
Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Dans les relations internationales, les puissances n’occupent que les espaces qu’on leur laisse. Depuis le renversement brutal de l’ancien président malgache en octobre, Moscou l’a parfaitement compris : la grande île entre dans une phase de transition, donc de vulnérabilité. C’est précisément dans ces moments que se redessinent les influences. Et la Russie, fidèle à sa vieille tradition de diplomatie opportuniste et constante, avance ses pions avec une sérénité glacée…
Entre le 6 et le 10 novembre 2025, le nouveau président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, ancien judoka devenu homme politique ambitieux, s’est rendu en Russie pour une visite officielle de cinq jours. Ce déplacement – soigneusement orchestré – ne relève pas du folklore protocolaire. Il constitue un jalon supplémentaire dans une stratégie d’implantation russe qui, de Saint-Pétersbourg à Vladivostok, est pensée sur le temps long.
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Moscou déroule le tapis rouge
À la Douma, Randrianasoloniaiko a été reçu par Viktoria Abramtchenko, vice-présidente de l’Assemblée. Le dialogue s’est ensuite poursuivi au ministère de l’Énergie, où le vice-ministre Roman Marchavine a évoqué les projets extractifs, ce secteur que la Russie considère toujours comme un instrument d’influence autant qu’un outil industriel. La délégation malgache a également rencontré les milieux d’affaires russes – signe que Moscou ne limite jamais sa diplomatie à l’État : elle la complète par la pénétration économique.
Mais c’est sans doute l’entretien avec Evgueni Primakov, directeur de l’agence Rossotrudnichestvo, qui révèle le mieux l’ambition russe. Augmentation des quotas d’étudiants malgaches dans les universités russes ; ouverture d’un centre culturel russe à Antananarivo en 2026 : Moscou prépare le terrain, façonne les élites, installe ses récits. La culture et l’éducation sont ses armes douces les plus efficaces.
Le 21 novembre, Randrianasoloniaiko a rencontré l’ambassadeur russe à Madagascar, qui s’impose désormais comme l’un des diplomates les plus influents de l’île.
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La Russie avance, Madagascar bascule
Les signaux convergent : la Russie veut profiter de l’instabilité politique pour s’ancrer durablement à Madagascar. L’ancien candidat Randrianasoloniaiko, réputé proche de Moscou – soutien discret lors de la présidentielle de 2023, disent certains –, apparaît comme un relais idéal.
Les intérêts russes sont évidents :
- obtenir des concessions minières dans un pays riche en nickel, cobalt, terres rares,
- développer des activités agro-industrielles, où les entreprises russes cherchent de nouveaux débouchés,
- et, surtout, solidifier une présence stratégique dans l’océan Indien, région que Moscou ambitionne de quadriller discrètement, du Mozambique à Madagascar, en passant par les Comores.
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Et la France dans tout cela ? Une passivité lourde de conséquences
Pour Paris, cette montée en puissance russe devrait sonner comme un avertissement. Madagascar n’est pas un voisin lointain : c’est un acteur essentiel de l’équilibre de l’océan Indien occidental, à quelques centaines de kilomètres des Mascareignes et des îles françaises.
L’avancée diplomatique russe vient s’ajouter à d’autres mouvements inquiétants :
- l’enracinement de Wagner sur la façade est-africaine,
- la pénétration chinoise à Djibouti,
- les contrats sécuritaires russes au Mozambique,
- et l’ouverture prévue d’une ambassade russe aux Comores, à deux pas de Mayotte, où la France affronte déjà la pression migratoire et une contestation diplomatique constante.
Si la Russie parvient à capter les élites malgaches, à sécuriser des concessions minières, et à gagner un accès privilégié aux infrastructures portuaires ou énergétiques de l’île, Paris pourrait se retrouver marginalisé dans une zone où il jouissait autrefois d’un ascendant naturel.
Quand une grande puissance s’éclipse, une autre la remplace
Madagascar offre à Moscou un levier supplémentaire pour remodeler l’équilibre de l’océan Indien. Pour la France, cette redéfinition silencieuse est lourde d’implications : elle menace la profondeur stratégique de La Réunion et de Mayotte, affaiblit l’influence française sur les routes maritimes et réduit sa capacité d’action dans une zone cruciale pour la lutte contre les trafics, la piraterie et la compétition énergétique.
La Russie, fidèle à sa logique, ne cherche pas la confrontation ouverte. Elle occupe les vides. À Madagascar, comme ailleurs, c’est la constance qui fait sa force.
Il revient désormais à Paris de décider si elle veut laisser s’installer une puissance concurrente au cœur de son espace d’influence – ou si elle entend enfin renouer avec une diplomatie active dans l’océan Indien.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
