ANALYSE – Mali : les enjeux stratégiques d’une crise aux répercussions régionales

Par Imen Chaanbi
Depuis 2012, le Mali traverse une crise multidimensionnelle qui a radicalement transformé la géopolitique du Sahel. L’effacement progressif de l’autorité de l’État central a laissé place à une fragmentation territoriale, où s’affrontent groupes armés et puissances étrangères. Longtemps pivot des stratégies occidentales de lutte antiterroriste, via les opérations françaises Serval (2013)[1] puis Barkhane (2014) le Mali a opéré une rupture historique en 2022[2]. En exigeant le retrait des troupes françaises, la junte malienne a acté un basculement stratégique vers la Russie, plaçant la réaffirmation souverainiste au cœur de son narratif politique[3].
Cette ambition s’est institutionnalisée en septembre 2023 avec la création de l’Alliance des États du Sahel (AES)[4]. Aux côtés du Burkina Faso et du Niger, Bamako a entendu redéfinir les équilibres régionaux hors de l’influence occidentale. Toutefois, ce projet de souveraineté intégrale se heurte aujourd’hui à des réalités militaires et diplomatiques brutales. Les attaques coordonnées du JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et du FLA (Front de libération de l’Azawad), couplées à l’instabilité au sommet de l’État et au repositionnement des forces paramilitaires russes, mettent à mal les fondements de cette nouvelle alliance.
Dès lors, comment l’effondrement sécuritaire actuel et le « retrait négocié » d’Africa Corps à Kidal révèlent-ils la fragilité du projet souverainiste de l’AES face au jeu d’influence complexe entre l’Algérie et la Russie ?
L’effondrement du commandement malien : de l’offensive du 25 avril à la chute de Kidal
La séquence s’ouvre par une série de signaux précurseurs : l’assassinat ciblé d’un soldat malien à Konna le 20 avril, suivi de l’attaque de Tessit par l’État islamique au Sahel le 22 avril. La porosité des lignes de défense agit comme un révélateur de la fragilité du pouvoir malien. L’arrestation des militaires emblématiques que sont les généraux Abass Demblélé et Kéba Sangaré révèlent un climat de terreur où les services spéciaux servent avant tout à tenter de préserver le pouvoir en place. Le retrait des forces françaises a laissé un vide sécuritaire que les solutions endogènes, malgré l’appui russe, peinent à combler. Par ailleurs l’arrivée de Wagner se traduit par une hausse assumée de la violence envers les populations dans un cadre de lutte anti-insurrectionnelle dont «Mourrah » a constitué l’expression la plus emblématique. En échouant à stabiliser le territoire, la junte voit son argumentaire souverainiste se heurter à la réalité brutale d’un échec opérationnel.
Dès lors, la persistance de l’insécurité ne représente plus seulement un défi militaire, mais devient un puissant facteur de délégitimation politique face à une population en attente de résultats concrets et confrontée à une baisse dramatique de ses conditions de vie.
Le 25 avril, une offensive d’une ampleur inédite frappe simultanément plusieurs centres névralgiques : Mopti, Konna, Sévaré, Bourem, Gao, l’aéroport de Bamako[5] et la garnison de Kati. À Kati, un véhicule piégé détruit la résidence du ministre de la Défense, tuant Sadio Camara et blessant grièvement les généraux Modibo Koné et Oumar Diarra. L’exfiltration du président Assimi Goïta marque un effondrement du commandement politico-militaire, révélant ainsi la vulnérabilité du cœur du pouvoir.
Le soir même, le JNIM revendique les attaques dans un communiqué officiel et annonce, conjointement avec le FLA, la prise de Kidal. Le 26 avril, les forces russes d’Africa Corps ont négocié un corridor de sortie avant d’abandonner la ville. Ce retrait précipité a entraîné la perte d’un point d’appui stratégique et hautement emblématique pour le Kremlin. Sur place, les troupes ont laissé derrière elles du matériel et de munitions.
Le 27 avril, la présidence demeure silencieuse tandis que l’armée évoque un simple « repositionnement », en décalage total avec la réalité du terrain. Dans le même temps, plusieurs sources locales et régionales rapportent des mouvements de troupes désordonnés, des désertions et des ruptures de communication entre états-majors[6].
Entre le 28 avril et le 1er mai, la situation se dégrade rapidement. Une série d’attaques coordonnées paralyse actuellement les axes vitaux reliant Gao, Ménaka et Ansongo, isolant de fait les principales garnisons de l’Est. Face à cette manœuvre d’encerclement, le dispositif sécuritaire malien montre des signes de rupture[7]. Plusieurs unités loyalistes ont entamé un repli vers Ségou et Koulikoro, une retraite précipitée par la pression constante des groupes armés mais aussi par une désorganisation interne croissante du commandement.
Par ailleurs, des affrontements éclatent entre factions de l’armée, alimentant les rumeurs d’un coup d’État en gestation, alors que l’absence prolongée d’Assimi Goïta de la scène publique intensifie les spéculations sur une possible vacance de pouvoir. Dans un contexte de tensions croissantes signalé le 2 mai, des initiatives de dialogue sont actuellement à l’œuvre en Algérie et en Mauritanie afin de favoriser une issue politique concertée.
Cependant, la réussite de ces démarches diplomatiques se heurte à une réalité de terrain de plus en plus complexe : l’émergence d’une alliance tactique entre le FLA et le JNIM.
L’alliance FLA – JNIM : trajectoires historiques, guerre asymétrique et contrôle des corridors stratégiques
L’alliance entre le Front de Libération de l’Azawad (FLA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM[8]) constitue désormais l’un des tournants les plus déterminants de la crise malienne[9]. Cette situation résulte de deux trajectoires historiques distinctes. Celles-ci convergent aujourd’hui vers un objectif commun : chasser la junte malienne et remodeler les équilibres du Nord et du Centre. Mais il s’agit avant tout pour ces acteurs de reprendre le contrôle des espaces stratégiques qui structurent les économies criminelles du Sahel.
Cette convergence a trouvé son expression la plus spectaculaire lors des attaques coordonnées qui ont conduit à la chute de Kidal, puis à la désorganisation accélérée des forces loyalistes dans le Nord et le Centre.
Le FLA[10] s’inscrit dans la continuité des rébellions touarègues des années 1990, 2006 et 2012, portées par des revendications identitaires et territoriales longtemps mal intégrées par Bamako. Les accords de Tamanrasset (1991[11]) puis d’Alger (2006[12] et 2015[13]) ont tenté de répondre à ces aspirations, mais leur mise en œuvre incomplète a nourri un sentiment durable de marginalisation. Après 2015, les divisions internes, les rivalités tribales et les purges menées par la junte ont affaibli les structures touarègues, ouvrant la voie à une recomposition dont le FLA est l’expression la plus récente et la plus structurée.
Issu de la mutation du GSPC[14] puis d’AQMI, le JNIM a consolidé son ancrage malien dès les années 2000. Sa structure actuelle résulte de la fusion opérée en 2017 entre Ansar Dine, Al-Mourabitoune et la Katiba Macina, plaçant l’organisation sous le commandement unifié d’Iyad Ag Ghali. Depuis 2025, le groupe développe une stratégie de « nationalisation » ambiguë : il tente de s’imposer comme un interlocuteur politique local tout en maintenant un niveau de violence extrême, marqué par de graves violations des droits humains et une décentralisation du pouvoir afin de faire coïncider ses Katibas avec les entités locales.
Cette stratégie lui permet d’étendre son influence dans les zones rurales du Centre et du Nord, en exploitant les tensions communautaires, la corruption et l’inefficacité des services publics.
À noter que l’alliance FLA–JNIM repose sur une maîtrise avancée de la guerre asymétrique. En effet, l’efficacité opérationnelle du JNIM repose sur l’emploi de modes d’action hybrides et sophistiqués. Le groupe déploie des attaques complexes qui combinent l’usage de véhicules piégés (VBIED) pour la rupture et de motos rapides pour l’exploitation de la brèche. Cette puissance de feu est complétée par des infiltrations nocturnes et un usage intensif d’engins explosifs improvisés (IED), visant à paralyser les mouvements de l’armée. Parallèlement, une campagne d’assassinats ciblés et le harcèlement systématique des garnisons isolées finissent par user le moral des troupes et briser la chaîne de commandement locale. Enfin la maitrise des drones et le développement de la lutte anti aérienne leur permet de prendre l’ascendant lors des combats de rencontre ou de mouvement, comme à Tinzaouaténe, sans leur permettre de s’emparer des lieux solidement tenus.
Le FLA quant à lui apporte une expertise territoriale décisive : connaissance fine des pistes, mobilité extrême, attaques éclairs, exploitation des réseaux tribaux et capacité à tenir des zones symboliques comme Kidal[15]. Il dispose aussi d’un service de renseignement efficace. Le retrait précipité d’Africa Corps le 26 avril, après négociation d’un corridor de sortie, a confirmé la perte de contrôle de Bamako sur le Nord.
Au-delà de l’aspect militaire, le conflit actuel se double d’une lutte pour le contrôle des ressources et des circuits commerciaux qu’ils soient licites ou illicites. En investissant le triangle stratégique Kidal-Gao-Mopti, le JNIM et le FLA cherchent à sanctuariser les corridors de transit indispensables à l’économie de guerre. Le contrôle de ces axes facilite le financement des activités militaires par la captation des rentes issues de la contrebande (or, carburant) et des trafics illégaux (stupéfiants, réseaux migratoires), transformant le contrôle territorial en un levier financier vital[16]. Il faut observer que cette logique s’applique aussi sur l’axe Bamako – Kayes – Bakel où les droits de péages sont prélevés quotidiennement sur les 3 000 camions ravitaillant le Mali via le port de Dakar.
Le verrouillage des corridors sahariens a permis de saturer les capacités de réaction de l’armée, transformant une guerre de mouvement en un effondrement systémique. La chute fulgurante de Kidal, Gao et Sévaré témoigne de l’efficacité de la complémentarité FLA-JNIM face à un commandement malien désormais acéphale. La perte des piliers du régime[17] et les rumeurs de putsch à Bamako confirment que la crise n’est plus seulement sécuritaire, mais qu’elle touche à l’existence même de l’État malien ».
Mais ce vide politique et militaire fait le jeu de l’État islamique au Sahel (EIS), qui profite de l’effondrement de l’État pour étendre son influence.
L’État islamique au Sahel (EIS) : le grand bénéficiaire du chaos sahélien
L’État islamique au Sahel (EIS) constitue aujourd’hui l’acteur le plus volatil et le plus difficile à anticiper. Depuis 2023, il a consolidé son implantation dans le couloir Ménaka–Ansongo, profitant de l’effondrement des structures étatiques et des rivalités entre groupes armés pour étendre son contrôle sur les zones transfrontalières Mali–Niger. Contrairement au JNIM, qui cherche à se “localiser”, l’EIS poursuit une stratégie d’expansion fondée sur la terreur. Il élimine les communautés perçues comme hostiles et cherche à capter les routes commerciales. L’effondrement du commandement malien ouvre désormais un espace stratégique que l’EIS, pourrait exploiter en cherchant soit à défier directement le JNIM pour le leadership djihadiste, soit à s’emparer de nouveaux sanctuaires dans un territoire désormais fragmenté.
Dans un contexte où l’AES demeure incapable de mutualiser ses forces, l’EIS apparaît comme le principal bénéficiaire potentiel de la crise malienne. Cette dynamique est d’autant plus marquée que le retrait précipité d’Africa Corps sur certaines zones a laissé un vide sécuritaire que ni l’armée malienne, affaiblie, ni ses alliés régionaux ne sont aujourd’hui en mesure de combler.
L’Africa Corps au Mali : la fin de l’exception russe ?
Depuis 2022, la Russie utilise le Mali comme un laboratoire sécuritaire et un point de projection stratégique vers le Sahel. Elle y agit comme un custom security broker, fournissant armes, instructeurs, mercenaires et protection en échange de concessions minières, d’accès logistique et d’avantages politiques. La stratégie de Moscou repose sur une logique purement extractive : la sécurisation des gisements d’or et de lithium prime sur toute volonté de contribuer au développement du Mali.
Cinq ans après le déploiement initial du groupe Wagner, la présence paramilitaire russe s’est institutionnalisée sous la bannière d’Africa Corps. Ce contingent, fort de 1 000 à 1 200 personnels (instructeurs, spécialistes drones, unités de protection), opère sous la tutelle directe du ministère de la Défense russe via un état-major tactique basé à Bamako. Malgré ce maillage structuré entre la capitale et les centres névralgiques de Mopti, Gao et Kidal, le bilan sécuritaire s’avère paradoxal. Loin du rétablissement promis, l’intensification des violences et la perte de contrôle des zones rurales témoignent de l’influence des groupes armés. Ce constat illustre les limites opérationnelles du modèle de « sécurité par procuration ». La substitution des forces nationales par un contingent étranger n’a pas permis d’endiguer la menace, révélant l’inefficacité d’un dispositif déconnecté des réalités territoriales maliennes
Le revers subi à Kidal et Gao fin avril 2026 révèle l’échec structurel du partenariat entre la junte et Africa Corps. Le retrait négocié des forces russes symbolise une rupture tactique majeure, transformant le « partenaire stratégique » en un acteur en retraite. Plus significatif encore, la tentative de communication directe du JNIM vers le Kremlin propose un pacte de non-agression qui ignore délibérément le gouvernement malien. Ce geste parachève l’isolement diplomatique de Bamako et confirme que le centre de gravité des décisions n’appartient plus à la junte.
La position russe est d’autant plus fragilisée que la Turquie s’impose désormais comme un acteur sécuritaire alternatif. Depuis quelques mois, Ankara fournit à Bamako des drones, des munitions guidées, des véhicules blindés légers et des systèmes de surveillance. Ces équipements, plus flexibles, plus rapides à livrer et souvent moins coûteux, séduisent une partie de l’appareil militaire malien. Ils alimentent également des rivalités internes au sein de la junte : certains officiers se rapprochent du partenariat turc, tandis que d’autres restent alignés à Moscou. Cette compétition affaiblit encore davantage la cohésion du commandement, déjà ébranlé par la mort du ministre de la Défense Sadio Camara, les blessures du général Modibo Koné et l’absence prolongée d’Assimi Goïta de la scène publique. Par ailleurs, le recours à des forces privées turques pour assurer la sécurité du chef de la junte suggère un désaveu des contingents russes, dont l’influence semble désormais remise en question.[18]
Enfin, la posture russe au Sahel subit un basculement radical : de l’offensive souverainiste à une retraite défensive. L’incapacité d’Africa Corps à sécuriser les axes vitaux et à maintenir le verrou de Kidal révèle les limites structurelles de l’offre de sécurité de Moscou face à une menace multisectorielle. Parallèlement, la montée en puissance de l’alternative turque affaiblit davantage le levier d’action russe au Mali
Ce vide laissé par la chaîne de commandement malienne impose un retour forcé à la diplomatie régionale. L’Algérie, agissant comme un pivot silencieux, devient alors l’acteur clé pour tenter de redessiner l’équilibre sahélien.
Alger, pivot silencieux de la recomposition sahélienne
Depuis les années 1990, l’Algérie occupe une place centrale dans la gestion de la crise malienne[19]. Elle a successivement parrainé les accords de Tamanrasset en 1991, puis ceux d’Alger en 2006 et 2015. Pour Alger, le Nord-Mali constitue une zone tampon vitale pour sa propre sécurité nationale[20]. Sa doctrine repose sur deux piliers stratégiques : interdire la présence de forces étrangères à ses frontières[21] et maintenir un équilibre constant entre les différents groupes armés locaux au Sahara[22].
L’Algérie privilégie un Mali ni totalement effondré, ni pleinement autonome[23]. Sa stratégie vise une stabilité relative qui maintient Bamako dans une forme de dépendance vis-à-vis de sa médiation[24]. Pour ce faire, Alger capitalise sur ses liens historiques avec les communautés touarègues tout en surveillant les groupes djihadistes issus du GSPC et d’AQMI[25]. En effet, les principaux cadres des groupes terroristes sahéliens sont issus de l’insurrection algérienne des années 1990. En gardant un canal de communication ou « un œil sur ces groupes » au Mali, l’Algérie s’assure que le sanctuaire malien ne serve pas de base arrière pour frapper le nord de la frontière.
La stratégie sahélienne d’Alger s’est historiquement appuyée sur le “levier touareg”. Elle a instrumentalisé les mouvements de l’Azawad comme un contre‑pouvoir permanent face à Bamako. Cependant, cette architecture diplomatique s’est effondrée sous le poids d’une double rupture. D’une part, la junte malienne a brisé le premier pilier de la doctrine algérienne, l’exclusion des puissances étrangères, en sollicitant l’intervention massive d’Africa Corps.
D’autre part, les travaux de rapprochement entre Alger et Nouakchott se sont accélérés sous l’égide diplomatique de l’Algérie, avec l’appui politique de la Mauritanie et des financements provenant de partenaires régionaux.
Enfin, l’influence croissante du Maroc auprès de la junte malienne pousse désormais l’Algérie à durcir sa vigilance régionale. Le Mali est désormais l’épicentre d’une confrontation diplomatique entre Rabat et Alger. En facilitant l’accès de l’AES à l’océan Atlantique et en renforçant ses partenariats économiques, le Maroc étend son influence au Sahel. Pour l’Algérie, la présence de son rival à sa frontière sud est interprétée comme « une manœuvre d’encerclement stratégique »[26].
Dans la crise actuelle, Alger apparaît comme l’acteur silencieux mais déterminant. Elle refuse la présence de mercenaires russes à Kidal et obtient de Moscou un retrait conforme à sa doctrine sécuritaire[27]. Elle se positionne ainsi comme le médiateur incontournable, bien que contesté par Bamako, pour toute future recomposition politique ou militaire.
Malgré ce rôle de médiateur incontournable, Alger doit composer avec l’émergence de l’AES. Ce bloc régional, bien que soudé politiquement contre les influences étrangères, peine encore à transformer ses discours en capacités militaires réelles.
L’AES : un projet politique au défi de l’impuissance opérationnelle
Fondée en septembre 2023, l’Alliance des États du Sahel (AES) regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger autour d’une ambition souverainiste[28]. Ce bloc vise à s’émanciper des organisations régionales classiques, à contourner les pressions internationales et à instaurer une autonomie sécuritaire.
L’Alliance affiche des objectifs ambitieux, allant de la création d’une force antiterroriste conjointe à l’établissement d’un marché commun et d’un corridor logistique vers l’Atlantique[29]. Pour soutenir cette vision, les trois juntes multiplient les partenariats avec de nouveaux alliés stratégiques comme la Russie, la Turquie, l’Iran et les Émirats arabes unis. Pourtant, ces projets demeurent pour l’instant au stade des intentions.
Cependant, à l’image du projet de force conjointe annoncé par les trois régimes, l’AES demeure largement déclarative, faute de commandement intégré, de doctrine commune et de capacités opérationnelles réellement mobilisables [30]. Hormis le cas des drones, dont l’emploi semble mutualisé au profit de Bamako et Ouagadougou, une zone d’ombre subsiste sur leur mise en œuvre opérationnelle, partagée entre forces nationales et contractuels turcs. L’incapacité totale de l’AES à intervenir lors de la chute de Kidal, puis lors des dernières attaques coordonnées, illustre le décalage profond entre ambitions politiques et moyens militaires. Alors que le Mali perdait simultanément Kidal, Gao et plusieurs axes stratégiques, aucune force conjointe n’a été mobilisée, et aucun mécanisme de solidarité opérationnelle n’a été activé. Le silence opérationnel de l’AES lors de la chute de Kidal a d’ailleurs mis en exergue le fossé entre les discours et la réalité du terrain.
Tout d’abord, les trois États membres de l’AES sont aujourd’hui enlisés dans une spirale de crises profondes. Sur le plan sécuritaire, l’érosion du contrôle des frontières s’accélère face à la prolifération des groupes armés. Ensuite, cette instabilité est doublée d’une crise économique critique, asphyxiée par les sanctions et l’absence d’investissements. Enfin, l’alliance est fragilisée par une crise institutionnelle interne, où les purges successives compromettent la cohésion nationale.
Par ailleurs, la rupture avec la CEDEAO isole davantage l’AES, qui se retrouve sans partenaires régionaux capables de compenser ses faiblesses militaires.
Ainsi, l’AES s’apparente davantage à un instrument de légitimation politique pour les régimes en place qu’à une alliance militaire capable de stabiliser durablement la région.
Ce décalage entre les ambitions de l’AES et ses résultats sur le terrain ouvre une période d’incertitude majeure. Au-delà des alliances actuelles, il convient désormais d’analyser les dynamiques sahéliennes pour esquisser une lecture prédictive des scénarios de recomposition régionale.
Dynamiques sahéliennes : lecture prédictive des scénarios de recomposition régionale
L’analyse de la situation sahélienne à travers le prisme de la géopolitique prédictive permet de déchiffrer les signaux faibles et d’anticiper les ruptures stratégiques susceptibles de redéfinir l’équilibre régional[31]. Cette approche méthodologique met en lumière quatre trajectoires futures, dont la réalisation dépendra de l’évolution des rapports de force et des interactions entre acteurs[32].
Le scénario central prévoit une stagnation des tensions, caractérisée par la poursuite des attaques et une dégradation continue de l’économie, laissant l’AES au stade de cadre politique sans traduction militaire concrète[33]. À l’opposé, un scénario de stabilisation relative pourrait émerger si une médiation algérienne parvenait à instaurer une initiative de paix, réduisant ainsi les offensives du JNIM et du FLA[34].
Toutefois, la menace d’une dégradation rapide demeure réelle : le déclenchement d’une attaque terroriste majeure contre une cible stratégique suffirait à précipiter l’effondrement sécuritaire et social[35]. Enfin, un scénario de rupture n’est pas à exclure, où un événement imprévisible, tel qu’un coup d’État interne ou une explosion sociale, viendrait brutalement renverser la junte au pouvoir[36].
Le Sahel à l’épreuve du vide : vers une recomposition totale de la région ?
La pérennité du pouvoir d’Assimi Goïta semble aujourd’hui suspendue à une conjoncture particulièrement fragile. Tout dépend de sa capacité à rétablir un commandement crédible dans un appareil d’État disloqué. La mort de Sadio Camara et la mise hors‑jeu de Modibo Koné ont brisé l’ossature sécuritaire de la junte. L’absence prolongée du président alimente les spéculations et attise les rivalités internes. Elle ouvre la voie à un possible renversement. L’armée, affaiblie par les purges et la démoralisation, n’est plus un instrument de souveraineté. Elle devient un corps fragmenté entre Garde nationale, Armée de Terre et bérets rouges, dépendant d’alliés extérieurs désormais jugés volatils.
Depuis 2025, le blocus du JNIM autour de Bamako a épuisé les ressources de la capitale. L’attaque du 25 avril en est la preuve. Elle révèle la vulnérabilité du centre politique et accélère la crise sociale. Elle expose l’effondrement de l’État. Le Mali ne perd pas seulement du terrain militaire. Il perd aussi la maîtrise de son récit souverainiste. Le retrait d’Africa Corps, la montée de l’alliance FLA–JNIM, la poussée turque et le retour affirmé de la diplomatie algérienne montrent un pays redevenu un espace d’influence. Les puissances extérieures redessinent les équilibres régionaux alors que les puissances européennes se sont détournées du Sahel et sont engagées sur d’autres fronts.
Dans cette recomposition, la population malienne reste la grande sacrifiée. Elle subit l’insécurité. Elle endure l’isolement diplomatique. Elle affronte la contraction économique. Elle n’a plus de perspectives politiques. Sa souveraineté est confisquée par les militaires, les groupes armés ou les puissances étrangères. Chacun poursuit son agenda. Le projet démocratique, fragilisé depuis 2012, s’éloigne encore. Le retour à une souveraineté populaire devient incertain.
Enfin, le Burkina Faso apparaît comme le prochain maillon vulnérable. Ses frontières sont poreuses. Les groupes armés progressent. Les institutions s’affaiblissent. La dépendance aux partenaires extérieurs augmente[37]. La crise malienne n’est plus un épisode isolé. Elle ouvre une séquence de déstabilisation régionale dont les effets dépasseront largement le Sahel central.
Face à ce péril il parait utile d’évaluer le danger de l’évolution du Sahel en termes de répercussions sur l’Europe dans les domaines que sont les flux migratoires, les trafics en tous genre et l’émergence de groupes armés propres à déstabiliser les états du golfe de Guinée[38].
La crise malienne ouvre ainsi une séquence de recomposition profonde où l’effondrement des États, la montée des acteurs armés et la compétition des puissances extérieures redessinent un Sahel instable, dont les répercussions dépasseront largement la région.
[1] https://www.defense.gouv.fr/operations/operations-achevees-afrique/operation-serval-2013-2014
[2] Le 17 février 2022, la France et ses partenaires européens (force Takuba) annoncent le retrait coordonné du Mali. Le 15 août 2022, les derniers soldats français de l’opération Barkhane quittent la base de Gao. Le président Emmanuel Macron acte officiellement la fin de Barkhane le 9 novembre 2022.
[3] Après la mort d’Evgueni Prigojine en 2023, le ministère russe de la Défense a repris la main sur les activités de Wagner en Afrique sous le label « Africa Corps » (ou Afrikanskiy Korpus), institutionnalisant la présence militaire russe.
[4] Le 16 septembre 2023, par la signature de la Charte du Liptako-Gourma entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Le 6 juillet 2024, l’AES est transformée en Confédération des États du Sahel. L’alliance repose sur un pacte de défense mutuelle (« toute attaque contre l’un est une agression contre les autres »).
[5] Base aérienne de Bamako se nomme Senou.
[6] 4 véhicules en direction de Tombouctou ont fait l’objet d’une attaque tôt le matin par un drone malien dans la zone de Gandafa. Le JNIM décrète un blocus sur la ville de Bamako et ses axes reliant la ville et les autres régions au Mali. Le même jour le porte-parole de la Katiba Macina (JNIM) Bina Diarra fait un discours.
[7] Plusieurs attaques simultanées ont du JNIM ont aussi visées les positions des Forces Armées Maliennes (FAMA) dans les localités de Kassela, Zantiguila, Fana et Hombori.
[8] Ce groupe terroriste affilié à Al-Qaïda souhaite appliquer la charia à l’échelle nationale.
[9] Le JNIM et la question de l’Azawad : Entre rivalités idéologiques et alliances de circonstance contre l’État central, Observatoire du monde arabo-musulman et du Sahel (OMAM), (2025).
[10] Le FLA/CSP sont des mouvements politiques et militaires revendiquant l’autonomie ou l’indépendance de l’Azawad.
[11] Le texte prévoit un cessez-le-feu et un retrait des forces armées des zones du Nord (Kidal, Gao, Tombouctou).
Il introduit le concept de décentralisation et la création d’un statut particulier pour le Nord
[12] Il a été signé le 4 juillet 1996 après une brève reprise des hostilités par l’Alliance démocratique du 23 mai pour le changement (ADC).
[13] L’Accord d’Alger de 2015 visait à stabiliser le Mali via trois piliers : une décentralisation poussée, l’intégration des ex-rebelles (CMA et Plateforme) dans une armée reconstituée, et le développement économique du Nord.
Cependant, après des années d’enlisement, la junte malienne a acté sa rupture définitive en janvier 2024. En dénonçant l’influence de l’Algérie et le manque de loyauté des signataires, Bamako a substitué ce processus diplomatique par une stratégie de reconquête militaire, marquant le début de l’escalade actuelle avec le FLA et le JNIM.
[14] Né en 1998 d’une scission du GIA algérien, le GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat) a marqué le passage d’un djihad local à une menace régionale. Traqué en Algérie, il s’est replié dans le Nord du Mali au début des années 2000, finançant son implantation par les trafics et les enlèvements d’Occidentaux. En prêtant allégeance à Al-Qaïda en 2007 pour devenir AQMI, il est devenu la « matrice » historique du terrorisme au Sahel, ouvrant la voie à la création du JNIM actuel.
[15] La prise de Kidal a marqué un basculement stratégique majeur.
[16] Le contrôle de ces routes constitue une ressource vitale pour financer leurs opérations, acheter des armes, rémunérer leurs combattants et imposer des taxes.
[17] Assimi Goïta a fait de la présence sur le sol national un acte de résistance, son départ forcé (exfiltration) signifie la fin de la fiction souverainiste. La mort de Sadio Camaro représente la perte du lien vital entre Bamako et ses partenaires russes. Sans Camara, la coordination avec les instructeurs étrangers et la gestion de la logistique de guerre s’effondrent, laissant l’armée sans direction technique.
[18] Source : experts de la zone.
[19] L’Algérie perçoit le Sahel comme son « arrière-cour sécuritaire ». Sa stratégie vise à saturer cet espace par une présence diplomatique pour empêcher l’installation de bases ou de contingents étrangers (« endiguement des influences », Binantar, A. (2015). « L’Algérie et le Sahel : les limites de l’hégémonie régionale ». Hérodote).
[20] « géopolitique de l’endiguement » des influences étrangères »
[21] Cette doctrine viserait à éviter l’unification des peuples de langues Amazigh (qui s’étendent du Sahara occidental jusqu’en Lybie en passant par le sud algérien).
[22] La Constitution algérienne (notamment les articles traitant de la politique étrangère) réaffirme l’attachement à la souveraineté des États et l’opposition à l’ingérence. Bien que l’amendement de 2020 autorise désormais l’armée algérienne (ANP) à intervenir hors des frontières sous mandat international, l’Algérie privilégie toujours des « solutions africaines aux problèmes africains ».
[23] Un Mali faiblement stabilisé (source : experts zone Sahel).
[24] Une stabilisation totale du Mali permettrait à Bamako de s’émanciper de la tutelle algérienne. À l’inverse, un effondrement total provoquerait un afflux massif de réfugiés et de terroristes sur le sol algérien. Alger cherche donc un point d’équilibre pour rester l’interlocuteur indispensable.
[25] L’Algérie considère qu’aucun groupe au Nord-Mali ne doit devenir assez puissant pour s’affranchir de sa médiation, mais qu’aucun ne doit être totalement éliminé au risque de créer un vide sécuritaire.
[26] Source : Experts de la zone.
[27] L’Algérie considère la présence de mercenaires étrangers à ses frontières comme une menace directe pour sa sécurité nationale.
[28] Imen Chaanbi, L’Alliance des États du Sahel : vers une redéfinition de la configuration stratégique en Afrique ? Le Diplomate.media, 2025. https://lediplomate.media/alliance-etats-sahel-strategie-afrique/
[29] La Force Conjointe de l’Alliance des États du Sahel (FC-AES), créée en mars 2024, incarne la volonté de souveraineté sécuritaire du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Conçue pour remplacer les dispositifs sous influence occidentale (comme le G5 Sahel), elle repose sur une mutualisation des unités nationales et un droit de poursuite transfrontalier, notamment dans la zone du Liptako-Gourma.
[30] Les annonces de « force conjointe » formulées par l’AES relèvent surtout du registre politique. Elles visent à afficher une unité et une souveraineté retrouvée, mais ne s’accompagnent d’aucune mise en place concrète : ni commandement intégré, ni doctrine commune, ni capacités de projection partagées. Faute de moyens, de structures et de coordination, ces déclarations restent symboliques et ne se traduisent pas en véritable outil militaire opérationnel.
[31] Géopolitique prédictive : l’intelligence au service de la prospective, co-écrit par le Professeur Mathieu Guidère et Imen Chaanbi, 2025.
[32] https://www.strategikia.com/services- Outil Geopol
[33] Scénario central – Prolongation des tensions (50 %)
[34] Scénario optimiste – Stabilisation relative (20 %)
[35] Scénario pessimiste – Dégradation rapide (25 %)
[36] Scénario de rupture – Changement de régime (5 %)
[37] Au Burkina Faso, le JNIM affirme avoir pris le contrôle des trois postes militaires burkinabé et VDP à Bagare, Bitou et Ouinga.
[38] Lors de sa dernière déclaration, le mouvement armé nigérien (Forces Armées Libres- F.A.L) a mis en garde le gouvernement nigérien de toutes implications dans la crise malienne contre les groupes armées indépendantistes qui réclament une autonomie de l’Azawad. Le 1er mai, le FAL a tenu un conseil extraordinaire sur la situation sécuritaire au Sahel et en Azawad, et ce en présence de Mohamed Elmaouloud Ramadane porte-parole du F.L.A. Selon cette même déclaration, « un avertissement aurait été lancé à la junte nigérienne ». Ils invitent par ailleurs « les autres factions de rejoindre la lutte et à de reprendre les hostilités ». Source Bakott Ag Mohamed, consultant/analyste Afrique de l’Ouest.
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