
Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Les agriculteurs français ont peur de disparaître. Non pas dans un avenir lointain, mais sous leurs/nos yeux, saison après saison. Lentement, méthodiquement, sous le poids cumulé des exigences vétérinaires, des contraintes réglementaires, des distorsions de concurrence, des diktats écologistes, de la concurrence déloyale de l’Ukraine favorisée par l’UE, du Mercosur et des excès d’une mondialisation devenue idéologie…
Il n’y a pas, d’un côté, la dermatose bovine, et de l’autre, l’opposition au Mercosur. Il n’y a pas une révolte née d’une crise sanitaire et une colère aux origines commerciales. Les deux procèdent d’une même matrice. Elles ont les mêmes causes profondes, les mêmes colères silencieuses, les mêmes routes bloquées par des tracteurs. Elles disent une chose essentielle : la rupture du pacte de confiance entre le monde paysan et ceux qui prétendent encore parler en son nom.
Ce pacte, année après année, s’est effiloché. Les agriculteurs ont accepté les normes, puis les sur-normes. Ils ont accepté les contrôles, puis la suspicion permanente. Ils ont accepté la transition écologique, puis les injonctions contradictoires. Produire moins, plus cher, plus propre — pendant que l’Europe, elle, ouvrait grand ses frontières à des produits ne respectant ni les standards sanitaires, ni les exigences sociales, ni les contraintes environnementales imposées aux producteurs français.
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Le bilan est implacable. Chiffré. Accablant. La France comptait quatre millions d’exploitations agricoles en 1960. Elle n’en compte plus que 400 000 aujourd’hui. En deux générations, un monde a été décimé. Et pour la première fois depuis un demi-siècle, notre balance commerciale agricole est devenue déficitaire. Le pays de Colbert, de la Beauce et des bocages importe désormais ce qu’il savait produire.
Derrière ces chiffres, il y a des visages. Des exploitations étranglées par les charges. Des éleveurs transformés en gestionnaires de formulaires. Des paysans sommés d’être à la fois producteurs, écologues, comptables, experts sanitaires et pédagogues, face à une société urbaine qui ne connaît plus la terre mais exige tout d’elle.
L’affaire de la dermatose bovine n’est pas un simple épisode sanitaire. Elle est un révélateur. Lorsque l’État impose abattages, confinements et restrictions sans indemnisation lisible ni perspective économique, il ne protège plus : il commande. Et lorsque, dans le même temps, il soutient des accords commerciaux autorisant l’importation de produits soumis à des normes qu’il interdit chez lui, il ne gouverne plus : il abdique.
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Il ne faut ni louvoyer ni tergiverser sur le projet d’accord Mercosur : il faut le récuser.
Premièrement ce texte est en infraction avec les traités, car il aurait dû être soumis à l’unanimité des États, et pas simplement à la majorité qualifiée.
Deuxièmement, il contient des concessions inacceptables : un « mécanisme de compensation » a été ajouté à la dernière minute pour… indemniser les agriculteurs du Mercosur au cas où l’Europe modifierait ses normes sanitaires ! Enfin, la souveraineté alimentaire ne se négocie pas. Or c’est ce qu’a fait la Commission, pour ouvrir le marché sud-américain. Sacrifier l’agriculture pour quelques points de commerce extérieur, c’est le pire de calculs et le pire des « deals »
Le Mercosur en est le symbole le plus criant. Mais il n’est plus le seul. L’Ukraine est désormais au cœur de cette contradiction européenne.
Le 14 octobre 2025, le comité d’association UE-Ukraine, dans sa formation « Commerce », a validé la révision de l’accord encadrant les importations agricoles ukrainiennes. Présentée comme une « réponse durable » au soutien économique à Kiev cette révision relève notamment les quotas d’importation pour des produits sensibles tels que le sucre ou la volaille. L’accord est entré en vigueur le 29 octobre 2025, après validation des États membres.
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A ce titre, la décision augmente ou introduit des contingents tarifaires significativement plus larges pour plusieurs produits clés :
- Sucre blanc : passage d’un quota de 20 000 t à 100 000 t (+400 %).
- Miel : de 6 000 t à 35 000 t (+483 %).
- Poudre de lait écrémé : de 5 000 t à 15 400 t (+208 %).
- Œufs : de 6 000 t à 18 000 t (+200 %).
- Viande de volaille : de 90 000 t à 120 000 t (+33 %).
- Ces augmentations s’ajoutent à des élargissements importants pour des produits transformés comme les résidus de son et les gruaux d’orge.
L’accord prévoit également la suppression de certains quotas secondaires pour des produits non sensibles et la création de nouveaux quotas, comme ceux séparant les farines de céréales des contingents généraux de blé, d’orge et de maïs.
Officiellement, Bruxelles se veut rassurante. Le commissaire européen Christophe Hansen a affirmé que l’accès élargi de l’Ukraine au marché européen était conditionné à un alignement complet sur les standards agricoles de l’Union d’ici 2028, notamment en matière de bien-être animal et d’utilisation des pesticides.
Mais la question, posée noir sur blanc par plusieurs eurodéputés français dans une question écrite à la Commission, demeure sans réponse claire : par quels mécanismes concrets cet alignement sera-t-il garanti ? Quels contrôles effectifs, quelles sanctions, quelle capacité réelle de vérification ? Et surtout, qui contrôlera ?
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Car pour les agriculteurs français, l’histoire est connue. On leur promet des clauses miroirs, des alignements futurs, des engagements progressifs. En attendant, les produits arrivent. Les prix chutent. Les exploitations ferment.
Comment expliquer à un éleveur français qu’il doit réduire ses cheptels, renoncer à certaines molécules, investir dans des équipements coûteux, pendant que des produits importés — qu’ils viennent d’Amérique du Sud ou d’Ukraine — bénéficient d’un accès préférentiel au marché européen sans garanties immédiates et vérifiables sur le respect des mêmes règles ? Comment appeler cela autrement qu’une concurrence déloyale institutionnalisée ?
La colère agricole n’est ni archaïque ni corporatiste. Elle est profondément politique. Elle pose une question centrale que Bruxelles et Paris refusent d’affronter : veut-on encore produire en Europe, et en France en particulier, ou accepte-t-on de transformer nos agriculteurs en variables d’ajustement diplomatique et géopolitique ?
À force de considérer la paysannerie comme un problème à gérer plutôt qu’une richesse stratégique à protéger, le pouvoir a nourri la défiance. Les barrages routiers ne sont pas un caprice. Ils sont le dernier langage d’un monde qui ne se sent plus entendu.
Ce que disent les agriculteurs est pourtant simple. Ils refusent l’hypocrisie. Ils refusent d’être les seuls à payer le prix d’accords conclus loin des champs, des étables et des réalités économiques. Ils refusent, surtout, de disparaître en silence.
À ce rythme, la question ne sera bientôt plus de savoir comment sauver l’agriculture française, mais si nos dirigeants ont encore la volonté politique de le faire.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
