généreuse s’en trouvera mieux. Enfin, par quelques indiscrétions bien distillées, nous apprenons que Christine Lagarde, qui préside aux destinées de la Banque centrale européenne (BCE) pourrait démissionner de son poste pour des raisons que nous ignorons[5]. Dans les milieux bien informés, on s’autorise à penser que notre Président prométhéen aura déjà en tête le nom de son éventuel successeur[6]. Affaire à suivre ! D’autres postes vont être mis à l’encan dans les prochaines semaines, les prochains mois comme celui, aussi prestigieux que convoités, de gouverneur de la Banque de France dont le titulaire, François Villeroy de Galhau a décidé de passer la main prochainement[7].
C’est bien connu, où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir ! Pourquoi s’arrêter en si bon chemin. Il y a fort à parier qu’Emmanuel Macron, l’homme désinhibé profite de sa dernière année de règne sans partage pour recaser copains et coquins dans les meilleurs fromages de la République au mépris du principe – théorique sous son règne – de la méritocratie républicaine. Cela peut toujours servir s’il lui venait l’idée saugrenue de rempiler dans six ans. Sait-on jamais !
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L’heureuse nominée du jour
L’interminable onde de choc de l’affaire Epstein n’en finit pas d’éclabousser notre République irréprochable[8]. Hormis quelques diplomates de bas étage proches de Jupiter, le tsunami emporte l’indéboulonnable Président de l’Institut du monde arabe (IMA), l’insoupçonnable Jack Lang[9]. Celui qui avait été renouvelé récemment dans ses fonctions par la grâce macroniste[10] est contraint de partir en catastrophe tel un vulgaire laquais. Il faut, derechef, lui trouver un successeur pour combler le vide laissé par le grand homme. Tel un habile prestidigitateur, le forcené de l’Élysée sort de son chapeau un lapin avant de s’envoler pour l’Inde[11]. Le lapin est une lapine bien connue sous les ors de la République.
Elle a pour nom Anne-Claire Legendre et fera l’affaire tant elle est parfaite[12]. Son palmarès est impressionnant pour une Dame à l’échine souple de 47 ans qualifiée de « femme d’exception » par nos perroquets à carte de presse. Qui est-elle ? Une diplomate de haut-vol qui cumule déjà toutes les plus hautes fonctions pour quelqu’un du sérail du Quai des Brumes. Si jeune et déjà un parcours exemplaire pour cette péronnelle dévorée par l’ambition. Après avoir intégré le Quai d’Orsay en 2007 par la voie du concours d’orient (elle est arabisante, passée par l’INALCO), cette diplomate débute sa Carrière à l’administration centrale successivement à la Direction des Français de l’étranger et des étrangers en France (DFAE) et à la Direction Afrique du Nord Moyen-Orient (ANMO qualifiée de « rue arabe » dont elle est la digne représentante). Ses dernières affectations la conduisent au prestigieux Consulat général de France à New York, puis au poste d’ambassadrice de France au Koweït, au porte-parolat du Quai d’Orsay puis à la cellule diplomatique de l’Élysée où elle suit les questions du Moyen-Orient depuis décembre 2023. Elle a été très active lors de la conférence sur la reconnaissance de l’État de Palestine avec le succès que l’on sait. Depuis cette date, Donald Trump nous tient à distance de toutes ces initiatives diplomatiques visant à trouver une solution à l’épineuse question palestinienne. Mais, elle n’y est pour rien. Emmanuel Macron n’a donc pas eu à chercher très loin pour trouver la perle rare qui dirigera l’IMA, une bonne bretonne au caractère bien trempé et au sourire carnassier. Il n’a aucun souci à se faire. Elle obéira au doigt et à l’œil de celui qui l’a fait Reine.
Souhaitons-lui bien du plaisir pour remettre de l’ordre dans la pétaudière qui a pour nom IMA que lui laisse en héritage le sublime Jack Lang, l’homme vertueux – inventeur de la fête de la musique et d’autres plaisanteries – qui dépense sans compter l’argent public qu’il n’a pas avec habileté et laisse de belles ardoises dans tous les lieux attrayants de France et de Navarre. L’innocent va devoir s’en expliquer devant les juges. C’est un scandale, comme aurait-dit l’ex-Premier secrétaire du Parti communiste français, le truculent Georges Marchais. Quant à notre fringante nouvelle icône de l’IMA, elle ne devra pas perdre de vue qu’elle doit impérativement défendre les intérêts bien compris de la France, laissant le soin à ses partenaires arabes, réticents à mettre la main au portefeuille, au cours des dernières années, de défendre légitimement les leurs. Ainsi, les vaches (les moutons) seront bien gardées …
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De la République bananière de France ?
« Dans une République bananière, on peut glisser sur une peau de banane, mais les choses fonctionnent – de temps en temps pour le peuple, même si c’est de manière inefficace et peu fiable » (Georges Ayittey). Quelle image écornée de la France projette à l’étranger notre Néron à l’Élysée, l’homme qui a tout gâché ![13] Quelle image écornée laissera-t-il en France au moment de quitter ses hautes fonctions au printemps 2027 ! On comprend aisément les raisons de sa disgrâce croissante auprès de nos concitoyens ainsi que leur défiance à l’égard de la classe politique. À quoi servent donc les innombrables normes sur la déontologie, la création de commissions de déontologie, les nominations de déontologues et autres référents sans parler de tous ces inutiles comités Théodule ? À rien ou presque pour ancrer la morale publique dans sa tête et dans celles de ses copains de la très Haute Fonction publique sortis de l’ENA dans les fameux Grands corps … malades[14]. Quoi qu’en disent certains experts de la chose juridique, en France, les contre-pouvoirs ne jouent pas le rôle qui devraient être le leur dans toute authentique démocratie[15]. De la République des copains : 1, 2, 3 …
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Mickaël Moreau, Sa Majesté nomme. Enquête sur un pouvoir exorbitant, Robert Laffont, 2026.
[2] Décret du 11 février 2026 portant nomination de la première présidente de la Cour des comptes, Mme de MONTCHALIN (Amélie), Mesures nominatives, Premier ministre, JORF n° 0036 du 12 février 2026, texte n° 31.
[3] Collectif de magistrats financiers, Une réforme est nécessaire pour garantir l’indépendance des juridictions financières, Le Monde, 17 février 2026, p. 25.
[4] H16, Amélie de Montchalin et la Cour décomptent, www.lediplomate.media, 22 février 2026.
[5] A. L., Face aux spéculations sur possible départ anticipé, de la BCE, Christine Lagarde répond que son « scénario de référence » est de terminer son mandat, www.bfmtv.com , 20 février 2026.
[6] Éric Albert/Virginie Malingre, Christine Lagarde n’ira pas jusqu’au bout de son mandat. Son départ permettrait à Emmanuel Macron de peser sur la succession à la tête de la Banque centrale européenne avant la présidentielle, Le Monde, 20 février 2026, p. 15.
[7] Franck Dedieu, Villeroy de Galhau, Moscovici, Montchalin : et s’ils arrêtaient de dispenser leur conseil sur l’économie ?, www.marianne.net , 12 février 2026.
[8] Jérôme Leffiliâtre, Affaire Epstein : la justice face aux nouvelles pistes, Le Monde, 20 février 2026, p. 10.
[9] Ivanne Trippenbach, Jack Lang : les 100 000 euros promis par Jeffrey Epstein, Le Monde, 19 février 2026, p. 7.
[10] Didier Hassoux, Lang a exposé la belle-fille de Macron à l’IMA. L’ancien ministre de la Culture devait sa longévité à la tête de l’Institut au chef de l’État. Celui-ci a su en tirer parti pour ses proches, Le Canard enchaîné, 18 février 2026, p. 4.
[11] Alexandre Piquard, Au sommet de l’IA en Inde, la souveraineté, principal enjeu, Le Monde, 19 février 2026, p. 15.
[12] Roxana Azimi/Philippe Ricard, Anne-Claire Legendre succède à jack Lang à la tête de l’IMA, Le Monde, 18 février 2026, p. 4.
[13] Nicolas Domenach/Maurice Szafran, Néron à l’Élysée. Comment il a tout gâché, Albin Michel, 2025.
[14] Étienne Campion/Maël Jouan, Comment Macron verrouille l’État avant 2027 : « C’est nécessaire si le RN arrive au pouvoir », www.marianne.net , 20 février 2026.
[15] Jean-Éric Schoettl, « Le pouvoir du chef de l’État est très large mais ne s’exerce pas sans limites ! », www.marianne.net , 17 février 2026.
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