
Par Olivier Dujardin
En début 2025, Emmanuel Macron a déclaré que « la Russie est une menace existentielle pour l’Europe »[1].Ces mots sont forts et ne font que confirmer ce qui est écrit dans la Revue stratégique nationale : « La Russie est la principale menace pour la sécurité de la France et de l’Europe jusqu’en 2030 ».
Ces écrits et déclarations s’inscrivent dans la continuité de prises de position similaires. En 2020, le président Macron avait déjà déclaré que la Russie allait « continuer à essayer de déstabiliser les démocraties occidentales »[2]. En suivant les déclarations politiques sur la Russie, qu’elles viennent de la France, de l’Europe ou de l’OTAN, on constate que dès 2007, les responsables occidentaux ont commencé à qualifier de « dérive autoritaire »[3] le régime russe, notamment après le discours de Vladimir Poutine à Munich.
Ainsi, depuis près de vingt ans, on assiste à un progressif durcissement du ton envers la Russie, et cette tendance ne semble pas devoir s’inverser. La situation est désormais marquée par l’escalade en Ukraine, et certains observateurs évoquent même la possibilité d’un conflit ouvert avec Moscou.
À lire aussi : Khalil Gibran: Must-Have Insights Into His Timeless Mastery
Que reproche-t-on à la Russie ?
La question peut sembler redondante tant les griefs à l’égard de la Russie sont évoqués presque quotidiennement, mais il reste utile de les rappeler clairement.
Depuis les années 2000 — et surtout depuis 2014 — les gouvernements occidentaux accusent la Russie d’adopter une posture de plus en plus hostile à l’ordre européen. Le premier reproche concerne l’usage de la force et la remise en cause de frontières reconnues : intervention en Géorgie en 2008, annexion de la Crimée en 2014, invasion de l’Ukraine en 2022. Parallèlement, Moscou est accusé d’ingérence numérique et informationnelle, via cyberattaques, piratages et campagnes de désinformation visant les institutions et opinions publiques occidentales.
Les services russes sont également soupçonnés d’opérations clandestines à l’étranger — empoisonnements, assassinats, actions illégales — comme dans l’affaire Skripal (2018) ou le meurtre d’un opposant à Berlin (2019). S’ajoute l’usage présumé de l’énergie comme outil de pression, ainsi qu’une dégradation progressive des relations avec l’OTAN, marquée par des exercices militaires agressifs et des accusations mutuelles de violations de traités. Enfin, de nombreux dirigeants européens dénoncent une dérive autoritaire en Russie, caractérisée par la répression de l’opposition et la réduction des libertés civiques.
Ces critiques se résument généralement ainsi :
- Agression militaire et remise en cause de l’ordre international ;
- Ingérence politique et numérique dans les démocraties occidentales ;
- Actions clandestines contre des individus ou des intérêts étrangers ;
- Instrumentalisation de l’énergie comme outil de pression ;
- Dérive autoritaire interne limitant l’État de droit.
Dans les discours occidentaux, cette accumulation nourrit l’image d’une Russie adversaire et puissance révisionniste susceptible de déstabiliser durablement la sécurité européenne.
À lire aussi : Brzeziński et Ukraine : Une Stratégie Désastreuse Révélée
Que reproche la Russie aux pays occidentaux ?
C’est un aspect souvent peu rappelé — parfois même tourné en dérision — mais la Russie a elle aussi plusieurs griefs vis-à-vis de l’Occident.
Depuis le début des années 2000, Moscou exprime régulièrement ses inquiétudes, estimant que les pays occidentaux portent atteinte à sa sécurité et à son influence dans son voisinage immédiat. L’expansion de l’OTAN vers l’est constitue le cœur de ces reproches : un élargissement perçu comme un encerclement stratégique, renforcé par le déploiement de forces, de systèmes antimissiles et d’exercices militaires près de ses frontières.
À cela s’ajoute l’accusation récurrente d’ingérence politique. Les révolutions de couleur, le soutien à certaines forces politiques ou à des ONG actives dans son « étranger proche » sont interprétés comme des tentatives de remodeler l’environnement politique régional aux dépens de la Russie. Moscou critique aussi les sanctions occidentales instaurées depuis 2014, présentées comme des mesures arbitraires et injustifiées.
Sur le plan international, la Russie dénonce ce qu’elle considère comme des « double standards » de la part des États occidentaux, citant les interventions en Irak, en Libye ou en Syrie comme des violations du droit international tolérées ou justifiées. Enfin, elle juge que l’Occident cherche à imposer ses normes – politiques, sociétales ou culturelles – à travers ses positions publiques, ses institutions et ses médias, lesquels contribueraient à entretenir une représentation déformée ou hostile de la Russie.
Ces griefs se structurent autour de quelques thèmes majeurs :
• menace militaire et expansion de l’OTAN ;
• ingérence politique dans les États proches de la Russie ;
• pression économique par sanctions ;
• application de standards internationaux inégaux ;
• diffusion de valeurs étrangères et idéologiques ;
• construction d’une image défavorable via les médias.
Dans la vision russe, ces facteurs justifient une politique étrangère de protection de ses frontières, de renforcement militaire et de contre-influence diplomatique, visant à préserver son espace stratégique et à affirmer sa place sur la scène internationale.
À lire aussi : Brzeziński et l’Ukraine : Disastrous Legacy Unveiled
Mise en perspective des points de vue
En résumé, malgré leurs différences, les deux camps s’accusent globalement des mêmes types de comportements, que l’on peut synthétiser ainsi :
- Menace militaire et expansion stratégique ;
- Ingérence politique et soutien à des mouvements déstabilisateurs ;
- Violation ou interprétation contestée du droit international ;
- Actions de guerre hybride : cyberattaques, désinformation, influence médiatique.
Ce jeu de miroir met en lumière une dynamique où chaque camp se perçoit comme victime des manœuvres de l’autre, justifiant ses choix stratégiques et son renforcement militaire comme réponses nécessaires à une menace perçue.
À lire aussi : Occident : Et si son principal péril était ses « chefs » ?
Conséquences
Qu’on le veuille ou non, certains griefs formulés par la Russie à l’égard des pays occidentaux reposent sur des éléments objectifs, ce qui rappelle que la situation n’a rien de manichéen. Le vrai danger réside dans la difficulté de chaque camp à reconnaître sa part de responsabilité, alimentant une spirale de tensions qui pourrait, à terme, déboucher sur un affrontement ouvert.
Ni la Russie ni les pays européens ne souhaitent réellement la guerre et elle serait contraire à leurs intrérêts respectifs. Pourtant, chacun trouve dans les tensions actuelles un intérêt politique interne. Moscou utilise l’hostilité occidentale pour renforcer la cohésion nationale et affermir son statut de grande puissance. De leur côté, plusieurs États européens s’appuient sur la menace russe pour justifier leur réarmement — nécessaire dans un contexte mondial instable — mais aussi pour nourrir un sentiment d’unité européenne qui facilite, directement ou indirectement, l’avancée d’un projet politique d’une Europe fédérale.
Dans ce contexte, l’OTAN conserve une posture où la perception d’une menace russe demeure centrale à sa cohésion et à sa raison d’être stratégique. Sans dire que l’Alliance « souhaite » une confrontation, il est évident qu’une Russie perçue comme hostile renforce son rôle, sa légitimité et son utilité politique auprès de ses membres.
Ainsi, pour des raisons différentes, chaque camp entretient une vision de l’autre comme adversaire nécessaire. À force de se désigner mutuellement comme ennemis et de durcir les discours, chacun devient pour l’autre une menace bien réelle. C’est le mécanisme classique de la prophétie autoréalisatrice : en voulant se protéger d’un conflit, on en crée progressivement les conditions. Car lorsqu’on qualifie publiquement un pays d’ennemi, tout en soutenant militairement son adversaire et en imposant des sanctions massives, on ne peut raisonnablement pas s’attendre à des gestes de bonne volonté en retour.
*
* *
Nous suivons aujourd’hui une trajectoire conflictuelle avec la Russie qu’il devient urgent de freiner. Cette dynamique est d’autant plus difficile à inverser qu’elle s’alimente de logiques politiques internes propres à chaque camp.
Une première étape consisterait à modérer les déclarations publiques et à ne pas concentrer notre nécessaire réarmement exclusivement sur la menace russe. L’instabilité globale dans le monde justifie déjà une montée en puissance militaire, indépendamment de Moscou, et il serait dangereux que la fin d’un conflit suffise à enrayer cet effort parce que tout l’argumentaire reposait sur un adversaire unique. Il faudrait aussi passer davantage des discours aux actes : le réarmement est abondamment évoqué mais peine à se concrétiser, tandis que la sensibilisation de la population à un futur conflit occupe une place croissante. Pourquoi préparer psychologiquement les citoyens à une guerre si nos capacités militaires ne seront pas à la hauteur de ce scénario avant plusieurs années ?
Il est peut-être temps de privilégier la crédibilité d’une dissuasion conventionnelle plutôt qu’une communication anxiogène. La baisse des tensions passe aussi par une maîtrise du langage : adoucir son discours ne signifie pas baisser la garde, mais simplement éviter de prêter le flanc à une escalade verbale inutile, puérile et potentiellement dangereuse.
À lire aussi : Renseignement Arabe : Étude Essentielle et Captivante
[1] https://www.bfmtv.com/politique/elysee/guerre-en-ukraine-emmanuel-macron-qualifie-la-russie-de-menace-existentielle_AN-202503060984.html?utm
[2] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/02/15/pour-emmanuel-macron-la-russie-va-continuer-a-essayer-de-destabiliser-les-democraties-occidentales_6029708_3210.html?utm
[3] https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/divers/join/2008/385539/EXPO-JOIN_DV%282008%29385539_EN.pdf?utm
#Russie, #Europe, #OTAN, #Macron, #SécuritéEuropéenne, #Ukraine, #Guerre, #EscaladeMilitaire, #Géopolitique, #OTANvsRussie, #PolitiqueDeDéfense, #ProphétieAutoréalisatrice, #TensionsInternationales, #Crimée, #Sanctions, #Cyberattaques, #Désinformation, #RivalitéStratégique, #MenaceRusse, #PuissanceMilitaire, #Dissuasion, #Conflit, #France, #VladimirPoutine, #UnionEuropéenne, #NationalSecurity, #GuerreHybride, #Propagande, #RelationsInternationales, #GuerreFroide2, #MenaceExistentielle, #EscaladeVerbale, #StratégieMilitaire, #DroitInternational, #DériveAutoritaire, #Réarmement, #OTAN2025, #AnalyseGéopolitique, #SouverainetéEuropéenne, #DéfenseNationale

Olivier Dujardin possède plus de 25 ans d’expérience dans la guerre électronique, le traitement des signaux radar et l’analyse des systèmes d’armes. Après avoir exercé des fonctions opérationnelles dans ces domaines, il a occupé des postes d’expert technique en renseignement d’origine électromagnétique (ROEM). Auteur de nombreux articles publiés au CF2R sur le renseignement, les systèmes d’armes et les opérations militaires, il intervient aujourd’hui comme expert indépendant auprès de l’industrie de défense et des institutions.
