DÉCRYPTAGE – Nord Stream, la fracture que l’Europe ne voulait pas voir

DÉCRYPTAGE – Nord Stream, la fracture que l’Europe ne voulait pas voir

lediplomate.media — imprimé le 10/07/2026
Nord Stream
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le sabotage qui devient accusation politique

La nouveauté n’est pas que les gazoducs Nord Stream aient été sabotés. On le sait depuis le 26 septembre 2022, lorsque les explosions en mer Baltique mirent hors service l’une des grandes artères énergétiques entre la Russie et l’Allemagne. La nouveauté est que le parquet fédéral allemand attribue désormais le plan à des militaires ukrainiens qui auraient agi sur ordre d’autorités étatiques de Kiev. Le principal accusé, Serhii K., ancien officier ukrainien, est soupçonné d’avoir dirigé une équipe composée de plongeurs, d’un commandant d’embarcation et d’un spécialiste des explosifs, partie d’Allemagne à bord d’un voilier loué avec de faux documents et dirigée vers la zone de l’île danoise de Bornholm. Les accusations portent notamment sur la destruction d’infrastructures civiles, l’interruption de services publics et la complicité de crimes de guerre.

Il s’agit d’un tournant lourd, car il déplace l’affaire du terrain du mystère vers celui de la responsabilité politique. Jusqu’ici, le sabotage avait été raconté comme une énigme, utile à tous parce qu’elle laissait ouvertes plusieurs pistes et n’obligeait personne à en tirer les conséquences. Aujourd’hui, au contraire, Berlin doit se confronter à une hypothèse dévastatrice : un État soutenu militairement, financièrement et diplomatiquement par l’Allemagne aurait frappé une infrastructure essentielle à la sécurité énergétique allemande.

La guerre économique contre l’Europe

Le point central n’est pas seulement de savoir qui a placé les charges explosives au fond de la Baltique. Le point central est de savoir qui a payé le prix stratégique de l’opération. La Russie a perdu un levier énergétique et une source de revenus. Mais l’Allemagne a perdu bien davantage : elle a perdu la possibilité de maintenir ouverte, ne serait-ce qu’en théorie, une voie autonome d’approvisionnement énergétique. Avant la guerre, Nord Stream 1 couvrait une part décisive des besoins allemands en gaz naturel ; Nord Stream 2, bien qu’il ne soit jamais entré en service, représentait une carte géopolitique entre les mains de Berlin.

Avec l’explosion des gazoducs, cette carte a été brûlée. Non par un vote parlementaire, non par une décision industrielle, non par un choix souverain allemand, mais par un acte clandestin. Voilà le cœur de l’affaire : l’Europe a été contrainte de réorganiser son système énergétique non selon une stratégie propre, mais dans une crise imposée par la guerre et aggravée par le sabotage. Il en a découlé des coûts plus élevés, une perte de compétitivité industrielle, une dépendance croissante au gaz naturel liquéfié, une exposition accrue aux fournitures américaines et moyen-orientales, un affaiblissement de l’industrie allemande et, par ricochet, de toute l’économie européenne.

L’évaluation militaire : une petite opération aux effets immenses

Du point de vue militaire, l’opération révèle une vérité désormais évidente dans les guerres contemporaines : il n’est pas nécessaire de disposer de grandes armées pour frapper des intérêts stratégiques. Il suffit d’une petite équipe entraînée, d’une couverture crédible, de faux documents, d’explosifs militaires, de compétences sous-marines et d’une connaissance précise de la cible. Le théâtre de la guerre n’est plus seulement la tranchée, le ciel ou le front terrestre. Il est aussi le fond marin, le câble, le gazoduc, le nœud logistique, le port, la centrale, le réseau électrique.

Nord Stream devient ainsi le symbole de la guerre contre les infrastructures critiques. Ce n’est pas un épisode isolé, mais un modèle. Frapper un gazoduc signifie frapper la capacité industrielle d’un pays, la facture des ménages, la stabilité des gouvernements, la cohésion des alliances. C’est une forme de guerre indirecte : elle n’envahit pas un territoire, mais elle modifie sa liberté d’action.

C’est pourquoi l’accusation allemande est si grave. Si elle est confirmée devant les tribunaux, elle montrera que, dans le conflit ukrainien, la frontière entre guerre militaire, sabotage stratégique et guerre économique s’est désormais dissoute. Elle montrera aussi que les alliés n’ont pas toujours les mêmes intérêts.

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Le nœud géopolitique : l’Allemagne otage de sa propre alliance

L’Allemagne se trouve face à un dilemme qu’aucun gouvernement européen ne voudrait affronter. D’un côté, elle est l’un des principaux soutiens de Kiev. De l’autre, elle est la partie lésée d’un sabotage qui a directement frappé sa sécurité énergétique. Berlin doit donc défendre l’Ukraine contre la Russie, mais aussi demander des comptes à l’Ukraine pour une attaque contre une infrastructure allemande.

C’est ici qu’apparaît la contradiction européenne. L’Union européenne a transformé le soutien à l’Ukraine en principe politique presque absolu. Mais si ce soutien implique d’accepter sans réaction la destruction d’infrastructures essentielles pour un État membre, alors nous ne sommes plus dans le domaine de la solidarité stratégique : nous sommes dans celui de la subordination.

L’affaire confirme une leçon brutale. En temps de guerre, les États ne protègent pas des valeurs abstraites : ils protègent des intérêts. Washington voulait depuis des années réduire la dépendance européenne au gaz russe. Varsovie et les pays baltes considéraient Nord Stream comme une menace pour la sécurité de l’Europe orientale. Kiev le voyait comme une rente russe à éliminer. Moscou l’utilisait comme instrument de pression. Berlin, au contraire, le considérait comme une garantie industrielle. Le sabotage a résolu le conflit entre ces positions, mais il l’a résolu contre l’Allemagne.

Le scénario géoéconomique : la fin de l’énergie allemande à bas coût

L’Allemagne était devenue la puissance industrielle de l’Europe grâce aussi à un équilibre précis : technologie allemande, marchés mondiaux, discipline salariale, énergie russe à coûts relativement contenus. Ce modèle est entré en crise avec la guerre, mais le coup décisif est arrivé lorsque la possibilité de rouvrir la voie baltique du gaz a été physiquement effacée.

Depuis lors, l’Europe paie son énergie plus cher, importe davantage par voie maritime, dépend de contrats plus souples mais moins stables, subit une concurrence américaine renforcée précisément par l’écart des coûts énergétiques. Les usines allemandes, chimiques, métallurgiques, automobiles, ne souffrent pas seulement de la Chine ou de la transition écologique. Elles souffrent parce que leur arrière-plan énergétique a été démantelé.

En ce sens, Nord Stream n’est pas seulement une histoire d’explosifs. C’est une page de guerre géoéconomique. La cible déclarée était la Russie. La cible réelle, ou en tout cas l’effet principal, a été le lien énergétique russo-allemand, c’est-à-dire l’un des piliers d’une possible autonomie européenne.

La question qui demeure

L’Ukraine n’a jamais reconnu de responsabilité dans le sabotage. Le président Volodymyr Zelensky a déclaré ne pas encore disposer de tous les éléments de l’inculpation et vouloir attendre les contacts entre les autorités compétentes avant de répondre sur le fond.

Mais la question politique est désormais posée. Si l’accusation allemande tient devant les tribunaux, l’Europe devra se demander si, ces dernières années, elle a défendu sa propre sécurité ou si elle a sacrifié sa souveraineté énergétique dans une guerre menée aussi sur son propre corps économique. Car une alliance qui ne distingue plus entre protection et dommage, entre solidarité et automutilation, entre intérêt commun et intérêt d’autrui, n’est pas une communauté stratégique. C’est un champ de bataille traversé par des gouvernements qui font semblant de ne pas voir qui tire vraiment sur leurs tubes, leurs industries et leur avenir.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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