Le Grand Entretien avec Michel Fayad – Guerre américano-israélienne contre l’Iran : Quels objectifs et quelles issues après plus d’un mois de conflit ?

Le 28 février 2026 marque une nouvelle rupture stratégique au Moyen-Orient. Israël, avec le soutien direct des États-Unis, a lancé une opération militaire de grande ampleur contre plusieurs cibles iraniennes, présentée comme une « frappe préventive » visant les capacités militaires et balistiques de la République islamique. Des explosions ont été signalées à Téhéran et dans plusieurs grandes villes iraniennes, tandis que Téhéran a rapidement riposté par des frappes de missiles et de drones contre Israël et des bases américaines dans la région, faisant craindre une escalade régionale majeure.
Plus de trente jours après le début des hostilités, le conflit s’est installé dans la durée sans produire de basculement stratégique décisif, malgré l’intensité des frappes. L’Iran démontre une capacité de résilience inattendue, tandis que de nouveaux acteurs, comme les Houthis, sont entrés plus directement dans la confrontation. Parallèlement, des signaux diplomatiques émergent, notamment une volonté iranienne d’ouvrir des canaux indirects avec Washington.
Pour analyser les dynamiques stratégiques de cette séquence, Le Diplomate Média a interrogé Michel Fayad, spécialiste du Moyen-Orient et analyste des dynamiques de sécurité régionale.
Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Après plus de trente jours de guerre ouverte entre Israël, les États-Unis et l’Iran, comment caractériser la nature de ce conflit : sommes-nous face à une guerre limitée, une guerre d’attrition ou les prémices d’un affrontement régional durable ?
Michel Fayad : Nous sommes clairement dans une guerre d’attrition qui s’est régionalisée plus rapidement que prévu. Les objectifs initiaux américains et israéliens – frappes de précision sur les sites nucléaires, balistiques et les centres de commandement – ont été atteints en partie lors des premières 48 heures. Mais l’Iran a immédiatement activé sa doctrine de « défense mosaïque » : un système décentralisé, provincialisé, où chaque région dispose de stocks autonomes et de chaînes de commandement locales. Le conflit s’installe dans la durée, avec une logique d’usure mutuelle : saturation de missiles et de drones bon marché d’un côté, supériorité aérienne et renseignement de l’autre. Les Houthis viennent d’entrer plus directement dans le jeu, ce qui élargit le théâtre aux voies maritimes. Nous ne sommes plus dans une guerre limitée ; nous sommes dans les prémices d’un affrontement régional durable.
Les objectifs initiaux d’Israël et des États-Unis — destruction des capacités militaires iraniennes et de ses capacités nucléaires, affaiblissement du régime, voire changement stratégique à Téhéran — vous semblent-ils atteignables à ce stade du conflit ?
Les capacités conventionnelles iraniennes ont été sévèrement endommagées : sites nucléaires de Natanz, Fordo et Ispahan frappés à plusieurs reprises, flotte navale réduite, stocks de missiles balistiques dégradés à environ 70 % selon les estimations les plus crédibles. Mais le programme nucléaire n’a pas été éliminé ; il a été retardé. Quant au régime, il a perdu Khamenei, Shamkhani et une bonne partie de son état-major en quelques heures, mais il s’est recomposé autour de Mojtaba Khamenei et des vétérans des Gardiens (Rezaee, Jafari, Zolqadr) auxquels on peut ajouter Ghalibaf le président du Parlement et Sadeq Larijani le frère mollah d’Ali Larijani tué il y a deux semaines. L’objectif de changement de régime est loin d’être atteint. La résilience structurelle du système iranien – décentralisation, idéologie et contrôle économique par les Gardiens – rend un effondrement immédiat impossible à ce stade.
Peut-on parler d’un échec stratégique pour Washington et Donald Trump, dans la mesure où l’intervention n’a ni fait chuter le régime iranien ni restauré une dissuasion claire ?
Non, pas encore un échec, mais un pari risqué qui se transforme en impasse stratégique. Trump a obtenu des résultats tactiques réels : affaiblissement militaire iranien, fermeture temporaire du détroit d’Ormuz – qui a fait flamber les prix du pétrole – et démonstration de force. Mais la dissuasion n’est pas restaurée : l’Iran continue de frapper via ses proxys et ses propres missiles, et le régime tient. Si le conflit s’enlise sans victoire décisive, cela risque de devenir un fardeau politique et économique pour l’administration Trump, surtout au regard des conséquences sur les prix de l’énergie et de la distraction qu’il représente vis-à-vis de la Chine.
Quel est aujourd’hui l’état réel des forces en présence ? Comment évaluer l’efficacité militaire respective des capacités américaines, israéliennes et iraniennes dans cette séquence ? On parle de plus en plus d’intervention terrestre des Marines, qu’en pensez-vous ?
Les forces américano-israéliennes dominent dans les domaines conventionnel et aérien : précision chirurgicale, supériorité technologique, renseignement en temps réel. Les frappes ont été dévastatrices sur les infrastructures fixes. L’Iran excelle dans la guerre asymétrique : saturation par des essaims de drones à bas coût, missiles balistiques hypersoniques (Khorramshahr-4), et surtout sa stratégie de proxys. L’efficacité iranienne tient à sa capacité à imposer un coût économique à l’échelle mondiale via le détroit d’Ormuz et à maintenir une riposte continue malgré les pertes. Une intervention terrestre des Marines serait une très mauvaise idée : elle transformerait une guerre aérienne et navale en bourbier à très haut coût humain et financier, sans garantie de victoire politique. L’histoire récente (Irak, Afghanistan) montre que les États-Unis excellent dans la projection de puissance à distance, non dans l’occupation prolongée.
À lire aussi : Édito – Trump et la guerre en Iran : Erreur fatale ou coup de génie ?
Le régime iranien semble avoir absorbé le choc initial et conserve sa cohésion. Comment expliquer cette résilience politique et sécuritaire malgré l’intensité des frappes ? Peut-il encore tomber comme l’annoncent les israéliens ? Et un « effet drapeau » est-il possible dans la population iranienne, comme l’espèrent les mollahs ?
La résilience tient à la doctrine de défense mosaïque formalisée dans les années 2000 : fragmentation du commandement, stocks provinciaux autonomes, continuité opérationnelle même après décapitation. Les Gardiens de la Révolution restent la colonne vertébrale : ils contrôlent l’économie, les armes et la répression intérieure. Politiquement, la désignation dynastique de Mojtaba Khamenei, bien que sans précédent, a permis de resserrer les rangs autour du noyau dur. Un effondrement reste possible à moyen terme si les frappes sur les centrales électriques et l’économie s’intensifient, mais pas à court terme. L’« effet drapeau » est déjà observable : une partie de la population, même critique du régime en temps de paix, se rallie face à une agression extérieure. Les mollahs l’instrumentalisent, mais ce sentiment est réel et renforce une cohésion temporaire. Une autre partie souhaite que les Américains et les Israéliens aillent jusqu’au bout.
L’entrée en guerre des Houthis il y a quelques jours, notamment contre Israël et sûrement plus tard contre les intérêts maritimes et les alliés régionaux des États-Unis, change-t-elle la nature du conflit et son degré de régionalisation ?
Oui, elle l’accélère et le régionalise pleinement. Les Houthis ne sont plus un acteur périphérique : leur entrée directe – missiles sur Israël, menaces sur la navigation – confirme que l’Iran active son axe de proxys pour transformer une guerre bilatérale en conflit multi-fronts. Cela étend le théâtre à la mer Rouge et au Golfe, avec des conséquences économiques mondiales. C’est exactement la stratégie iranienne d’usure : faire payer le prix le plus élevé possible à l’adversaire sur plusieurs théâtres.
Dans quelle mesure les alliés régionaux de l’Iran — Hezbollah, milices irakiennes, Houthis — jouent-ils aujourd’hui un rôle structurant dans la stratégie iranienne d’usure et de dissuasion indirecte ?
Ils en sont le pilier central. Le Hezbollah est entré dans le conflit dès le 2 mars, les milices irakiennes (Hachd al-Chaabi) frappent les bases américaines, les Houthis ajoutent la dimension maritime. C’est la Force al-Qods dans toute sa logique : ne pas affronter directement les États-Unis et Israël, mais les épuiser par procuration. Cette stratégie d’usure et de dissuasion indirecte fonctionne : elle contraint Washington et Tel-Aviv à disperser leurs efforts et à gérer plusieurs fronts simultanément.
Des informations évoquent une volonté iranienne d’ouvrir des discussions, notamment via un canal avec J.D. Vance. Faut-il y voir un signe de faiblesse, de pragmatisme stratégique ou une manœuvre tactique ?
C’est du pragmatisme stratégique teinté de calcul tactique. L’Iran est sous pression économique et militaire, mais il n’est pas en position de capitulation. Ouvrir un canal indirect – via Oman, la Chine ou le bureau de Vance – permet de gagner du temps, de tester les intentions américaines et de préparer une sortie honorable. Ce n’est pas une faiblesse fatale, mais bien la reconnaissance que la guerre d’attrition a un coût que même un régime résilient ne peut ignorer indéfiniment.
À lire aussi : ANALYSE – Yémen : Trump relance la confrontation avec les Houthis et défie l’Iran
Les États-Unis et Israël ont-ils encore une marge de manœuvre pour imposer une issue favorable, ou sont-ils désormais enfermés dans une logique d’escalade sans victoire claire ?
Ils gardent une marge, mais elle se réduit. Ils peuvent encore intensifier les frappes sur les infrastructures énergétiques ou accentuer la pression maritime pour rouvrir le détroit d’Ormuz. Mais toute escalade supplémentaire risque d’entraîner une réponse iranienne plus dure – fermeture définitive du détroit, frappes sur les pétromonarchies. Ils ne sont pas encore enfermés, mais ils approchent d’un point où le coût politique et économique d’une victoire totale deviendrait prohibitif.
Quels pourraient être les scénarios de sortie de crise à court et moyen terme : cessez-le-feu négocié, gel du conflit, ou poursuite d’une guerre d’usure prolongée ?
À moyen terme, deux voies s’esquissent : soit une guerre d’usure prolongée qui épuise les deux camps, soit une sortie négociée qui laisse le régime affaibli mais en place – à condition que les termes soient suffisamment contraignants pour ne pas être retournés en propagande par Téhéran qui crierait victoire. Un effondrement total du régime, souvent présenté comme le scénario le moins probable, ne doit pourtant pas être écarté : si les frappes éliminent des figures opérationnelles centrales comme Rezaee et Jafari, et si l’asphyxie économique prive le régime de la capacité à rémunérer ses soldats, ses Gardiens et ses fonctionnaires, la chaîne de loyauté peut se rompre brutalement. L’histoire montre que les régimes autoritaires ne s’effondrent pas progressivement – ils tombent d’un coup, lorsque personne ne juge plus que cela vaut la peine de se battre pour eux.
Enfin, cette guerre redessine-t-elle durablement les équilibres régionaux ? Et pour Donald Trump, quelles pourraient être les conséquences politiques internes et stratégiques d’un conflit sans victoire décisive, notamment contre la Chine ?
Oui, elle redessine durablement les équilibres. L’affaiblissement de l’axe chiite pourrait libérer des forces sunnites – pétromonarchies, Turquie, réseaux des Frères musulmans, résurgences djihadistes – susceptibles de combler le vide. Le centre de gravité de la menace islamiste risque de se déplacer. Pour Trump, un conflit sans victoire décisive constituerait un risque politique intérieur majeur : division au sein de la mouvance MAGA, hausse des prix de l’énergie pesant sur les ménages américains, et une distraction stratégique dont profiterait la Chine. Pékin observe et renforce ses positions sans tirer un seul coup de feu. C’est peut-être le vrai gagnant de cette séquence.
À lire aussi : ANALYSE – Ukraine : Le crépuscule d’une guerre sans fin selon John Mearsheimer
#guerreiran #israeliran #conflitmoyenorient #geopolitique2026 #guerremondiale #escaladeiran #usaVsIran #israelVsIran #analysegeopolitique #crisemondiale #droitinternational #strategieMilitaire #guerredattrition #proxiesiraniens #dissuasion #detroitdormuz #criseenergetique #trump2026 #politiqueamericaine #risqueglobal #conflitregional #tensionsinternationales #iranresilience #guerreasymetrique #houthis #hezbollah #milicesirakiennes #defensemosaic #analysemilitaire #geostrategie #equilibremondial #crisemoyenorient #securiteinternationale #energiepetrole #conflitglobal #risqueescalade #guerreprolongee #diplomatie #negociationssecretes #avenirconflit
