
Par Olivier d’Auzon
L’ambition contrariée de Washington
Donald Trump nourrissait une grande stratégie pour l’Eurasie : empêcher la Russie de se retrouver dans une dépendance excessive à l’égard de la Chine. L’idée, classique dans l’histoire des empires, était simple : ne pas laisser deux puissances s’unir contre vous. Pour éviter que les ressources sibériennes ne servent de carburant à l’essor de Pékin, Washington envisageait de nouer, après la guerre d’Ukraine, une forme de partenariat énergétique avec Moscou.
Cette vision supposait qu’en échange d’une coopération stratégique avec l’Occident, Vladimir Poutine consentirait à des concessions territoriales ou sécuritaires en Ukraine. Mais cette mécanique s’est enrayée dès son lancement.
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L’Ukraine, point de rupture
Incapable de contraindre Volodymyr Zelensky à céder quoi que ce soit, Trump a multiplié les signaux d’escalade, laissant entendre que l’OTAN pourrait s’impliquer plus directement en Ukraine. Loin d’effrayer le Kremlin, cette attitude a convaincu Moscou qu’aucun compromis n’était possible avec Washington. Résultat : la Russie s’est tournée résolument vers la Chine, avec laquelle elle a finalement scellé l’accord longtemps négocié autour du gazoduc Power of Siberia 2.
Ce projet colossal — près de 100 milliards de m³ de gaz par an, livrés à la Chine à un prix inférieur à celui pratiqué avec l’Europe — illustre le basculement stratégique. Ce que Trump voulait éviter, il l’a paradoxalement accéléré.
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L’Inde, l’autre pièce du puzzle
Un autre facteur, inattendu, a joué un rôle déterminant : l’Inde. En imposant des tarifs douaniers punitifs contre New Delhi, Trump a braqué un partenaire que les États-Unis voulaient pourtant hisser au rang de contrepoids régional face à la Chine.
Craignant d’être isolée, l’Inde a choisi de réchauffer ses relations avec Pékin. Cette détente a fait tomber une inquiétude majeure : que la Russie, sous pression chinoise, cesse ses livraisons d’armes à l’armée indienne. En dissipant cette peur, le rapprochement sino-indien a libéré Moscou de toute contrainte : elle pouvait approfondir sa coopération énergétique avec la Chine sans risquer de perdre l’Inde.
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Le multipolarisme en marche
Cet enchaînement d’événements a accéléré la convergence entre grandes puissances émergentes au sein des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Pour la première fois depuis sept ans, le Premier ministre Narendra Modi s’est rendu à Pékin, où il a rencontré Xi Jinping en marge du sommet de l’OCS.
Les contentieux frontaliers entre l’Inde et la Chine ne sont pas résolus, mais ils semblent désormais mieux gérés. Ce climat a renforcé la conviction de Moscou qu’elle pouvait conclure l’accord gazier avec Pékin sans se couper de New Delhi.
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Une Amérique mise en échec
En voulant exiger trop de la Russie et de l’Inde, l’administration Trump a précipité ce qu’elle craignait le plus : une entente de circonstance entre Moscou, Pékin et New Delhi. Ces trois capitales continuent de se méfier les unes des autres, mais elles partagent désormais un objectif commun : contester l’hégémonie américaine.
Avec Power of Siberia 2, le Rubicon est franchi. L’Eurasie bascule dans une logique multipolaire, où la Russie, la Chine et l’Inde, malgré leurs divergences, s’allient pour remodeler les équilibres internationaux. Washington, en dépit de ses ambitions, a perdu la main.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

