ANALYSE – La presse française à la rescousse de la lobbyiste du Qatar

ANALYSE – La presse française à la rescousse de la lobbyiste du Qatar

lediplomate.media — imprimé le 10/07/2026
lobbyiste du Qatar
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Ian Hamel

Sihem Souid, 45 ans, la communicante en chef du Qatar, a été condamnée en juin à 10 mois de prison avec sursis pour abus de biens sociaux. Elle a reconnu sa culpabilité. L’information n’a pas grande importance. Si ce n’est qu’une partie de la presse française, notamment Le Monde et Le Point, ont pris faits et causes pour la lobbyiste, accusant les Émirats arabes unis d’être à l’origine de ses ennuis judiciaires.  

Les faits remontent au 10 décembre 2025 : des enquêteurs perquisitionnent les domiciles de Sihem Souid et de sa fille. Cette ancienne fonctionnaire de police fait l’objet d’une enquête préliminaire ouverte par le parquet d’Évry pour des soupçons d’« abus de biens sociaux » et de « recel ». A l’origine, un signalement de Tracfin, la cellule de renseignement financier et d’anti-blanchiment du ministère de l’Économie et des Finances. La lobbyiste du Qatar est soupçonnée d’avoir pioché dans les comptes de sa société, ELN Group, pour ses dépenses personnelles. Rien de très passionnant- Pourtant, une partie de la presse annonce que cette perquisition pourrait déclencher de graves tensions diplomatiques. Les raisons ? La justice française serait aux ordres des Émirats.        

Pour Le Monde, ce ne serait pas une simple hypothèse. Le quotidien titre le 26 janvier 2026 : « Tensions entre le Qatar et les Émirats : Tracfin, objet d’enjeux diplomatiques dans le Golfe ». Le très long article donne essentiellement la parole à Sihem Souid, qui dénonce « la marque d’influence des Émirats arabes unis, nation rivale dans le Golfe ». « Il est effrayant et malheureux de constater que les manœuvres initiées par des personnes travaillant manifestement pour un ennemi du Qatar ont abouti à une instrumentalisation totale de la justice », martèle-t-elle. Le 4 février, Le Point va encore plus loin en titrant : « Mon pays m’a abandonnée » : un ex-policière accuse la France de plier devant les Émirats ». Sihem Souid assure que sa « famille, mon entreprise et moi sommes victimes d’attaques et d’un acharnement judiciaire d’une violence inouïe, orchestrés dans un but d’atteindre mon client, l’État du Qatar ».    

À lire aussi : TRIBUNE – Écologie : La ridicule climophobie française

Une communicante « efficace et chaleureuse »                 

Ces deux publications cautionnent sans aucune nuance l’affirmation selon laquelle la France obéirait aux diktats d’Abou Dhabi. C’est pour le moins injurieux vis-à-vis la justice tricolore. De son côté, le 29 janvier, La Tribune assure que les Émirats « multiplient aujourd’hui leur présence dans les réseaux financiers, judiciaires et multilatéraux, dans une logique d’influence systémique », et parle de « scandale d’État ».  Quant au site Mondafrique, le 9 février, il dénonce « l’acharnement des Émirats contre Sihem Souid, la communicante du Qatar ». Un article illustré par une grande photo de la lobbyiste en chef du Qatar dans l’Hexagone tout sourire, qualifiée d’« efficace et chaleureuse (…) reconnue par des dizaines de politiques et de journalistes pour la qualité des évènements et des rencontres proposés par la société à Doha ». Des voyages de presse dans l’émirat gazier qui n’ont apparemment pas laissé indifférent Nicolas Beau, le fondateur de Mondafrique.  

A aucun moment, toutes ces publications ne tentent d’apporter le plus petit élément démontrant que Émirats auraient pu intervenir auprès de Tracfin et du parquet d’Évry. Sihem Souid a pourtant une personnalité complexe : née en 1981 à Monastir (Tunisie), fonctionnaire de police, elle est suspendue dix-huit mois après la publication de son livre Omerta dans la police. Porte-parole d’Arnaud Montebourg, elle devient ensuite chargée de mission au cabinet de Christiane Taubira au ministère de la Justice. Fondatrice en 2015 de la société de relations publiques Édile Consulting (ELN Group), elle a travaillé pour l’Arabie saoudite et l’Azerbaïdjan, avant de défendre l’image du Qatar.  

« Une affaire qui n’en est pas une »   

 Mais patatras. En juin 2026, Sihem Souid est condamnée à dix mois avec sursis pour abus de biens sociaux (et son mari à huit mois). Sa comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité lui a permis d’éviter un procès devant le tribunal correctionnel d’Évry. Elle a accepté à l’avance la peine proposée par le parquet. La lobbyiste doit également s’acquitter d’une amende de 30 000 euros et d’une privation du droit d’éligibilité de trente mois. « Elle a aussi été condamnée à des confiscations de soldes bancaires et d’espèces à hauteur de près de 148 000 euros, ainsi que des bijoux », écrit Le Monde le 17 juin 2026. Le quotidien ne remet pas en cause ses écrits de janvier dernier. Ce ne sont pourtant pas les Émirats qui auraient inventé un abus de biens sociaux pour nuire à Sihem Souid.      

Le 18 juin, La Tribune, en revanche, oublie carrément de révéler que la responsable de la communication du Qatar a été condamnée. Pour Sébastien Boussois, ce ne serait qu’« une affaire qui n’en est pas une », et évoque « une simple amende de 30 000 euros ». Le site ne peut s’empêcher de rappeler que selon lui « les Émirats investissent désormais les centres de décision internationaux ». Même son de cloche de la part de Mondafrique le 24 juin, avec pour titre : « la dénonciation contre Sihem Souid : beaucoup de bruit pour rien », accompagné de la même photo de l’ancienne policière tout sourire. Nicolas Beau parle d’« une amende symbolique de 30 000 euros ». Il reste très virulent sur les Émirats, affirmant que « des réseaux d’influence opaques et des réserves financières considérables permettent à cette dictature de s’imposer en France où les relations que MBZ et d’Emmanuel Macron sont au beau fixe ». Décidément, Sihem Souid sait plaire à des journalistes en mal d’exotisme. Mediapart, habituellement proche du Qatar, a préféré ne pas parler de cette affaire. 

À lire aussi : HISTOIRE – Canicule : Quand Rome savait rafraîchir ses rues mieux que nous


#Qatar, #EmiratsArabesUnis, #EAU, #France, #PresseFrançaise, #Journalisme, #Médias, #Influence, #Lobbying, #Lobbyiste, #SihemSouid, #Justice, #Tracfin, #AbusDeBiensSociaux, #Corruption, #Transparence, #Diplomatie, #Géopolitique, #SoftPower, #Communication, #RelationsPubliques, #Scandale, #Enquête, #Analyse, #Investigation, #LeMonde, #LePoint, #LaTribune, #Mondafrique, #Mediapart, #Doha, #AbouDhabi, #Golfe, #Pouvoir, #Opinion, #InfluenceÉtrangère, #Presse, #PolitiqueFrançaise, #Économie, #Actualité

Ian Hamel

Ian Hamel

Diplômé du Centre universitaire d’enseignement du journalisme de Strasbourg (1975)

Correspondant du Monde et de l’AFP 1976-1981 à Cayenne (Guyane française).

Le Quotidien de La Réunion, 1981-1986

Correspondant de Libération de 1982-1986 à Saint-Denis (La Réunion)

Le Quotidien de Paris (Lyon) 1987-1988

L’Hebdo (Suisse)1989-1997

L’Illustré (Suisse) 1998-2001

Le Matin dimanche (Suisse) 2001-2010

L’Agefi (suisse) 2011-2018

Le Point (Genève) 1997-2024

Bibliographie

L’énigme Oussama Ben Laden (Payot), 2008

Et si la Suisse ne servait plus à rien ?, Larousse, 2010

Sarko et Cie, la République des copains et des réseaux, l’Archipel, 2011

Les Bettencourt, l’Archipel, 2013

Notre ami Bernard Tapie, l’Archipel, 2015

Banquier, un Suisse dans le grand banditisme, la manufacture de livres, 2015

Tariq Ramadan. Histoire d’une imposture, Flammarion, 2020 (traduit en arabe)

C’était Bernard Tapie, l’Archipel, 2021.

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut