TRIBUNE – OTAN va la cruche à l’eau qu’à la fin elle casse !

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Ce qu’on est en train de vivre, c’est la mort cérébrale de l’OTAN ». Ainsi s’exprime avec clairvoyance – une fois n’est pas coutume – Emmanuel Macron le 7 novembre 2019 dans un entretien à The Economist, un peu plus de deux ans après sa prise de fonctions à l’Élysée. Propos qui provoquent surprise et vives réactions de désapprobation ! Avec la grossièreté qui le caractérise, le Président turc, Recep Tayyip Erdorgan lâche, le 29 novembre 2019, « Fais d’abord examiner ta propre mort cérébrale ». C’est qu’on ne plaisante pas avec la religion atlantiste. Le dogme est intangible. Sept ans après cet échange peu amène, l’autocrate ottoman[1] accueille en majesté – certain de son caractère indispensable – le sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’OTAN à Ankara les 7 et 8 juillet 2026 par des « temps mauvais » pour l’Alliance atlantique, la mésalliance atlantique, serait-on tenté de dire ![2] Ankara ne restera-t-il pas dans l’Histoire comme le sommet de la discorde des atlantistes indécrottables ? Ankara ne marquera-t-il pas les esprits comme le sommet de la concorde des réalistes intuitifs qui estiment indispensable le temps d’un sursaut salutaire ?
Ankara ou le sommet de la discorde[3] des atlantistes indécrottables
Confrontée à un Himalaya de sérieux problèmes, l’Alliance atlantique que Donald Trump qualifie dédaigneusement de « tigre de papier », s’en tient à sa posture traditionnelle de recours à un Himalaya de bons mots, une sorte de magistère de la parole sans parler du coup de colère du 47ème Président des États-Unis.
Un Himalaya de sérieux problèmes : « le tigre de papier »
Rappelons que les problèmes que connaît de nos jours l’Alliance atlantique ne datent pas de l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump le 20 janvier 2025 ! Ils sont la conjonction de facteurs structurels et conjoncturels. Pour ce qui est des premiers (le long terme), Washington réclame depuis des décennies un meilleur partage du fardeau à ses alliés européens, en particulier à l’Allemagne même si cette requête prend un tour plus pressant au cours des derniers mois. Qui plus est, le désintérêt croissant des États-Unis pour les problèmes de sécurité européens remonte à la présidence de Barack Obama qui prônait un « pivot vers l’Asie », zone jugée désormais prioritaire pour les intérêts américains. L’on pense bien évidemment à la Chine, rivale systémique de l’Oncle Sam. Pour ce qui est des seconds (le court terme), Donald Trump y apporte chaque jour sa contribution erratique[4]. Il estime, avec moultes arguments à l’appui que les Européens abusent financièrement de la « Nation indispensable » – oubliant au passage la contrepartie sous forme d’acquisitions de matériels militaires « made in USA ». – mais aussi sur un plan sécuritaire en refusant de répondre présents après son appel à l’aide lors de la guerre avec l’Iran. Sans parler des oppositions européennes à son projet d’annexion du Groënland. C’est pourquoi, il décide de retirer une partie de ses troupes et matériels militaires stationnés sur le continent afin de montrer ostensiblement son ire. Il brandit même le spectre d’une non- automaticité du recours à l’article V du traité fondateur de l’OTAN en 1949. Le ton est donné lorsqu’il qualifie le 2 juillet 2026 l’Alliance atlantique de « tigre de papier ». Toutes choses de nature à raviver les tensions entre Washington et ses alliés à la veille du sommet d’Ankara qui reste en carafe[5].
Un Himalaya de bons mots : le magistère de la parole … et la colère de l’Oncle Donald
Donald Trump ne peut s’empêcher, le 7 juillet, de se mettre en scène à Ankara où se tient le sommet de l’OTAN. Son égo surdimensionné l’oblige au spectacle, lui chez qui l’instinct seul domine. Les procédures et l’expertise sont méprisées[6]. Sait-il pour autant ce qu’il veut pour l’Alliance atlantique ?[7] Pire encore, ses alliés – le mot est-il toujours approprié ? – le savent-ils alors qu’ils sont confrontés à un problème de nature existentielle ? Face à pareille situation d’une extrême gravité, que pensez-vous que les Alliés fassent pour combler leur retard en matière capacitaire ? Ils recyclent de vieilles lunes, telles que le pilier européen de l’Alliance, avec le succès que l’on sait. Souvenons-nous que l’OTAN possède les deux qualités que le monde entier nous envie, et celle que nous ne lui envions pas : le souci de la dignité et l’horreur du changement ! Et, que retenir du sommet d’Ankara qui se limite à une simple matinée consacrée à une suite de discours insipides ? Bien évidemment, pas grand-chose, comme cela était largement prévisible[8]. La montagne accouche d’une souris. Paroles, paroles, paroles … Aucun problème de substance n’est réglé en dépit des déclarations finales robinets d’eau tiède[9], des paroles grandiloquentes de Mark Rutte, le Secrétaire général qui se couche devant le milliardaire à la crinière jaune[10]. Ce dernier fait parler sa nature profonde lors de la séance du 8 juillet 2026. Il se dit « très en colère contre l’OTAN », exprimant ses griefs tous azimuts, du Groënland à l’Espagne qualifiée de « cause perdue » en passant par l’absence d’aide occidentale dans sa guerre contre l’Iran[11]. Jamais, un Président des États-Unis ne s’était exprimé en des termes si violents lors d’un sommet de l’Alliance. Le divorce est donc bien consommé entre l’Amérique et ses alliés à Ankara. Qu’on se le dise, une bonne fois pour toutes.
Qu’ils le veuillent ou non, l’heure des choix douloureux est enfin venue pour tous ceux qui étaient, jusqu’à présent, biberonnés au lait de l’atlantisme et de la soumission au grand frère américain !
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Ankara ou le sommet de la concorde des réalistes intuitifs
Pour surmonter la crise que traverse aujourd’hui l’Alliance atlantique, les « Fédérastes » pensent immédiatement au recours à la voie de l’Union européenne même s’il y a de fortes chances qu’elle débouche probablement sur une impasse. D’autres, plus réalistes, proposent la piste de la coalition qui nous paraît plus prometteuse.
La voie de l’Union européenne : une probable impasse
Contrairement au narratif ridicule du secrétaire général de l’OTAN, ce ne sont pas les imprécations du Président américain qui ont convaincu les Européens de réinvestir dans la défense. C’est plutôt la confirmation que l’Amérique regarde ailleurs, en Asie et c’est la menace russe, concrétisée en Ukraine[12] mais désormais revendiquée sous forme hybride, au sein même de nos territoires. Les Européens ont compris qu’ils seraient seuls en cas de coup dur. Enfin, pourrait-on dire ! Pourquoi ne pas muscler la dimension défense et sécurité de l’Union européenne pour acquérir souveraineté indépendance dans ce domaine. Certains rejoignent, avec de retard, l’idée d’une « autonomie stratégique » proposée par Emmanuel Macron lors de son discours refondateur de la Sorbonne le 26 décembre 2017. Il y proposait la rupture avec le discours sur la servitude volontaire à l’Oncle Sam. Horresco referens ! Aujourd’hui, l’idée fait son chemin mais les obstacles sont nombreux : poids important des conservatismes de l’institution ; lutte d’influence entre les différents organes avec prédominance de la Présidente de la Commission européenne, la « Gauleiterin », Ursula von der Leyen (UVL), adepte de la génuflexion devant l’Oncle Donald ; absence d’unanimité entre les États membres sur le contenu et le périmètre d’une authentique défense européenne autonome ; rôle futur de l’Allemagne[13] ; attachement quasi-viscéral au dogme intangible de la sacro-sainte alliance qu’est l’OTAN (François Mitterrand évoquait la « Sainte Alliance ») sur les questions de défense … En dépit des bonnes intentions affichées dans les conférences de presse[14], ne risque-t-on pas de se trouver confronté à une réponse en trompe-l’œil qui ne pose ni le problème qui fâche, ni ne tranche définitivement le nœud gordien ? Même si cette piste doit être explorée sur le long terme, elle n’apportera aucune solution crédible sur le court et le moyen terme.
La voie de la coalition : une piste prometteuse
Compte-tenu de ce qui précède, ne faut-il pas envisager, à brève échéance, des démarches plus pragmatiques et plus opérationnelles qui répondent efficacement aux multiples défis de défense et de sécurité du XXIe siècle ? Ne doivent-elles partir d’un constat simple ? Les solutions reposant sur des organisations internationales lourdes et procédurales comme le sont l’Alliance atlantique ou l’Union européenne ne fonctionnement manifestement pas tant l’animus societatis fait défaut dans ce genre de barnum. Ne faut-il pas, dès lors, envisager la mise en place de coalitions de volontaires sur des sujets ponctuels ? Un remake d’Airbus ou d’Ariane adapté au domaine de la défense. Des regroupements d’États à géométrie variable (avec la présence d’États non membres de l’Union européenne comme le Royaume-Uni, voire le Canada) en fonction des questions concernées : chars, avions, défenses anti-missiles, drones …pour rechercher l’efficacité dans l’urgence. Dans cet esprit, nous pensons au discours prononcé le 20 mars 2026 à Davos par le premier ministre canadien, Mark Carney qui contient beaucoup de très bonnes idées : « Dans un monde marqué par la rivalité entre les grandes puissances, les pays intermédiaires ont le choix : soit se faire concurrence pour obtenir des faveurs, soit s’unir pour créer une troisième voie qui aura du poids …Plutôt que d’attendre un rétablissement de l’ordre ancien, c’est créer des institutions et conclure des accords qui jouent le rôle qu’ils sont censés jouer …Pour contribuer à résoudre les problèmes mondiaux, nous privilégions une géométrie variable, c’est-à-dire que nous adhérons à des coalitions pour différents enjeux en fonction des valeurs et des intérêts »[15]. En un mot, s’accorder sur quelques principes (le dur ou le « hard ») débouchant sur des solutions pragmatiques souples (le mou ou le « soft ») en évitant de se perdre dans des querelles de procédures mortifères pour l’effet recherché. Ce que le Président finlandais qualifie de « réalisme fondé sur des valeurs » !
L’étrange défaite ?
« Il faut partir du point où on est arrivé » (Châteaubriand). Et, aujourd’hui, en juillet 2026, à Ankara, nous sommes parvenus à un point de non-retour dans la relation entre les deux rives de l’Atlantique. Le nier serait problématique, pour ne pas dire dangereux pour les alliés européens de l’Oncle Sam déguisé pendant quatre ans en Donald Trump. Le « Phénix » ne renaîtra pas de ses cendres. Ne vivons-nous pas aujourd’hui un moment historique qui appelle une réponse courageuse et non-conformiste qui engage l’avenir ? Les semaines et les mois à venir constitueront un test grandeur nature de la volonté des partenaires de Washington – membres ou non de l’Union européenne – de prendre en main leur destin mais, aussi et surtout, leur sécurité dans un monde chaotique ? En un mot, apprendre à naviguer de manière autonome dans un monde sans repère. Il est clair qu’à force de s’obstiner dans les mêmes erreurs, l’on en subit conséquences, pour ne pas dire, les cruches en subissent les conséquences. La morale de cet intermède ottoman pourrait se résumer ainsi en plagiant le proverbe bien connu : OTAN va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse !
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Ahmet Insel, Le régime d’Erdogan se dirige vers un poutinisme aux couleurs de la Turquie, Le Monde, 8 juillet 2026, p. 25.
[2] Nicolas Bourcier, La Turquie devenue indispensable à l’OTAN, Le Monde, 7 juillet 2026, p. 3.
[3] Giuseppe Gagliano, Ankara, le sommet de la discorde : l’OTAN, entre crise de commandement, guerre économique et décomposition stratégique, www.lediplomate.media , 8 juillet 2026.
[4] Piotr Smolar (propos recueillis par), Alexandra de Hoop Scheffer : « Les États-Unis sont dans une logique de saturation stratégique », Le Monde, 5-6 juillet 2026, p. 18.
[5] Nicolas Barotte, Les alliés déstabilisés par la posture schizophrène de Trump, Le Figaro, 9 juillet 2026, pp. 6-7.
[6] Piotr Smolar, Un livre retentissant sur la méthode Trump, Le Monde, 8 juillet 2026, p. 4.
[7] Jean-Dominique Giuliani, Trump, l’OTAN et l’Europe, https://www.jd-giuliani.eu/fr/article/cat-2/1162_Trump-l-OTAN-et-l-Europe.html , 6 juillet 2026.
[8] Florentin Collomp, Volodymyr Zelensky frappe à nouveau à la porte de l’Alliance atlantique, Le Figaro, 9 juillet 2026, p. 7.
[9] Les pays de l’OTAN, y compris les États-Unis, réaffirment leur engagement « indéfectible » envers la clause d’assistance mutuelle, www.lemonde.fr , 8 juillet 2026.
[10] Philippe Jacqué, Mark Rutte annonce des milliards d’euros d’achats militaires, Le Monde, 9 juillet 2026, p. 3.
[11] Georges Malbrunot, L’Iran attaque le Golfe et prend le risque d’une reprise de la guerre, le Figaro, 9 juillet 2026, p. 6.
[12] Rémi Monti, Sous un déluge de missiles russes, l’Ukraine cherche à combler sa faiblesse, Le Figaro, 9 juillet 2026, p. 7.
[13] Elsa Conesa/Jakub Iwaniuk/Philippe Jacqué, Crispations autour du réarmement allemand, Le Monde, 9 juillet 2026, p. 2.
[14] Philippe Jacqué, Défense : l’Europe peine à combler son retard, Le Monde, 7 juillet 2026, p. 2.
[15] Mark Carney, « Les puissances moyennes doivent agir ensemble pour ne pas figurer au menu des plus grandes », Le Monde, 23 janvier 2026, p. 24.
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