DÉCRYPTAGE – États-Unis/Europe : Entre reproches américains, dépendance stratégique et occasion manquée

Un homme en costume, visage fermé, se tient devant un drapeau européen fortement abîmé, évoquant symboliquement une relation tendue avec l’Europe.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le nouveau document sur la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis a produit plus de bruit que d’analyse. Pourtant, il suffirait de le lire pour ce qu’il est : non seulement un acte d’accusation contre l’Europe, mais le portrait impitoyable d’une relation de dépendance qui dure depuis des décennies et que Washington utilise désormais ouvertement comme instrument de pression politique, économique et militaire.

Trump et son équipe disent à voix haute ce que l’on pense à Washington depuis des années : les dirigeants européens sont naïfs, subalternes, incapables de défendre leurs propres intérêts. Les « attentes irréalistes » sur la guerre en Ukraine seraient la preuve d’une classe politique qui a vraiment cru possible la victoire de Kiev après avoir accepté sans broncher la ligne dictée par la précédente administration et par Londres : prolonger le conflit pour user la Russie. Le résultat est sous nos yeux : un continent plus pauvre, plus fragile et plus divisé.

Déclin européen et intérêts américains

Dans le document, il est question sans détours d’« érosion progressive de la civilisation européenne » et d’une Europe qui risque de devenir méconnaissable d’ici vingt ans si les tendances actuelles ne sont pas inversées : immigration hors de contrôle, effondrement démographique, perte des identités nationales, affaiblissement de la cohésion interne sous l’effet du dirigisme bruxellois. Le diagnostic touche des nerfs à vif, mais vient d’un pays dont les métropoles connaissent elles aussi une crise de sécurité, une polarisation sociale profonde et des zones de marginalité étendues.

Lorsque le vice-secrétaire d’État Christopher Landau affirme que « l’agenda européen est contraire aux intérêts américains » et que la bureaucratie de l’Union mène une politique de « suicide de civilisation », il dévoile surtout une attente de fond : l’Europe ne doit pas avoir d’intérêt propre, distinct, mais aligner ses choix sur ceux de Washington. Non pas un allié, mais un arrière-pays stratégique, comparable à Porto Rico ou à de petites îles océaniques utilisées comme prolongement du territoire américain.

À lire aussi : ANALYSE – Giorgia Meloni, ambassadrice de Trump en Europe ? L’Italie entre servilité stratégique et pari risqué

Stratégie militaire : autonomie… à nos frais

Sur le plan militaire, les États-Unis demandent aux Européens de « prendre leurs responsabilités » : plus de dépenses de défense, plus de capacités conventionnelles, plus de moyens immédiatement disponibles. Mais le modèle proposé est révélateur : les forces européennes devraient remplacer progressivement les forces américaines sur le continent, tandis que les achats d’armements resteraient largement orientés vers l’industrie des États-Unis. Autonomie opérationnelle, dépendance industrielle : un schéma idéal pour réduire les coûts de présence militaire américaine en Europe tout en renforçant le contrôle politique et l’influence économique.

Les exemples parlent d’eux-mêmes. La perspective de transférer à prix symbolique des centaines de véhicules de combat à un allié de l’Est permet de transformer un problème logistique en opportunité commerciale et politique. L’exigence de consacrer une part fixe du produit intérieur à la défense revient, dans les faits, à garantir un flux continu d’argent public européen vers les fournisseurs américains.

À lire aussi : ANALYSE – La bataille pour la Corne : États-Unis, Chine, Turquie et l’enjeu Somaliland

Énergie, sanctions et délocalisation

Sur le plan géoéconomique, le tableau est encore plus clair. D’abord, on a poussé l’Europe à renoncer aux approvisionnements énergétiques russes, pilier de la compétitivité industrielle du continent. Ensuite, on lui a proposé comme alternative une énergie bien plus coûteuse en provenance des États-Unis. Enfin, avec la loi de réduction de l’inflation, Washington a mis en place un couloir privilégié pour attirer des entreprises européennes sur son territoire, bénéficiaires d’une énergie bon marché et d’avantages fiscaux substantiels.

Le résultat est une Europe qui paie son énergie cinq fois plus cher, qui perd des pans entiers de sa base industrielle et qui se voit maintenant suggérer la confiscation des avoirs russes gelés, mesure qui ferait fuir des investisseurs de toute origine. Tandis que le Vieux Continent risque de se transformer en zone de plus en plus peu attractive, les États-Unis se présentent comme un port sécurisé pour capitaux et sites de production en fuite.

Ukraine, gaz et « alliés » encombrants

La séquence des quinze dernières années est éloquente : soutien aux soulèvements et aux guerres ayant déstabilisé des zones énergétiques cruciales pour l’Europe et l’Asie ; appui au changement de pouvoir à Kiev, qui a interrompu l’axe énergétique russo-européen ; refus de négocier sérieusement sur la sécurité en Europe orientale avant 2022. Le sabotage des gazoducs en mer Baltique, plusieurs fois annoncé verbalement, n’a pas suscité de réaction politique à la hauteur de la part des pays directement concernés, incapables même de nommer clairement responsabilités et intérêts en jeu.

Aujourd’hui, les mêmes États-Unis qui ont contribué à alimenter l’escalade poussent à une redéfinition de la relation avec Moscou et indiquent la paix avec la Russie comme l’un des piliers du « relance européenne ». Il n’est pas surprenant que le Kremlin voie dans cette stratégie une convergence avec sa propre vision : la perspective d’un accord direct Washington–Moscou dans lequel l’Europe risque d’être objet, et non sujet, des décisions concernant son destin.

À lire aussi : TRIBUNE – La souveraineté européenne n’existe pas !

La politique des serviteurs et le réflexe conditionné

Sur ce fond, les réactions européennes aux déclarations de Trump et de son entourage apparaissent timides, presque embarrassées. D’un côté, on reconnaît que certaines critiques sont fondées ; de l’autre, on répète que les États-Unis restent le principal allié, comme pour conjurer l’idée d’une prise de distance. Des dirigeants connus pour leur dureté à l’égard de la Russie deviennent soudain très prudents lorsqu’il s’agit de répondre à Washington. Des gouvernements qui n’hésitent pas à employer des accents belliqueux contre Moscou s’empressent de proclamer leur fidélité aux États-Unis, même lorsque leurs choix frappent directement les économies et les sociétés européennes.

Le tableau est celui d’un récit servile intériorisé : pendant des décennies, on a accepté l’idée que les États-Unis auraient « payé pour défendre l’Europe », en omettant que ces dépenses étaient motivées par un affrontement global et que les Européens ont fourni, sur leurs propres budgets, des contingents significatifs aux principales opérations militaires américaines, souvent soldées par des impasses ou des échecs. En échange, la capacité de décision autonome de l’Europe a été progressivement comprimée.

À lire aussi : ÉNERGIE – France–Russie : Une dépendance nucléaire que l’Europe n’assume pas

Une occasion de changer de cap

Pourtant, cette même stratégie américaine offre paradoxalement à l’Europe une fenêtre d’opportunité. Si Washington demande aux Européens de prendre davantage de responsabilités, rien n’interdit d’interpréter cette demande comme une invitation à repenser l’ensemble de la relation : présence de bases et d’armes étrangères sur le territoire, définition des priorités industrielles et technologiques, politique à l’égard de la Russie et du reste du monde.

Mettre fin au conflit en Ukraine, reconstruire un cadre de sécurité européenne qui ne soit pas dicté de l’extérieur, rétablir des relations énergétiques et commerciales fondées sur l’intérêt réciproque, ce sont des objectifs qui servent d’abord les Européens eux-mêmes. Reporter ces choix, c’est risquer de voir un éventuel accord direct entre États-Unis et Russie, une sorte de nouvelle répartition des zones d’influence, se conclure au-dessus de nos têtes.

Pour cela, il faut cependant abandonner l’illusion qu’un souverainisme étranger puisse se substituer au nôtre. Le président des États-Unis défend, de manière assumée et souvent brutale, les intérêts nationaux américains : c’est exactement ce que l’on devrait attendre d’un chef d’État. Le problème naît lorsque l’Europe renonce à faire de même, préférant répéter des formules sur la « souveraineté » tout en acceptant une dépendance structurelle.

Si le nouveau document stratégique américain a un mérite, c’est bien celui de lever le voile. Il dit aux Européens, sans plus d’hypocrisie, qu’ils sont considérés comme des instruments, non comme des partenaires. Aux capitales européennes de décider maintenant si elles veulent continuer à être récompensées comme des serviteurs, ou tenter, enfin, de raisonner comme des nations.

À lire aussi : ENTRETIEN avec Olivier Crone – Des tentatives de reset russo-américain au risque de lâchage de l’OTAN et de l’UE par l’Administration Trump


#ÉtatsUnis, #Europe, #SécuritéNationale, #Géopolitique, #OTAN, #DépendanceStratégique, #SouverainetéEuropéenne, #Trump, #Washington, #Bruxelles, #Ukraine, #Russie, #Énergie, #Sanctions, #DéclinEuropéen, #IdentitéNationale, #PolitiqueÉtrangère, #IndustrieDeDéfense, #AutonomieStratégique, #Gaz, #NordStream, #Compétitivité, #Délocalisation, #IRASubsidies, #StratégieMilitaire, #UE, #OTAN, #PressionAméricaine, #RelationsTransatlantiques, #Realpolitik, #CriseEuropéenne, #Multipolarité, #DonaldTrump, #Souverainisme, #GuerreEnUkraine, #SécuritéÉnergétique, #Armement, #Diplomatie, #InfluenceAméricaine, #PuissanceEuropéenne,

Retour en haut