TRIBUNE – Une vie de Mahomet, brute et sans détours 

La vie de Mahomet , Émilie DERMENGHEM
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Ian Hamel

Le nom d’Émile Dermenghem est aujourd’hui oublié. C’était pourtant un spécialiste reconnu de l’islam dans la première moitié du XXème siècle. Lors de la publication de sa Vie de Mahomet en 1929, l’ouvrage avait été salué pour sa profondeur historique et sa capacité à replacer la spiritualité de Mahomet dans le contexte de l’Arabie du VIIème siècle (1). Serait-il possible aujourd’hui de livrer un récit contenant autant de détails crus, choquants ? Comme lorsque l’auteur raconte qu’après une bataille, « les musulmans s’étaient jetés sur les captives, mariées ou non, et la soirée s’était terminée en orgie ». Mais loin d’être hostile à cette religion, Émile Dermenghem écrit aussi que « l’islam triompha parce qu’il apportait un message dont le monde oriental avait besoin ». 

La première partie de La vie de Mahomet ne contient pas de passage susceptible de choquer certains croyants. Orphelin sans le sou, Mahomet n’apprend ni à lire ni à écrire. Gardien de troupeaux, petit boutiquier, il est ensuite commis chez Khadija, une veuve à la tête d’une importante maison de commerce. Elle a la quarantaine, lui a dépassé la vingtaine. Ils se marient. « Mahomet resta pendant un quart de siècle fidèle à une épouse bien plus âgée que lui », écrit Émile Dermenghem. L’auteur raconte qu’après la première révélation par l’ange Gabriel, Mahomet ne rend sa prédication publique que trois ans plus tard. A La Mecque, sa ville natale, il n’a guère de succès. Comme ses rares disciples, il est insulté, giflé, ils reçoivent des coups. « Mahomet ne niait pas se documenter auprès de chrétiens, quant au fond, sur les récits bibliques », souligne l’ouvrage, et « même quand il rompit avec les Juifs, Mahomet ménagea les chrétiens ».  

Pendant 13 ans, il n’oppose aux persécutions que la douceur et l’oubli des injures. Comme le dieu des chrétiens, il tend l’autre joue. Avant même de s’exiler dans l’oasis de Yathrib en 622 (qui deviendra Médine), Mahomet reçoit l’autorisation de répondre à la violence par la violence. Dorénavant, « il y fut à la fois apôtre, législateur, politique et guerrier ». L’historien ne prend guère de précautions pour décrire d’horribles scènes de guerre, de pillages, de tortures à une époque où il n’était pas dans les traditions d’épargner ses ennemis.  « Mahomet punit leur trahison en leur faisant couper les pieds et les mains, crever les yeux et en les abandonnant dans le désert où ils moururent en mordant les pierres ». Ou encore : « quant aux ennemis, on les jeta pêle-mêle dans un vieux puits. Puis on les insulta grossièrement. Les cadavres sentaient déjà mauvais qu’on continuait à les injurier ».   

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Photo Ian Hamel

Aïcha, fiancée à 7 ans, mariée à 9               

Émile Dermenghem, également l’auteur de Mahomet et la tradition islamique et du Culte des saints dans l’islam maghrébin, n’a pas été contesté lors de la sortie de sa biographie, maintes fois rééditées. Au contraire, il était reconnu comme un spécialiste de l’islam. Aujourd’hui, quel auteur et surtout quel éditeur oseraient publier de tels écrits sans provoquer de très violentes réactions dans le monde musulman ? Après la disparition de Khadija, Mahomet choisit Aïcha, la fille d’Abou Bakr, l’un de ses premiers fidèles et plus tard son successeur. Elle n’a alors que 7 ans et joue avec ses poupées. « On ne célébra donc que les fiançailles ; le mariage ne fut consommé que deux ans plus tard à Médine. Aïcha devait être l’épouse préférée du Prophète », écrit Émile Dermenghem. Avant même ses fiançailles, Mahomet rêve qu’un ange lui apporte dans une étoffe de soie « son petit corps svelte ». De nos jours, le simple fait de laisser entendre que le prophète pourrait être soupçonné de pédophilie vaudrait à son auteur une fatwa, de milliers de menaces de mort. 

L’orientaliste, diplômé de l’École nationale des de Chartes, traite carrément Aïcha de garce. « Enfant gâtée, coquette, aimant le luxe et l’argent (elle fit plus tard le commerce des esclaves), ambitieuse (ses entreprises faillirent ruiner l’Islam), autoritaire et dure (elle fait couper la main à un esclave qui avait volé un quart de dinar), mais gracieuse, adroite et charmante, Aïcha en fit voir de dures à son mari » apprend-on. Quant à Mahomet, il avait la vigueur de 30 hommes, et à l’approche de la soixantaine, « il avait en 24 heures eu commerce avec ses 11 femmes consécutivement ». S’il recommande aux épouses d’être soumises à leur mari, Mahomet estimait aussi qu’il « y a plus de mérite à dépenser pour sa femme que pour les pauvres ou la guerre sainte »…  

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La beauté supra-littéraire du Coran  

Émile Dermenghem ne cache rien des coups tordus de tous ceux qui entendent prendre la succession du prophète, alors que ce dernier est en train d’agoniser, en 632. « Une lutte silencieuse, sournoise, mais acharnée, se livrait, en effet, autour du Moribond. A sa mort, « le cadavre restait à peu près abandonné ». Alors qu’il aurait dû être enterré le jour même, il ne l’est qu’au bout de 36 heures, Abou Bakr et Omar, les deux premiers successeurs du prophète, n’assistent même pas aux obsèques. Malgré des écrits aussi choquants, Émile Dermenghem manifeste une grande admiration pour Mahomet. L’ouvrage est d’ailleurs publié dans la collection « Le roman des grandes existences ». « Ces quelques vingt ans avaient suffi à transformer virtuellement le monde, ils avaient fait éclore dans les sables arides du Hijaz un germe qui allait bientôt renouveler l’Arabie, s’étendre jusqu’aux Indes et jusqu’à l’Océan », écrit-il, ajoutant que « l’islam triompha parce qu’il apportait un message dont le monde oriental avait besoin ».      

L’islamologue (disparu en 1971) se montre particulièrement indulgent vis-à-vis du prophète. Si Mahomet fait preuve d’une dureté exceptionnelle pour les Juifs, « il est juste de reconnaître qu’ils l’avaient trahi, et de tenir compte de l’état anarchique de l’Arabie », assure Émile Dermenghem, avant d’ajouter qu’il est difficile après cela « de voir en lui un modèle idéal en tout et pour tout (…) comme tenteraient de le faire certains apologistes ». Mais quid du Coran ? L’auteur assure que sa beauté supra-littéraire, sa force d’illumination, qui restent encore aujourd’hui « une énigme irrésolue, mettent ceux qui le récitent, même les moins pieux, dans un état spécial de ferveur ». Certains affirment que même des personnes ne parlant pas arabe se convertissent rien qu’en écoutant une lecture du Coran. 

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Une biographie de deux pages  

Émile Dermenghem reconnaît néanmoins « le désordre » et « l’incohérence » du texte qui n’a été mis par écrit que bien après la disparition de Mahomet. A sa mort, seules quatre personnes savaient le Coran par cœur. Des fragments étaient conservés sur des poteries, des palmes, des omoplates. On juxtaposa beaucoup plus tard les versets, en plaçant au début les sourates les plus longues « celles révélées à Médine en général, et à la fin, les plus courtes, celles de La Mecque et des débuts de la prédication », écrit l’historien. Ce dernier ose une question que plus aucun islamologue ne se permet : A-t-on introduit dans le texte coranique des passages provenant des hadiths, qui sont de simples paroles de Mahomet en tant qu’homme et non en tant que prophète inspiré ? Il ajoute : « c’est surtout dans les hadiths que se manifeste le travail de falsification audacieuse ». 

Rappelons que les découvertes archéologiques ont permis de recadrer la figure du prophète dans son contexte historique. Ainsi, les premières mentions écrites de Mahomet ne datent que de la fin du VIIème siècle, bien après sa mort supposée en 632… Et ce n’est qu’au Xème siècle que le Coran « officiel » a été adopté. Deux sommités des études sur l’islam, Mohammad Ali Amir-Moezzi et John Tolan viennent de diriger l’ouvrage Le Mahomet des historiens. Interviewés dans Le Monde en novembre 2025, ils reconnaissent que « ce que l’historien peut savoir de manière certaine sur Mahomet n’excède pas deux pages » (2). 

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Une figure instrumentalisée 

En clair, les milliers de biographies consacrées à Mahomet (la plus ancienne, celle de La Sîra d’Ibn Hichâm date du IXème siècle) ne s’entendent même pas sur les données les plus élémentaire de sa vie, qu’il s’agisse de sa naissance, de son départ pour Médine, de son décès, du nombre de ses enfants ou de ses épouses. Rien de plus normal : les sources qu’elles soient islamiques, mais aussi juives, chrétiennes, zoroastriennes, n’ont été compilées que bien après les évènements et ont été (forcément) influencées par des enjeux religieux et politiques. A travers les siècles, la figure de Mahomet a été construite, interprétée et instrumentalisée. Bien malin qui pourrait savoir avec précision ce qu’il aurait rêvé, pensé ou même déclaré tout au long de son existence. La vie de Mahomet d’Émile Dermenghem n’est finalement qu’une biographie du prophète parmi tant d’autres.  

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  • Émile Dermenghem, « La vie de Mahomet », le roman des grandes existences, Plon, 1929. 
  • Éditions du Cerf, 2 224 pages.  

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