
Par François Morizur
Le début de la crise
Le 19 Novembre 2023, une force armée Houthis, après une spectaculaire opération combinée maritime et aéroportée, prend le contrôle du GALAXY LEADER, un navire de transport de véhicules, a environ 45 nautiques à l’ouest du port Yéménite d’Al Hodeida, dans le sud de la Mer Rouge. Cet évènement, fortement médiatisé par les Houthis, fait suite à l’attaque du Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023 et à la réponse massive Israélienne avec l’entrée en force de Tsahal dans la bande de Gaza le 27 octobre de la même année. Les rebelles Houthis revendiquent très rapidement cette attaque menée à l’encontre d’un navire propriété d’un homme d’affaires Israélien via une société Britannique. Cet évènement constitue le précurseur d’une succession d’attaques contre des navires commerciaux empruntant le détroit de Bad El Mandeb, le sud de la Mer Rouge et le Golfe d’Aden (Une quinzaine d’attaques mensuelles jusqu’au mois de septembre 2024) avec emploi de drones aériens, principalement de classe SHAHED 136, et de missiles balistiques de type SAYYAD et SEJJIL. Du 19 novembre 2023 au 1 septembre 2024, 148 navires de commerces sont concernés par des attaques directes avec utilisation complémentaire ponctuelle de WBIED (Water Borne Improvised Explosive Devices) à partir de Janvier 2024. 39 navires commerciaux reportent alors des dommages plus ou moins importants au cours de ces 9 mois.
Le 8 février 2024, les États membres de l’UE adoptent une motion pour la création de l’opération Aspides. Cette opération vise à protéger les navires marchands contre les attaques Houthis, assurer leur accompagnement et renforcer la sécurité maritime générale dans la région. Parallèlement, une coalition multinationale formée à partir du 18 décembre 2023 lance l’opération Prosperity Guardian afin de répondre également aux attaques contre les navires transitant par la mer Rouge. Ces missions viennent se tuiler sur les missions de sûreté maritime régionales plus anciennes, ATALANTA et TF151, renforcées ponctuellement par un voire deux groupes aéronavals US. Malgré ce déploiement maritime militaire important, le trafic maritime en mer Rouge décroît d’environ 60%, de nombreuses compagnies maritimes préférant le transit via le Cap de Bonne Esperance, rallongeant ainsi les voyages d’environ deux semaines.
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Une pause temporaire
A partir de septembre 2024, le nombre d’attaques Houthis décroît assez rapidement (5 attaques mensuelle) pour s’éteindre à partir du 12 Janvier 2025. Les seules attaques résiduelles concernent alors majoritairement des attaques directes à l’encontre des navires militaires de la coalition, les Houthis cherchant à communiquer largement sur une éventuelle frappe réussie sur un navire militaire de la coalition.
Le coup de marteau américain
Le 15 Mars 2025, les USA commencent une campagne d’attaques aériennes massives sur les différents sites Houthis identifies, opération Rough Rider. Cette campagne d’attaques aériennes se poursuit jusqu’au 6 mai 2024 avec plus de 1000 frappes aériennes cumulées selon les sources militaires Américaines. Le 6 Mai 2025, le président Trump annonce la fin de l’opération Rough Rider établissant un cessez-le-feu unilatéral. Les Houthis acceptent ce cessez feu a la notable exception de possibles frappes futures sur des navires transitant par Bad El Mandeb et ayant des intérêts Israéliens.
Le nombre de navires militaires déployés dans le cadre de la mission ASPIDES décroît en miroir soit pour des redéploiements régionaux soit pour des problèmes opérationnels touchant les navires Allemands, Danois et Grecs principalement. Une autre problématique se fait jour avec la disproportion des couts d’emploi des armes des marines occidentales : Un missile ASTER 15 coute environ 2 millions USD alors qu’un drone Houthi SHAHED 136 coute lui environ 30 000 USD. Des palliatifs « économiques » sont trouvés à l’encontre des SHAHED 136 du fait de leurs performances militaires réduites (peu de capacités d’évasives, vitesse de 200 kilomètres/heure maximum) par l’emploi d’avions de chasse, hélicoptères armes, de canons de calibre intermédiaire a haute cadence type Otto Melara 76 mm)
La crise Iranienne
La nuit du 12 au 13 Juin 2025, un nouveau développement fait jour avec une attaque aérienne massive Israélienne sur différents sites Iraniens. Durant 12 jours, les deux belligérants vont réaliser des attaques aériennes pour Israël auxquelles l’Iran répond par des attaques massives de missiles balistiques et drones aériens. Le 21 Juin 2025, les USA réalisent une mission de bombardement sur différents sites de fabrication d’armes nucléaires Iraniennes. Les houthis, s’associant au Corps des gardiens de la révolution Iraniens (IRGC), menacent alors de bloquer les détroits d’Hormuz et de Bad El Mandeb. Le 23 Juin 2025, l’Iran lance 14 missiles balistiques ciblant une base militaire Américaine à proximité de Doha au Qatar. A nouveau, le président Trump impose alors un cessez le feu général aux Iraniens mais également aux Israéliens. Suivant ces agréments forcés et constatant que ce cessez-le-feu semblait ouvrir la voie à une période plus stable, des compagnies maritimes majeures (MSC, MAERSK) signalent alors leur intention de reprendre les transits par la Mer Rouge.
Reprise des attaques Houthis – Changement d’intensité
Le 6 juillet 2025 vers 1125 locales, de façon assez inattendue, le cargo MAGIC SEAS est attaqué alors qu’il transite à 50 Nautiques à l’Ouest d’Al Hodeïda, dans le sud de la Mer Rouge. Le porte-parole des Houthis signale que cette attaque est due au fait que le navire appartient à une société, Allseas, ayant enfreint l’interdiction de faire escale en Israël par le passé. L’attaque contre ce navire rompt avec les précédentes attaques Houthis du fait des moyens utilises : Ainsi le cargo MAGIC SEAS est initialement approché par au moins 8 skiffs embarquant chacun 6 à 8 hommes. Des tirs d’armes légères mais également des tirs de RPG (Rocket Propelled Grenade) sont reportes initialement par l’équipage. Quelques dizaines de minutes plus tard, le navire est frappé par des projectiles inconnus, très probablement des missiles ou drones aériens. Simultanément, au moins 4 WBIED sont signales. L’équipe armée embarquée détruit deux de ces drones maritimes explosifs alors que 2 autres explosent le long de la coque du cargo. Ces frappes génèrent un feu à bord. Vers 1503 locales, l’équipage rend compte du fait que le navire commence à couler. Une quarantaine de minutes plus tard, les 19 membres d’équipage (17 philippins, un Roumain et un Vietnamien) ainsi que les 3 gardes armés embarqués sont rassemblés dans un radeau de sauvetage et demande une assistance immédiate. A 1900 locales, un navire commercial en transit dans la zone récupère l’ensemble des naufragés. Le lendemain, après une mise en scène très travaillée, les Houthis minent le MAGIC SEAS qui coule quasi instantanément. Les images léchées sont largement diffusées et font le tour du monde.
Le monde maritime, à peine sorti de sa sidération après cette attaque inattendue et particulièrement violente, prend connaissance d’une nouvelle attaque sur un autre cargo, l’ETERNITY C, une trentaine de nautiques plus au nord de l’incident MAGIC SEAS. L’ETERNITY C, 22 membres d’équipage et 3 gardes armés, managé par Cosmoship Management, une compagnie qui a eu des navires faisant escale en Israël précédemment est lui aussi pris à partie par 7 à 8 skiffs armés vers 1700 locales. De façon similaire à ce qui s’était passe la veille, les hommes armés attaquent le navire par des tirs d’armes légères et de RPG. Au moins 5 roquettes explosent à bord. Simultanément, des missiles et drones aériens impactent le cargo. Les premiers comptes-rendus signalent des morts, des disparus et des membres d’équipage blessés. Le lendemain, vers 0710 loc, le cargo est toujours victime d’attaques de la part des skiffs Houthis. Le navire a alors perdu sa propulsion, les embarcations de sauvetage sont détruites et la gite est d’environ 15 degrés. Constatant que la flottabilité du navire n’est plus assurée à court terme, les membres d’équipage décident d’évacuer le navire utilisant leurs seules brassières de sauvetage. Faute de moyens d’intervention et de soutien régaliens, deux sociétés de sécurité, DIAPLOUS et AMBREY, sont mandatées pour porter assistance aux équipages en détresse. Les opérations de S.A.R, Search and Rescue, commencent le 9 juillet 2025 aux environs de 0645 loc. L’ETERNITY C coule le même jour vers 1600 loc. Les opérations de SAR sont closes le 12 juillet : 10 membres de l’équipage ont alors été secourus, 4 membres sont confirmés décédés, 11 marins sont considérés disparus bien que 6 hommes soient probablement aux mains des Houthis.
Victoire Houthis par abandon ?
Ces deux dernières attaques sont particulièrement marquantes du fait du bilan humain, 11 disparus ou décédés confirmés, et du bilan matériel, les deux cargos ayant été coulés. Depuis le début de la crise en Mer Rouge, fin 2023, seuls deux navires avaient été déjà coulés (RUBYMAR en mars 2024 et TUTOR en Juin 2024). Elles s’inscrivent a l’issue d’un cycle ou, malgré les moyens adverses déployés, les Houthis ressortent semble-t-il plus puissants, disposant de moyens bien plus efficaces (SHAHED 238 et missiles balistiques). La forme de ces deux dernières attaques massives, coordonnées, ciblées fait apparaitre un objectif stratégique assez clair : Les Houthis veulent démontrer leur mainmise sur ce détroit stratégique. Dans les faits, la démonstration semble concluante : Deux navires coulés, des équipages en détresse abandonnés à eux-mêmes, des moyens militaires absents, un trafic maritime réduit de près de 60% depuis près de 3 ans sans espoir d’amélioration à moyen terme, le port Israélien d’Eilat fermé à partir du 20 juillet 2025, l’état Philippin, pourvoyeur d’un grand nombre de marins de commerce, ouvrant la possibilité de droit de retrait à leurs nationaux si leur navire devait transiter dans cette zone. Symbole de cette bascule stratégique, le 11 juillet 2025, Israël demande aux USA de renouveler les opérations de bombardements aériens sur les sites Houthis, ‘les attaques Houthis ne pouvant pas rester un seul problème israélien »
L’Opération ASPIDES regroupait initialement et théoriquement 7 frégates ou équivalent (France, Allemagne, Italie, Belgique, Grèce, Danemark, Pays bas) et des moyens aériens. Ce nombre était jugé juste suffisant. Cependant, certains navires, ayant peu d’expérience de combat de haute intensité, ont assez rapidement quitté la zone, le plus souvent à la suite de défaillance des systèmes d’armes. L’utilisation initiale importante de missiles anti missiles couteux et disponibles en nombre limite a assez rapidement fait toucher les limites capacitaires de ces unités déployées. Enfin, l’attrition des contributions des états de l’UE, le déplacement du barycentre des tensions vers le golfe persique à partir de Juin 2025 n’ont laissé que deux navires militaires attaches à l’Opération ASPIDES plus ou moins focalises sur cette seule mission, une de ces deux unités étant signalée en escale en Inde au moment des attaques. Ces moyens n’ont constitué ni une force de dissuasion ni une force d’intervention ni une force de soutien lors des attaques à l’encontre du MAGIC SEAS et de l ETERNITY C. Le MAGIC SEAS a ainsi été attaqué le 6 juillet en fin de matinée alors que l’ETERNITY C signalait évacuer le navire avec des blesses le 8 juillet en fin d’après-midi sans qu’un seul navire militaire ne viennent porter assistance dans une zone située à environ 200 nautiques de Djibouti. Ce manque de soutien, s’il fallait encore plus le symboliser, s’est poursuivi par la demande de réalisation des opérations de Search and Rescue… à deux sociétés privées, DIAPLOUS et AMBREY. Sauf à observer une redéfinition totale des moyens et des missions de l’Opération ASPIDES et faute d’engagement plus appuyé encore des forces militaires Américaines, il semble que le transit par le détroit de Bad El Mandeb soit à présent tributaire du seul bon vouloir des forces Houthis mais également des auto-restrictions plus fortes des opérateurs maritimes et compagnies d’assurance.
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François Morizur est né le 2 octobre 1958 à Douarnenez. Il intègre la Marine Nationale en Aout 1974 et suis un cursus de sous-officier fusilier marin Commando. Il rejoint le corps des officiers de marine en 1984. Breveté officier fusilier Commando, il commande le Commando de Penfentenyo entre 1995 et 1995, fait partie de l’équipage d’armement du Porte-Avions Charles de Gaulle, commande la base marine de Dakar au Sénégal entre 2001 et 2003 avant de commander l’État-major tactique de la force maritime des fusiliers marins et Commandos puis de prendre la direction de la division des matériels, équipements et études de cette même force. Il a participé à de nombreuses opérations de forces spéciales en Europe, Afrique, Caraïbes, Océan Indien et Asie.
Il quitte la marine en 2007 et devient conseiller sureté du Groupe Bourbon dans la zone Nigeria- Cameroun. Il devient directeur sureté du groupe BOURBON en 2022 (350 navires / 7500 Personnels / 32 filiales mondiales). Dans le cadre de ses activités il doit gérer de multiples situations de crises terrestres et maritimes incluant plusieurs kidnappings de collaborateurs.
François Morizur agit en tant qu’expert dans le domaine de la sureté Maritime au profit des programmes européens CRIMGO/GOGIN/SWAIMS et ENMAR entre 2012 et 2024. En 2021 puis 2023 il corédige deux études sur la piraterie maritime dans le golfe de Guinée au profit de l’ONU. Une des études ‘ Pirates of Niger Delta, between brown and blue waters’ sera utilisée lors de la rédaction d’une résolution ONU concernant la piraterie maritime dans le golfe de Guinée.
François Morizur est l’auteur de deux romans consacrés aux problématiques sécuritaires maritimes dans le golfe de Guinée et Océan Indien. Son premier roman, Mission Buthacus, sera récompensé par le prix Écume de Mer en 2017.
François Morizur est Chevalier de la Légion d’Honneur, Chevalier de l’ordre national du Mérite, Chevalier du mérite Maritime, Officier de l’ordre du Lion Sénégalais.
