DÉCRYPTAGE – Russie/Europe : La guerre hybride que nous avons inventée

DÉCRYPTAGE – Russie/Europe : La guerre hybride que nous avons inventée

lediplomate.media — imprimé le 10/12/2025
Un soldat russe face à un hacker européen, séparés par une fracture symbolisant la confrontation géopolitique et informationnelle entre la Russie et l’Europe.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Comment l’Occident a construit une doctrine inexistante et l’a utilisée pour expliquer tout et son contraire

Depuis quelques années, chaque fois que l’on parle de la Russie en Europe, on ressort la formule passe-partout : la guerre hybride. Une expression censée tout éclairer – les élections, les réseaux sociaux, les conflits périphériques, les empoisonnements. Le problème est que cette guerre hybride, telle que nous la décrivons, n’existe pas. Ou plutôt : elle n’existe que dans la version que l’Occident a fabriquée pour lui-même. Et l’histoire de cette construction est un petit manuel de la désinformation que nous prétendons combattre.

Tout commence à l’approche des élections européennes de 2019. France 24 diffuse un reportage intitulé « Élections européennes : quand la Russie s’en mêle ». Devant les critiques, le titre devient « Élections européennes : et si la Russie s’en mêle ? ». Mais le contenu ne change pas : la Russie chercherait à affaiblir l’Europe par une guerre hybride. Pour étayer la thèse, le reportage mobilise une narration plus proche des grandes heures de la Pravda que d’une analyse documentée.

Au centre de cette histoire se trouve un article de 2013, « La valeur de la science dans la prospective », signé par le général Valery Gherassimov, chef d’état-major russe. Selon de nombreux observateurs occidentaux, ce texte décrirait une doctrine rassemblant terrorisme, cyberguerre, information, opérations clandestines et guerre conventionnelle. Mais ce n’est pas le cas. Le document analyse l’évolution des conflits récents, notamment au Moyen-Orient. Il ne présente ni plan stratégique ni doctrine opérationnelle. C’est une réflexion méthodologique, que l’Occident a transformée en manifeste d’agression.

À lire aussi : ANALYSE – Le contraste entre la Russie et les États-Unis dans l’utilisation des forces privées

Le malentendu qui a fait école

L’interprétation déformée vient à l’origine d’un article de Mark Galeotti, spécialiste de la Russie, qui parle pour la première fois de « doctrine Gherassimov ». Des années plus tard, conscient de l’ampleur du phénomène, Galeotti s’excusera dans Foreign Policy : cette doctrine, dira-t-il, n’existe tout simplement pas. C’était une étiquette commode, devenue un mythe par excès d’enthousiasme. Mais entre-temps, des médias comme Le Temps, La Croix, Le Point et bien d’autres avaient déjà installé cette fiction au cœur du débat public. Certains affirmèrent même qu’elle avait été « validée par Vladimir Poutine lui-même », comme si le Kremlin diffusait ses stratégies militaires dans des articles académiques.

Cette croyance s’appuie aussi sur un vieux réflexe : penser que, lorsqu’un militaire russe écrit sur un sujet, il en applique déjà les principes. C’est un héritage de l’époque soviétique, sans fondement réel. Déjà durant la guerre d’Afghanistan, des débats ouverts avaient lieu dans la presse militaire russe. Les échecs et les innovations y étaient discutés librement, tout comme dans les forces armées occidentales. Mais ce détail ne s’accorde pas avec la fiction séduisante d’une Russie monolithique et machiavélique.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Poutine annonce de nouvelles armes nucléaires : Une course à l’abîme stratégique ?

Le monstre utile à tout le monde

Une fois la doctrine inventée, l’Occident l’a utilisée comme clé d’interprétation universelle. Ainsi, dès 2014, toute action russe en Ukraine devient « guerre hybride » : la protection des russophones, la guerre du Donbass, le soutien aux séparatistes. Chaque pièce du puzzle devait correspondre au concept. Résultat : la création mentale d’une Russie stratège, uniforme, dotée d’un plan directeur que rien ne vient pourtant confirmer sur le terrain. Si un tel plan avait réellement existé, le conflit n’aurait pas stagné pendant des années. Il aurait connu une issue rapide.

Mais l’idée d’une guerre hybride a un atout immense : elle simplifie. Elle transforme la multiplicité des acteurs locaux en une chorégraphie unique dirigée depuis Moscou. Elle offre une explication convaincante à un public occidental demandeur de clarté.

La désinformation inversée

En 2019, une nouvelle vague révélatrice surgit : le New York Times dévoile l’unité 29155 du GRU, soi-disant groupe clandestin semant la déstabilisation en Europe, impliqué dans l’affaire Skripal et une tentative de coup d’État au Monténégro. Certains médias prétendent même qu’une base secrète se trouverait en Haute-Savoie. Pourtant, l’unité 29155 n’a rien de mystérieux : c’est le 161e centre de formation du renseignement, institution connue depuis un demi-siècle, spécialisée dans l’entraînement tactique et la connaissance des armes légères étrangères.

Mais dans la logique de la guerre hybride, tout devient suspect. Un centre d’entraînement se transforme en commando occulte. Un dossier technique devient une stratégie globale. Et même la NATO, grande promotrice du concept, finit par admettre ne pas pouvoir en donner une définition claire.

À lire aussi : Guerre hybride en Nouvelle-Calédonie : quels sont les enjeux pour Paris ?

L’Occident face à ses propres projections

L’erreur fondamentale est toujours la même : nous interprétons la Russie à travers notre propre logique. Nous imaginons un adversaire rationnel, centralisé, doté d’un plan unitaire, parce que c’est ainsi que nous construirions une stratégie. Mais le réel est plus chaotique. En Ukraine, quantité de dynamiques locales, de rivalités internes, de groupes autonomes ont joué un rôle déterminant, bien plus que la main invisible du Kremlin. Ne pas tenir compte de cette complexité mène à des erreurs politiques, diplomatiques et militaires.

Cette incapacité à comprendre l’adversaire n’est pas nouvelle. Nous avons commis la même erreur avec le terrorisme jihadiste, auquel nous avons attribué doctrines et structures qu’il n’avait pas. Nous construisons des explications rassurantes, non des analyses.

La saga des empoisonnements : Indignation d’abord, preuves ensuite

Le cas Litvinenko en 2006 et l’affaire Sergueï Skripal en 2018 illustrent à merveille ce mécanisme. Dans les deux épisodes, l’accusation contre la Russie intervient avant même l’enquête. Dans le cas Skripal, quatre jours après l’incident, Theresa May désigne Moscou sans hésitation et sans éléments concrets. S’ensuit une cascade d’expulsions diplomatiques, de condamnations et de sanctions.

Mais en examinant les dossiers de près, tout se trouble. Litvinenko évoluait dans les milieux d’opposants et d’oligarques en conflit. Le polonium-210 n’était pas l’apanage de l’État russe : des groupes criminels y ont eu accès dans les années 1990. Quant au Novichok, il avait été détourné et vendu par Leonid Rink à des organisations mafieuses. Dans l’affaire Skripal, les incohérences abondent : enfants supposément intoxiqués mais sains, oiseaux prétendument morts qui ne le sont pas, photos manipulées pour convaincre des dirigeants étrangers, chronologies qui ne concordent pas, absence totale de preuves reliant les suspects à la scène.

Et une question centrale : pourquoi éliminer un agent déjà échangé, vivant paisiblement, avec sa fille, à Salisbury ? Pourquoi employer une méthode bruyante, impossible à dissimuler, dans un pays allié des États-Unis ? Aucun de ces points n’a été sérieusement examiné.

Le brouillard volontaire

Le plus frappant dans ces affaires est la place du silence organisé. Le gouvernement britannique émet deux DSMA-Notice pour dissuader la presse d’évoquer certains noms, notamment celui de Pablo Miller, ancien officier traitant de Skripal et associé à Christopher Steele, auteur du fameux dossier sur Donald Trump. Une coïncidence qui aurait mérité un débat, mais qui a été enterrée.

La politique avant la logique

La réalité, au fond, est que la notion de guerre hybride sert un objectif politique : elle permet de présenter la Russie comme un adversaire omniprésent et de justifier des politiques de sécurité exceptionnelles. Elle simplifie des réalités complexes, rassure en désignant un coupable clair, renforce l’unité interne en pointant un ennemi extérieur.

Mais cette stratégie a un coût : elle prive l’Occident de la compréhension véritable de l’autre. En construisant une Russie imaginaire, nous oublions la Russie réelle. Et aucune diplomatie, aucune stratégie militaire, aucune vision geopolitique ne peut durer si elle repose sur une fiction.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Taïwan sous pression : La Chine affine sa stratégie de « guerre sans dommages »


#Russie, #Europe, #Geopolitique, #GuerreHybride, #Desinformation, #OTAN, #UnionEuropeenne, #Ukraine, #Renseignement, #GRU, #Kremlin, #DoctrinesMilitaires, #GuerreDeLinformation, #Cybersecurite, #Propagande, #ElectionEuropeenne, #FakeNews, #AnalyseStrategique, #HybridWarfare, #SécuritéInternationale, #PolitiqueEtrangere, #RivaliteGeopolitique, #Moscou, #Occident, #Dissuasion, #Sanctions, #Conflit, #Desintox, #Presse, #Médias, #RéseauxSociaux, #IntelligenceEconomique, #DoctrineGerasimov, #SoftPower, #HardPower, #CriseDiplomatique, #NarrationGeopolitique, #StrategieMilitaire, #Souverainete, #ManuelDeDesinformation

Retour en haut