
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie).
Donald Trump a inauguré une nouvelle ère dans la politique étrangère des États-Unis, rompant avec de nombreuses conventions du passé. Dès le début de son administration, Trump a lancé ses attaques les plus virulentes non pas contre les rivaux traditionnels des États-Unis, mais contre des pays historiquement alliés.
Il a imposé des droits de douane, y compris à ses partenaires (comme ceux sur l’acier et l’aluminium), et a même menacé de réduire l’engagement des États-Unis dans l’OTAN. Il a également exprimé des intérêts inhabituels, comme l’achat du Groenland, et s’est ingéré dans les dynamiques politiques européennes (illustré par le soutien sur Twitter d’Elon Musk – une figure proche de lui – à l’extrême droite allemande de l’AfD). Autrement dit, dès son entrée en fonction, Trump a concentré “la majorité de ses attaques contre ses voisins (Canada et Mexique) et l’Europe”, tout en adoptant paradoxalement un ton plus modéré envers la Chine. Ce renversement par rapport aux pratiques diplomatiques précédentes reflète une approche de “dealmaker” : Trump agit comme un chef d’entreprise cherchant des accords bilatéraux avantageux, impatient face aux contraintes des alliances traditionnelles. Son objectif déclaré est de “rendre à l’Amérique sa grandeur”, quitte à ignorer les protocoles et les relations de longue date.
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L’Europe rétrogradée d’alliée à concurrente
Dans cette optique, l’Europe a vu son rôle dans la stratégie américaine considérablement diminué. Alors que pendant la Guerre froide et les décennies suivantes, Washington considérait l’Europe comme un pilier de l’alliance occidentale, sous Trump, l’Union européenne est traitée principalement comme un rival économique. “Dans la vision de Trump (et de Musk), l’Europe en tant qu’UE n’est plus – ou pas seulement – une alliée, mais surtout un concurrent potentiel”, un obstacle “troisième (ou quatrième) roue du carrosse” dans le scénario bipolaire opposant les États-Unis à la Chine. Après son premier mandat, toute illusion européenne d’un partenariat transatlantique normal a disparu : Washington semble prête à reléguer l’amitié historique au second plan, percevant l’Europe davantage comme un obstacle commercial que comme un allié stratégique. Il n’est donc pas surprenant que Trump ait souvent adressé des critiques plus sévères à Bruxelles, Berlin ou Ottawa qu’à Pékin. L’ancien président a dénoncé le faible investissement européen dans la défense commune et les déséquilibres commerciaux, allant jusqu’à remettre en question l’intérêt de défendre d’autres pays “lointains”. Dans un monde où Trump redéfinit les priorités américaines, “les anciens alliés doivent se défendre seuls”, une perspective qui inquiète profondément l’Europe.
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Redéfinition des priorités géopolitiques : L’accent sur la Chine
La marginalisation de l’Europe s’inscrit dans une refonte plus large des priorités géopolitiques américaines sous Trump. Son administration semble considérer le XXIe siècle non plus comme un ordre international basé sur des règles partagées, mais comme une arène de compétition entre grandes puissances et leurs sphères d’influence respectives. Dans cette vision, les États-Unis concentrent leur pouvoir et leurs intérêts dans l’hémisphère occidental (du pôle Nord à l’Amérique latine), acceptant implicitement que d’autres puissances dominent leurs propres régions : “la Chine en Asie orientale, la Russie en Eurasie et les États-Unis dans l’hémisphère occidental”. Par conséquent, Washington semble moins encline à investir des ressources pour contenir Moscou en Europe ou Pékin en Asie, sauf lorsque cela touche directement les intérêts américains. Trump focalise surtout son attention sur la Chine, perçue comme le principal compétiteur économique et militaire global. La rivalité USA-Chine devient ainsi le centre de gravité de la doctrine Trump, reléguant les autres acteurs à des rôles secondaires. Même la Russie, traditionnellement considérée comme une menace, est vue comme une “puissance de second plan, gérable et contenue”. En pratique, Trump minimise la menace russe – avec laquelle il tente un dialogue plus conciliant – pour concentrer ses efforts sur le duel stratégique avec Pékin et la défense des intérêts américains dans leur “arrière-cour”. Cette approche engendre des choix géopolitiques inédits : Trump a par exemple suggéré que les États-Unis pourraient accepter une sphère d’influence russe en Ukraine afin de désengager Washington de l’Europe de l’Est, allant jusqu’à déclarer que “l’Ukraine pourrait tout aussi bien redevenir russe… et la paix serait assurée”. Un tel raisonnement bouleverse des décennies de politique étrangère américaine et les principes de l’ordre international libéral, laissant entendre que les États-Unis trumpiens privilégient les accords pragmatiques entre grandes puissances plutôt que la défense rigide de la souveraineté des petits États ou des alliances multilatérales.
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L’équipe Trump et la nouvelle doctrine
Cette stratégie ne repose pas uniquement sur Trump, mais aussi sur ses conseillers et ministres, qui ont façonné sa politique. Dès le début, son administration a inclus des figures partageant – voire renforçant – la ligne “America First”. Par exemple, des stratèges comme Steve Bannon ont favorisé l’approche nationaliste et eurosceptique, considérant que l’Union européenne était un obstacle et encourageant le souverainisme au-delà de l’Atlantique. Dans le même temps, des conseillers économiques comme Peter Navarro et Robert Lighthizer ont appliqué une ligne dure envers Pékin, transformant la rhétorique protectionniste en tarifs douaniers et barrières commerciales. Sur le plan diplomatique, des secrétaires d’État comme Mike Pompeo ont adopté une politique étrangère offensive, identifiant la Chine comme “l’ennemi stratégique numéro un”, tout en remettant en question les engagements traditionnels envers des alliés accusés de profiter des États-Unis. De plus, des figures influentes mais non institutionnelles – comme Elon Musk ou l’ex-conseiller Bannon – ont amplifié cette vision, où l’Amérique se détache des vieux partenaires et réécrit les règles à son avantage. En résumé, la doctrine Trump a été portée par une équipe qui a épousé l’idée d’un réalignement drastique de la politique étrangère américaine, privilégiant l’intérêt national immédiat et la force de négociation à la diplomatie multilatérale traditionnelle.
Conséquences pour l’ordre international
Les politiques de Trump envers la Chine et ses alliances redéfinissent profondément l’ordre mondial. La vision trumpienne marque la fin de l’ordre libéral multilatéral post-1945, remplacé par un équilibre basé sur le rapport de force entre grandes puissances. Au lieu d’un système de règles universelles, émergent “trois zones d’influence” : une sino-centrique en Asie, une russo-centrique en Eurasie et un contrôle américain dans les Amériques. Cette évolution signifie que des régions comme l’Europe occidentale, dépourvues de superpuissance indigène, risquent de se retrouver sans la protection traditionnelle des États-Unis, tout en étant exposées aux pressions des autres blocs. L’idée que les États-Unis puissent “rompre leurs liens” avec l’Europe et l’Asie a déjà suscité de vifs débats dans les capitales occidentales. En particulier, l’Europe envisage sérieusement de renforcer sa défense commune et son autonomie stratégique face à l’incertitude américaine.
En définitive, la doctrine Trump a généré instabilité et incertitude sur la scène internationale. D’un côté, elle a sapé des institutions et des pratiques établies – des alliances militaires comme l’OTAN à la confiance dans les mécanismes multilatéraux. De l’autre, elle a accéléré la transition vers un monde plus compétitif et moins coopératif, où les grandes puissances cherchent à dominer leur sphère d’influence. À court terme, certains résultats sont visibles : la Chine renforce sa position en Asie et dans le Sud global ; l’Europe débat sur son avenir stratégique sans la fiabilité du partenaire américain ; et les États-Unis apparaissent plus isolés et imprévisibles. À long terme, il est encore incertain si cette stratégie conduira à un nouvel équilibre ou à des conflits accrus. Ce qui est sûr, c’est que l’ère Trump a marqué une rupture nette, dont les conséquences globales se feront sentir pour les années à venir.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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