ANALYSE – Guerre en Ukraine : Le temps des questions (PARTIE 2)

Illustration géopolitique de la guerre en Ukraine : avions de combat, logistique militaire et soutien européen, symbolisant l’enjeu stratégique et la souveraineté.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier Dujardin

(PARTIE 2)

SUITE DE : Guerre en Ukraine : Le temps des questions (PARTIE 1)

Toutes les guerres apportent leur lot de leçons. Plus elles se prolongent, plus celles-ci se multiplient, car les conflits évoluent au gré des innovations matérielles et tactiques des protagonistes, contraints de s’adapter en permanence aux progrès de l’adversaire.

Dans cette seconde partie sont abordés la logistique, l’aviation de combat, les dangers de la surmédiatisation et la nécessaire souveraineté.

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La logistique

Sujet peu attrayant mais absolument fondamental, la logistique se trouve profondément remise en cause par cette guerre. Elle pose un problème inédit : comment assurer le ravitaillement lorsque tout mouvement peut se dérouler sous la menace constante de la surveillance par drones ?

Le flux logistique constituait déjà une problématique complexe : garantir un approvisionnement continu des forces de première ligne, gérer les dépôts, assurer le franchissement d’obstacles lorsque routes, ponts et infrastructures sont endommagés ou détruits. À ces difficultés s’ajoute désormais l’impératif de discrétion, y compris loin à l’arrière. Aujourd’hui, toute la bande comprise entre la ligne de front et 100 à 150 kilomètres en arrière est susceptible d’être surveillée et donc exposée à des frappes.

La question est multiple, car elle concerne à la fois la logistique de théâtre, au niveau stratégique, et la logistique au contact, au niveau tactique, voire micro-tactique, avec des unités plus réduites et dispersées.

Au niveau stratégique, faut-il privilégier des véhicules plus petits et plus nombreux, afin de limiter l’impact de la perte d’un seul véhicule, quitte à mobiliser davantage de personnel ? Faut-il envisager une part de robotisation, ou au contraire renforcer la protection des véhicules de transport pour leur permettre de se protéger face aux frappes de drones et aux sous-munitions ?

Au niveau tactique, la réflexion porte sur l’emploi d’un ravitaillement entièrement dronisé, sur l’utilisation massive de véhicules très légers (buggies, quads) ou, à l’inverse, sur celle de véhicules lourdement blindés, véritables « tortues » capables d’encaisser les coups.

Autant de questions de fond auxquelles il faudra répondre, car nos chaînes logistiques ne sont absolument pas préparées, aujourd’hui, à ce type de guerre.

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Quel rôle pour l’aviation de combat ?

La question peut sembler triviale, mais, en dehors des premières semaines du conflit, une fois les défenses sol-air installées et organisées, les deux protagonistes sont parvenus à interdire à l’autre l’accès à son propre espace aérien. L’appui aérien rapproché a disparu, et seules restent possibles les frappes à distance par missiles ou bombes guidées.

Même lors de l’opération Rising Lion, l’aviation israélienne, malgré un travail efficace de suppression des défenses sol-air, des cyberattaques contre l’infrastructure de commandement, l’élimination de plusieurs généraux et la destruction d’une aviation iranienne faible et obsolète, a privilégié autant que possible les frappes à distance afin de réduire les risques pour ses appareils.

En pratique, même si certains avions de combat bénéficient aujourd’hui d’une certaine furtivité radar, leur coût et leur rareté dans les arsenaux conduisent leurs utilisateurs à limiter leur engagement au-dessus d’un territoire ennemi défendu. Cela soulève une question : est-il pertinent de doter des avions de caractéristiques qui les rendent si coûteux que personne n’ose réellement les risquer ?

Bien entendu, cette réflexion dépasse le seul cadre des missions air-sol et doit également inclure les autres missions et notamment le combat air-air. Elle interroge plus largement le format même des flottes aériennes modernes : faut-il continuer à privilégier les appareils multirôles, qui permettent d’optimiser la taille des flottes mais se révèlent très coûteux à l’achat comme à l’entretien, ou revenir à des appareils spécialisés, moins chers et mieux adaptés à chaque mission, au prix d’une plus grande diversité de modèles ?

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Le danger de la surmédiatisation

La guerre russo-ukrainienne est sans doute la première guerre de « sponsoring ». À la manière des Hunger Games décrits par Suzanne Collins, le gouvernement ukrainien a constamment cherché le soutien de ses partenaires internationaux, à la fois pour financer l’État et pour obtenir des armes et des munitions. Cette dépendance impliquait de mettre en place une communication de guerre susceptible de favoriser cette aide.

Cela s’est traduit par une médiatisation intense, largement alimentée par les images fournies par les drones, mais aussi par le lancement de certaines opérations militaires spectaculaires – comme l’opération sur Koursk en août 2024 – qui se sont révélées stratégiquement contre-productives. L’armée ukrainienne y a engagé d’importantes ressources humaines et matérielles pour des objectifs n’ayant d’autre finalité que de maintenir le soutien de ses sponsors.

Ce constat rappelle que les opérations militaires doivent être guidées par un objectif stratégique unique, clairement défini et réaliste – ce qui n’a jamais été véritablement le cas ni du côté ukrainien, ni du côté occidental. Or, sans objectif précis, il n’y a pas de stratégie ; et sans stratégie, il n’y a pas de moyens adaptés.

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La nécessaire souveraineté

La dépendance de l’Ukraine à l’aide internationale rappelle l’importance vitale de disposer d’une pleine souveraineté dans la production et l’entretien de ses armes et munitions. Toute dépendance extérieure implique en effet de composer avec les intérêts stratégiques des fournisseurs, qui ne sont pas nécessairement alignés avec les nôtres. Il n’est pas tenable, à terme, de devoir obtenir l’autorisation d’un pays tiers pour utiliser des armements acquis.

Cette réalité interroge sur la volonté réelle de certains pays européens de construire une véritable autonomie stratégique. On observe en effet une forme de schizophrénie entre des déclarations politiques affirmant cette ambition et des actes concrets qui traduisent, au contraire, un maintien de fortes dépendances notamment américaine dont on a pu constater les conséquences concrètes sur le terrain.

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La guerre qui se déroule aujourd’hui aux portes de l’Europe entraîne de profonds changements dans la conduite des conflits, bien au-delà des conceptions traditionnelles. Loin des discours opportunistes, elle impose une réflexion sérieuse sur l’évolution des conflits et sur une série de questions concrètes et pratiques dont je n’ai abordé ici que quelques exemples.

Elle souligne également le lien indissociable entre la société et la guerre, entre les volontaires sur le terrain et les ressources mobilisées en arrière, et met en lumière les tensions entre communication médiatique et objectifs militaires réels. Cette guerre illustre combien il est important de préparer les forces armées à des conflits complexes, technologiquement évolutifs et fortement dépendants de la logistique et de l’industrie, tout en maintenant une autonomie stratégique réelle face aux dépendances extérieures.

En définitive, elle nous oblige à repenser notre rapport à la guerre et à ses exigences, non pas dans le cadre théorique des manuels militaires, mais dans la réalité concrète d’un champ de bataille en constante évolution.

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