Le Grand Entretien avec le général Pinatel (2S) – Iran–États-Unis–Israël : Vers une guerre d’attrition régionale ?

Après plus d’un mois d’affrontements directs et indirects entre Israël, les États-Unis et l’Iran, le conflit semble entrer dans une phase charnière. Loin d’une guerre éclair ou d’une opération punitive circonscrite, cette séquence militaire révèle des dynamiques plus profondes : montée en puissance des stratégies d’attrition, activation des réseaux de proxies iraniens, extension progressive du théâtre des opérations et incertitudes croissantes quant à l’issue politique.
Si la supériorité militaire américaine et israélienne ne fait guère de doute sur le plan tactique, la capacité de résilience iranienne — fondée sur la profondeur stratégique, la dispersion des moyens et une doctrine éprouvée de guerre indirecte — interroge la possibilité d’une victoire décisive. Dans ce contexte, le risque d’enlisement, voire de régionalisation durable du conflit, apparaît désormais comme une hypothèse crédible.
Officier parachutiste, instructeur commando, chuteur opérationnel, blessé en opération, le général (2S) Jean-Bernard Pinatel, contributeur régulier du Diplomate, est l’un des géopolitologues les plus éclairés de l’actualité internationale et des conflits.
Dans cet entretien, il livre une analyse rigoureuse des rapports de force, des logiques opérationnelles à l’œuvre et des perspectives stratégiques d’un conflit qui pourrait redessiner durablement les équilibres au Moyen-Orient.
Propos recueillis par Angélique Bouchard
Le Diplomate : Les frappes américano-israéliennes ont-elles réellement neutralisé les capacités critiques iraniennes (défenses aériennes, missiles, infrastructures nucléaires), ou s’agit-il d’une dégradation partielle et réversible ?
Jean-Bernard Pinatel : Un rapport confidentiel de l’AIEA de fin 2024, cité publiquement le 6 décembre 2024, explique que l’enrichissement à 60% a été « dramatiquement accéléré » en augmentant la capacité et en alimentant les cascades avec de l’uranium déjà enrichi à 20%, permettant une production d’environ 34 kg de 60% par mois à Fordow (contre 4,7 kg auparavant). Les rapports trimestriels de 2025 (dont GOV/2025/24) montrent ensuite que cette augmentation de débit se traduit par une montée rapide du stock à 60% : par exemple, passage de 274,8 kg à 408,6 kg entre février et le 17 mai 2025, soit une hausse de ~50% en trois mois, qualifiée par l’AIEA de « forte inquiétude ».
C’est cette alerte qui a été le facteur déclenchant du premier raid sur les sites nucléaires (Fordow, Natanz, Ispahan, opération « Midnight Hammer ») du 22 juin 2025 qui n’a pas eu des effets décisifs que Trump avait proclamés.
En effet, un rapport confidentiel de l’AIEA daté du 27 février 2026 (repris par Reuters, Al Jazeera et Iran International) décrit que « la majorité » de l’uranium hautement enrichi d’Iran (jusqu’à 60%) est stockée dans un complexe de tunnels souterrains à Ispahan, proche du grade militaire, et que ce site n’a pas été sérieusement endommagé par les frappes de juin 2025. Ce même rapport rappelle que l’Iran disposait avant les raids de 2025 d’environ 440,9 kg d’uranium à 60%,et indique qu’une part substantielle de ce stock est probablement toujours intacte, le tunnel d’Ispahan étant désormais identifié comme principal lieu de stockage et souligne le caractère “indispensable et urgent” de l’accès à Ispahan et à d’autres sites, mentionne des mouvements réguliers de véhicules près de l’entrée du complexe de tunnels et insiste sur l’absence d’information sur un quatrième site d’enrichissement annoncé par l’Iran dans la région d’Ispahan(localisation et statut inconnus des inspecteurs).
La certitude que l’Iran pouvait devenir une puissance nucléaire à très court terme a conduit les Etats-Unis et Israël à cette seconde opération qui vise non seulement les sites nucléaires mais ceux des missiles balistiques capables de transporter ces armes.
Le 28 février 2026 Trump a fixé clairement son but de guerre « Our goal is to safeguard the American people by neutralizing imminent threats posed by the Iranian regime. »
Il répète à plusieurs reprises : « They can never have a nuclear weapon. I’ll say it again. They can never have a nuclear weapon. »
Peut-on considérer que la phase initiale de coercition a échoué à produire un effet stratégique décisif, installant de facto le conflit dans une logique d’usure sans victoire rapide ? Comment évaluer l’efficacité militaire comparative : domination aérienne et frappe de précision côté occidental face à la stratégie iranienne de dispersion, de résilience et de saturation (drones, missiles) ?
Je souligne toujours que le temps militaire est un temps long alors que le temps médiatique voudrait obtenir des résultats immédiats.
Je rappelle que les bombardements de la région de Belgrade par l’OTAN en 1999 (que j’avais condamnés à l’époque), avaient duré 82 jours avant que la Serbie accepte de revenir à la table de négociation.
Avec la décapitation par Israël des principaux dirigeants du régime des mollahs, la réponse de l’Iran a élargi le conflit à toutes les bases américaines du Moyen-Orient et aux pays arabes qui accueillaient ces bases ainsi qu’à la fermeture du détroit d’Ormuz.
La guerre a ainsi basculé dans une guerre d’attrition des capacités missiles et drones de l’Iran. En un mois ces frappes américano-israéliennes ont permis une attrition importante des moyens balistiques et drones de l’Iran mais réciproquement les stocks américains d’intercepteurs haut de gamme se comptent en centaines, pas en milliers, et une campagne soutenue comme celle contre l’Iran peut brûler en quelques semaines l’équivalent de plusieurs années de production notamment ceux des Thaads[1] et des SM-3, SM-6[2]. Côté israélien, le niveau des stocks d’Arrow[3] et de David’s Sling est aujourd’hui un facteur stratégique majeur : la question n’est plus seulement la capacité à intercepter, mais la capacité à soutenir le rythme d’interceptions sur la durée face à un adversaire qui dispose encore de missiles balistiques et de drones dont les stocks restants sont largement amoindris mais inconnus.
En compilant et en analysant toutes les sources pertinentes disponibles[4] sur 21 jours grâce à l’IA, on obtient une diminution par un facteur 6 en trois semaines des vecteurs iraniens utilisés.
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A ce rythme la menace iranienne pour Israël, les bases américaines et les pays du golfe sera résiduelle fin avril et Trump pourra confirmer ce qu’il a écrit le vendredi 20 mars 2026 dans Truth Social : « We are getting very close to meeting our objectives as we consider winding down our great military efforts in the Middle East. »
En revanche pour Ormuz, Trump considère que ce n’est pas le problème des Etats-Unis mais des pays qui importent le pétrole via ce détroit qui doivent s’impliquer et ajoute qu’il les aidera : « We don’t use the Strait of Hormuz. We don’t need it ». « The countries of the world that receive oil through the Hormuz Strait must take care of that passage, and we will help — A LOT ! » (Truth Social, 13 mars 2026, cité par TIME).
Dans ce contexte, une option terrestre limitée (forces spéciales ou Marines) a-t-elle une pertinence opérationnelle, ou représenterait-elle un risque d’enlisement stratégique majeur ?
Trump ne se lancerait dans le déblocage du détroit d’Ormuz par la force qu’en toute dernière extrémité. Il compte sur la pression du Japon et de la Chine sur l’Iran. En effet, selon Reuters, le Japon importe environ 95% de son pétrole du Moyen‑Orient, et environ 70% de ses importations de pétrole transitent explicitement par le détroit d’Ormuz. La Chine est moins dépendante environ 45% de ses importations de pétrole transitent par Ormuz. Mais ces pays ne se pressent pas d’intervenir car ils possèdent environ 300 jours de consommation en stocks stratégiques.
Personne ne souhaite à Washington en arriver à cette extrémité, car ce serait le retour des Etats-Unis dans leur rôle de « gendarme du monde » ce qui serait en contradiction totale avec le document « National Security Strategy » publié en novembre 2025 par la Maison Blanche.
Cela dit le déblocage par la force du détroit d’Ormuz force supposerait que l’on dispose d’une capacité d’interception de la menace des drones volant au ras de l’eau avec un taux de succès proche de 100 %, 24 heures sur 24 permettant non seulement de garantir le transit des pétroliers mais assurant au préalable la sécurité des bâtiments de guerre spécialisés dans le déminage.
Atteindre cet objectif imposerait de déployer des moyens antiaériens sur l’autre rive du chenal emprunté dans les deux sens par les bâtiments franchisant Ormuz.
Pour mener cette opération avec la mise à terre d’un minimum de forces, il faudrait au moins prendre le contrôle de la grande île de Qeshm, d’environ 1 500 km², ainsi que de sept petites localités iraniennes totalisant près de 2 km², afin d’y installer des systèmes antiaériens de courte portée et des capacités anti-drones dans la tranche 0–4 km, en laissant à la marine américaine la défense antimissile à moyenne et haute altitude.
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Avec la suprématie aérienne totale des Etats-Unis le lancement d’une opération de conquête de ces iles demanderait un effectif d’assaut aéromaritime de l’ordre d’une brigade qui devrait être renforcée pour les contrôler sur la durée.
C’est probablement pour faire croire que cette option est envisagée que le Pentagone a ordonné le transfert depuis Okinawa d’environ 2000 Marines du 31st Marine Expeditionary Unit principalement sur l’USS Tripoli (LHA‑7)[5], bâtiment d’assaut amphibie basé à Sasebo, avec son groupe amphibie (autres navires, aéronefs, moyens logistiques). Et de l’envoi de 2000 hommes de la 82th Airborne division au Moyen-Orient décision annoncée à Washington le 24 mars.
Dans quelle mesure les proxies iraniens — Hezbollah, milices irakiennes, Houthis — structurent-ils désormais le conflit, notamment par l’ouverture de nouveaux fronts et la pression sur les lignes maritimes et les intérêts occidentaux ?
Cette menace n’est pas de même nature et les occidentaux la gèrent déjà et le trafic via la mer Rouge n’est pas réellement perturbé
Quels scénarios militaires et stratégiques de sortie de crise peut-on envisager, et ce conflit redéfinit-il durablement les équilibres régionaux ainsi que la posture globale américaine, notamment face à la Chine ?
Tant que le régime des Mollahs dirigera l’Iran, il voudra se doter de l’arme nucléaire et donc le Moyen-Orient sera secoué d’accès de fièvre comme celui que nous vivons. L’islamisme est un cancer, nous aurons des rémissions plus ou moins longues mais il faudra aussi recourir à la chirurgie de temps en temps et la guérison suppose un changement de régime qui ne peut venir que des Iraniens eux-mêmes et malheureusement je ne suis pas optimiste qu’il puisse survenir à court terme.
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[1] THAAD est un système américain de défense antimissile destiné à intercepter des missiles balistiques dans la phase terminale de leur trajectoire, à très haute altitude
[2] SM-3 et SM-7
[3] Arrow (Hetz) est une famille de missiles anti‑balistiques israélo‑américaine conçue pour intercepter des missiles balistiques de moyenne à longue portée, typiquement ceux de l’Iran, dans la haute atmosphère ou au‑delà. David’s Sling (Magic Wand) est un système anti‑missiles de portée intermédiaire, destiné à intercepter des roquettes lourdes, missiles balistiques tactiques (40–300 km environ) et missiles de croisière.
[4] Rapports quotidiens/“special reports” de l’Institute for the Study of War (ISW) et du Critical Threats Project (CTP), qui agrègent des annonces officielles (IDF, MoD du Golfe, CENTCOM, etc.) et détaillent notamment : destruction d’environ 300 lanceurs iraniens et baisse d’environ 70 % des tirs vers Israël ; cumul des missiles et drones détectés/interceptés par les Émirats, le Qatar, etc. Communiqués et bilans des ministères de la défense du Golfe repris dans des synthèses (MEED, Forecast International, etc.), par exemple : Émirats : 186 missiles balistiques, 812 drones, 8 missiles de croisière sur une période donnée, puis “nouvelle vague” de 123 drones interceptés en 24 h ; autres États du Golfe avec des totaux séparés.
Articles de suivi quantitatif (Substack “Weapons and Strategy”, analyses agrégées) donnant une fourchette de 600–800 drones lancés au 3 mars, puis plusieurs milliers au 19 mars.Visualisations de type carte/chronologie (Al Jazeera, ACLED) qui indiquent le nombre d’incidents par jour mais pas toujours le nombre précis de vecteurs (missiles/drones) par incident, etc.
[5] Bâtiment d’assaut amphibie / porte‑hélicoptères d’assaut d’environ 45 000 tonnes en pleine charge. Longueur 257 m, largeur à la coque 32 m tirant d’eau 8 m.
Environ 1 060 membres d’équipage (officiers et équipage) et jusqu’à près de 1 900 US Marines embarqués
Ses capacités de projection à terre reposant essentiellement sur l’aérien.
Il est dimensionné pour intégrer l’aéronavale future du Corps des Marines (F‑35B, MV‑22, hélicoptères d’attaque et de transport) et a servi de plateforme d’expérimentation du concept de « Lightning Carrier » embarquant jusqu’à une vingtaine de F‑35B.
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