ANALYSE – L’OCS, le géant discret : Quand l’Eurasie redessine l’ordre du monde

Ils étaient là, tous ensemble, dans la chaleur de l’été chinois. Xi Jinping, Vladimir Poutine, Narendra Modi, les trois hommes forts de l’Eurasie, réunis à Tianjin en septembre 2025 pour le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai. Les photographes ont immortalisé Modi et Poutine marchant côte à côte dans les jardins du centre de congrès, tandis que Xi Jinping achevait son discours par une citation de Lao-Tseu : « Celui qui suit la Voie gagne l’adhésion de tous. » La mise en scène était soignée, le message limpide. L’OCS, longtemps regardée par les chancelleries occidentales comme une curiosité géopolitique asiatique, est en train de devenir l’une des architectures de puissance les plus significatives du XXIe siècle. Elle rassemble aujourd’hui plus de la moitié de l’humanité, couvre les deux tiers de la masse continentale eurasiatique, et se dote peu à peu des instruments diplomatiques, économiques et sécuritaires d’une véritable organisation de gouvernance mondiale alternative. Comprendre l’OCS, c’est comprendre la tectonique profonde du monde qui vient.
Par la rédaction du Diplomate média
Des steppes d’Asie centrale à l’arc eurasiatique : la naissance d’un projet de puissance
L’histoire de l’OCS commence là où les empires se sont toujours rencontrés et affrontés : en Asie centrale. À la chute de l’URSS en 1991, cette région immense et instable, cinq républiques ex-soviétiques aux ressources colossales, coincées entre la Russie, la Chine, l’Iran et l’Afghanistan, deviennent un terrain de jeu stratégique aux contours mal définis. La Chine hérite de frontières contestées avec ses voisins ; la Russie refuse de lâcher ce qu’elle considère comme son « étranger proche » ; les États-Unis, grisés par leur victoire dans la Guerre froide, projettent leur influence jusqu’aux portes de Moscou et de Pékin. C’est pour répondre à cette triple pression que naît d’abord le « Groupe de Shanghai » en 1996, rassemblant la Chine, la Russie et les républiques d’Asie centrale autour d’un objectif initial modeste, régler les contentieux frontaliers hérités de l’époque soviétique.
En 2001, ce groupe embryonnaire se transforme en Organisation de coopération de Shanghai, dotée d’une charte, d’un secrétariat permanent et d’ambitions élargies. La chronologie est éloquente, le traité fondateur est signé le 15 juin 2001, moins de trois mois avant les attentats du 11 septembre qui allaient précipiter les États-Unis en Afghanistan, aux portes mêmes de l’OCS. La lutte contre ce que ses fondateurs appellent les « trois fléaux », le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme, devient le ciment idéologique de l’organisation. Mais derrière cette rhétorique sécuritaire se dessine un projet plus vaste, qui est de construire un espace eurasiatique soustrait à la logique unipolaire américaine.
L’élargissement progressif de l’organisation dit tout de cette ambition croissante. L’Inde et le Pakistan rejoignent l’OCS en 2017, un coup de théâtre géopolitique, tant ces deux puissances nucléaires rivales semblaient improbables co-membres d’une même organisation. L’Iran y entre officiellement en 2023, la Biélorussie en 2024. La Turquie d’Erdogan, membre de l’OTAN, y participe en observateur et flirte régulièrement avec une adhésion complète. Hubert Védrine, dans son Dictionnaire amoureux de la Géopolitique, rappelle que les grandes organisations internationales ne se lisent pas selon leur charte mais selon les rapports de force qui les animent. L’OCS n’échappe pas à cette règle, elle est moins un bloc homogène qu’un espace de négociation entre puissances qui partagent un seul point d’accord fondamental : le refus de la domination occidentale.
Tianjin 2025 : quand le triangle RIC reprend vie
Le sommet de Tianjin du 1er septembre 2025 restera une date dans les annales de la géopolitique eurasiatique. Pour la première fois depuis sept ans, le Premier ministre indien Narendra Modi effectuait une visite officielle en Chine, sept ans marqués par des affrontements frontaliers meurtriers dans la vallée de Galwan, le gel des échanges diplomatiques, une défiance mutuelle à son comble. À Tianjin, les deux dirigeants ont affiché une volonté nette de normalisation. Xi Jinping a invoqué la responsabilité commune des deux « grandes civilisations » ; Modi a qualifié les relations sino-indiennes de « partenariat ». La reprise de vols directs entre les deux pays a symbolisé ce réchauffement. Ce n’est pas la réconciliation, les contentieux sont trop profonds pour cela. C’est quelque chose de plus intéressant, la décision pragmatique de gérer la rivalité plutôt que de la laisser dégénérer.
La présence simultanée de Poutine, Xi et Modi a donné au sommet une dimension symbolique qui dépasse l’ordre du jour officiel. Elle a ressuscité, sous les caméras du monde, le concept de triangle RIC (Russie, Inde, Chine), formulé à la fin des années 1990 par le grand stratège russe Evgueni Primakov, qui voyait dans cette triade le noyau d’un ordre multipolaire capable de contrebalancer la domination américaine. Primakov est mort en 2015. Mais à Tianjin, sa vision a retrouvé une actualité saisissante. Xi Jinping en a été le metteur en scène, annonçant la création d’une banque de développement de l’OCS, avec une promesse personnelle de prêt de 1,4 milliard de dollars sur trois ans, et une plateforme de coopération en intelligence artificielle, présentée comme une alternative au « techno-féodalisme » de la Silicon Valley.
Le contexte international rendait le sommet encore plus chargé de sens. Il se tenait sur fond de guerre commerciale américaine relancée par Trump, de conflit ukrainien toujours actif, de crise nucléaire iranienne et — ironie de l’histoire — exactement quatre-vingts ans après la capitulation japonaise, date qui marque en Asie la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début d’un ordre international que Pékin entend précisément réviser. Xi Jinping n’avait pas choisi Tianjin par hasard : c’est dans cette même ville, en 1901, que la Chine humiliée avait signé le Protocole Boxer, cédant des concessions territoriales aux puissances coloniales. Le choix du lieu était un message à lui seul.
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Une alliance sans traité : les limites et la force paradoxale de l’OCS
L’OCS n’est pas une alliance militaire. Elle ne dispose pas de commandement intégré, pas d’article 5, pas d’engagement de défense mutuelle. Quand l’Inde et le Pakistan se sont affrontés militairement en mai 2025 après un attentat meurtrier au Cachemire, tous deux membres de l’OCS, l’organisation s’est montrée incapable d’arbitrer le conflit. New Delhi avait d’ailleurs rejeté un premier brouillon de la déclaration finale de Tianjin qui ne condamnait pas les attaques sur son territoire. Cette incapacité à résoudre les conflits entre ses propres membres est une limite structurelle que ses détracteurs soulignent à juste titre.
Et pourtant, c’est peut-être précisément cette souplesse institutionnelle qui fait la force paradoxale de l’OCS. Parce qu’elle n’exige pas d’alignement idéologique, elle peut rassembler sous un même toit la Russie de Poutine et l’Inde de Modi, l’Iran des mollahs et les Émirats laïques, la Biélorussie d’Loukachenko et le Kazakhstan qui joue prudemment sa neutralité entre Moscou et Pékin. Elle offre ce que Védrine appelle un espace de « souveraineté négociée », chaque membre y vient chercher ce qu’il y trouve, légitimité internationale, accès aux marchés ou couverture diplomatique, sans avoir à sacrifier sa liberté de manœuvre. C’est moins rigide qu’une alliance, plus durable qu’un simple forum de dialogue.
La vraie question pour les années à venir est celle de la relation entre l’OCS et les autres architectures de la multipolarité émergente, les BRICS, le G20 et l’Organisation de coopération économique de Shanghai. Ces structures se recoupent, se complètent et parfois se concurrencent. La Chine, présente dans toutes, tente d’en être le centre de gravité. Mais l’Inde, qui prend la présidence des BRICS en 2026, entend y porter sa propre vision, un multilatéralisme qui n’est pas antioccidental par principe, mais qui exige que le Sud Global parle d’une voix audible dans les enceintes où se décide le destin commun. Cette tension entre le projet hégémonique chinois et l’autonomie stratégique indienne est l’une des clés de lecture les plus importantes du siècle qui s’annonce.
Il y a quelque chose de vertigineux à mesurer le chemin parcouru. En 2001, l’OCS était une organisation technique réglant des litiges frontaliers dans des steppes que la plupart des Occidentaux auraient eu du mal à situer sur une carte. En 2025, elle réunit à Tianjin les dirigeants de pays représentant plus de la moitié de l’humanité, sous l’œil du monde entier, pour proclamer qu’un autre ordre mondial est non seulement possible mais en cours de construction. Védrine, dans son Dictionnaire amoureux de la Géopolitique, avertissait contre la tentation occidentale de sous-estimer les organisations qu’elle ne contrôle pas. L’OCS est l’illustration parfaite de cet avertissement. Elle n’est pas l’anti-OTAN, elle est quelque chose de plus insaisissable et, à terme, de potentiellement plus durable. Elle est le cadre dans lequel une Eurasie souveraine apprend, lentement, conflictueusement, à se gouverner elle-même. Le monde que nous connaissions avait un centre. Celui qui vient pourrait bien en avoir plusieurs.
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