ANALYSE – Et si le programme nucléaire iranien n’était pas encore mort ?

Installation nucléaire iranienne avec panneau "Danger nucléaire" au premier plan et drapeau iranien flottant, symbole des tensions géopolitiques liées au programme atomique de l'Iran.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Baptiste Neuville 

Lors du sommet de l’OTAN qui s’est tenu le mercredi 25 juin à la Haye, le président américain Donald Trump a déclaré que « le programme nucléaire iranien [était] mort ! ». Une déclaration triomphaliste, qui intervient suite aux frappes américaines dévastatrices sur les installations nucléaires iraniennes, mais qui cache une réalité beaucoup plus complexe. Dans cet article, nous allons revenir sur l’histoire du programme nucléaire iranien et ses zones d’ombres, puis sur les nombreuses incertitudes qui font suite aux frappes américaines, et enfin sur le dilemme des dirigeants iraniens sur ce dossier sensible.  

Le nucléaire iranien : Un programme ancien et ponctué de zones de d’ombres 

Dans le cadre du programme Atom for peace (« des atomes pour la paix ») lancé dans les années 50, visant à promouvoir l’utilisation de la technologie nucléaire à des fins pacifiques, le président américain Dwight Eisenhower signe un accord de coopération civile en 1957 avec le shah d’Iran, Mohamed Reza Pahlavi. Se met alors en place une étroite coopération qui donnera lieu à de nombreux échanges scientifiques et universitaires entre les deux pays ainsi qu’avec plusieurs pays européens afin de transférer cette technologie aux Iraniens. 

Deux décennies plus tard, face au risque de prolifération de l’arme atomique dans le monde, l’ONU fait adopter le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Signé par l’Iran en 1970, ce dernier demande aux Etats signataires de déclarer et placer leurs matières nucléaires sous le contrôle de l’Agence Internationale de l’Energie Nucléaire (AIEA).

Un an après la révolution islamique de 1979, qui aboutit à l’émergence d’un régime théocratique anti-occidental en Iran, le régime des mollahs est attaqué par l’Irak de Saddam Hussein avec le soutien des pays occidentaux et des pays arabes du Golfe pour l’empêcher d’exporter son modèle révolutionnaire. Isolés sur le plan diplomatique et militaire, les dirigeants iraniens évoquent l’idée de se doter de la bombe atomique.  Devant cette possible évolution de la doctrine nucléaire iranienne, tous les pays occidentaux décident alors de mettre fin à leur coopération nucléaire avec la nouvelle République islamique. 

En 2002, la révélation par un dissident iranien de l’existence d’un site secret basé à Natanz, doté d’une capacité d’enrichissement d’uranium à un taux supérieur à celui requis pour produire de l’électricité, provoque une inquiétude profonde au sein de l’AIEA quant à la nature réelle du programme nucléaire iranien. Malgré un contexte de méfiance, et après 13 années de négociations, un accord est conclu entre l’Iran et les pays du P5+1[1] ainsi que l’Union européenne. L’accord de Vienne prévoit un contrôle du programme nucléaire par l’AIEA[2] en contrepartie de la levée progressive des sanctions économiques qui touchent le pays.

En mai 2018, considérant cet accord comme « le pire jamais négocié par les Etats-Unis», Donald Trump décide de sortir unilatéralement de l’accord de Vienne seulement trois ans après sa signature et impose de très lourdes sanctions contre l’Iran. Alors que les contrôles de l’AIEA avaient jusqu’alors confirmé que l’Iran respectait tous ses engagements, les dirigeants iraniens annoncent en 2022 avoir commencé à enrichir de l’uranium à plus de 60%, un élément qui ne fait plus de doute sur la nature militaire du programme nucléaire[3].  

À lire aussi : ANALYSE – Iran – Israël : Bombes de pénétration et cyber-guerre, retour sur une escalade multi-domaines

De nombreuses incertitudes demeurent après les frappes américaines 

Après l’échec des négociations entre Américains et Iraniens pour parvenir à un nouvel accord, Israël a déclenché une offensive militaire contre les installations nucléaires iraniennes le 13 juin 2025, considérant les conclusions du dernier rapport de l’AIEA faisant état d’un enrichissement d’uranium à des taux record, comme « une menace imminente ».  Baptisée « Lion dressé » en référence au symbole de la dynastie des Pahlavis (1925-1979), cette opération a conduit à l’élimination de plusieurs scientifiques de haut rang, ainsi qu’à des destructions conséquentes au sein des installations nucléaires. Ceci dans l’objectif de retarder l’avancement du programme d’enrichissement. 

Après quelques jours d’attente, cette offensive israélienne a été suivie par des frappes américaines menées dans la nuit du 21 au 22 juin visant à porter un coup fatal au programme nucléaire iranien. L’opération baptisée « Midnight Hammer » avait en effet pour objectif de détruire intégralement les sites d’Ispahan, Natanz et de Fordo – et notamment la partie souterraine des deux derniers – grâce à des bombes GBU-57 qui disposent d’une capacité de destruction pouvant aller jusqu’à 200 mètres sous terre.

Si les frappes israélo-américaines ont bien atteint leur cible, il reste à ce jour compliqué de savoir si elles ont complètement rempli leur objectif car plusieurs incertitudes demeurent. La première concerne tout d’abord le taux de destruction de ces infrastructures. S’il ne fait nul doute que les sites nucléaires ont été lourdement touchés grâce à la technologie militaire employée, seule une investigation de l’AIEA sur les sites, après l’aval de la République islamique, permettra de déterminer avec précision l’ampleur des dégâts. 

La deuxième incertitude, qui est double, concerne le stock d’uranium enrichi dont l’Iran disposerait. En effet, en dehors des difficultés rencontrées par l’AIEA pour déterminer avec précision la quantité de matière nucléaire que l’Iran détenait avant la guerre – ceci en raison du caractère hautement sensible de cette information – il est là encore impossible, sans investigation préalable, de savoir si ce stock a été détruit ou non lors des frappes. 

Enfin, la troisième et dernière incertitude concerne l’existence d’autres sites d’enrichissement secrets. Selon les dernières recherches de l’AIEA, il en existerait un quatrième qui a été construit ces dernières années à proximité de Natanz, sous la « montagne de la pioche » qui culmine à plus de 1 600 mètres d’altitude. Un site qui serait donc, selon toute vraisemblance, toujours opérationnel et que les dirigeants iraniens ont même qualifié de « sûr et invulnérable ». 

Le dilemme des dirigeants iraniens : Revenir à un programme strictement civil ou franchir le Rubicon de la bombe atomique ? 

Après le cessez-le-feu décrété par Donald Trump le lundi 23 juin 2025, les dirigeants iraniens sont désormais confrontés à un véritable choix cornélien. Vont-ils revenir à la table des négociations pour conclure un nouvel accord de Vienne qui entérinerait définitivement l’option civile de leur programme dans l’objectif d’obtenir une levée des sanctions ? Ou alors, vont-ils lever le voile sur leurs ambitions militaires en fabriquant leurs premières bombes nucléaires ? 

Scénario 1 : le retour à un programme strictement civil

Suite à « la guerre des 12 jours », les dirigeants iraniens ont compris que la dimension militaire du programme nucléaire constituait une ligne rouge pour les Occidentaux et que les Etats-Unis et Israël n’hésiteraient pas à frapper toute nouvelle installation, sachant que de nombreux agents étrangers ont infiltré les plus hauts cercles du pouvoir de la République islamique.   

Au vu de cette menace à laquelle s’ajoute la profonde crise de légitimité du régime iranien (moins de 2 iraniens sur 10 soutiennent la République islamique), le guide suprême Ali Khamenei pourrait décider de reprendre les négociations avec les Occidentaux en vue d’obtenir un nouvel accord de Vienne. Cette option en faveur d’un nucléaire strictement civil leurs permettrait d’obtenir la levée progressive de toutes les sanctions occidentales et, par la même, de restaurer partiellement leur confiance auprès de la population qui verrait son niveau de vie s’améliorer grâce à une reprise de l’activité économique. 

Scénario 2 : vers le franchissement du Rubicon atomique ?

Suite à « la guerre des 12 jours », les Iraniens ont aussi compris que leur pays avait dû faire face à un isolement presque total sur la scène internationale. Durant le conflit, leurs deux plus proches partenaires que sont la Russie et la Chine se sont en effet contentés d’un soutien politique, les deux pays redoutant une escalade du conflit qui n’est pas dans leur intérêt.

Considérant son pays comme une citadelle assiégée, le guide suprême pourrait être convaincu que la détention de l’arme atomique est la seule option envisageable pour sanctuariser le territoire iranien. En cas de sortie du TNP, l’Iran se retrouverait affranchi de toutes ses obligations dans le domaine nucléaire et pourrait alors « librement » se lancer dans la fabrication de ses premières bombes nucléaires. 

Pour ce qui est du détail de production, il est estimé par les experts à plusieurs années car deux étapes sont encore nécessaires. Après l’enrichissement d’uranium, il faudra ensuite intégrer cette matière dans le projectile. La troisième et dernière étape consistera à développer un moyen de transport capable de lancer le missile.  

*

*               *

Depuis le début des années 2000, la finalité militaire du programme nucléaire iranien ne fait plus de doute aux yeux de la communauté internationale. Si l’accord de Vienne de 2015 avait permis des avancées significatives en gelant le programme d’enrichissement, l’option militaire dans laquelle se sont engagés Israël et les Etats-Unis semble être un choix hasardeux. Ceci car, même si les sites et le stock d’uranium enrichi sont totalement détruits, l’Iran restera une puissance nucléaire grâce aux connaissances techniques qu’il a acquises depuis plus d’un demi-siècle. Enfin, pour ce qui est du dilemme des dirigeants iraniens sur ce dossier, s’il semble compliqué de savoir le choix qu’ils feront, il est en revanche certain que ce dernier aura des conséquences majeures sur l’avenir du Moyen-Orient et du monde. 

À lire aussi : ANALYSE – Afghanistan et Asie centrale : Une dépendance historique qui se transforme en piège géopolitique(S’ouvre dans un nouvel onglet)


[1] Les cinq membres du conseils de sécurité de l’ONU- les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni — auxquels s’ajoute l’Allemagne

[2] Parmi les exigences formulées à l’Iran, cet accord prévoit notamment l’interdiction d’enrichir de l’uranium à plus de 3.64% et la réduction du nombre de centrifugeuses, deux conditions indispensables pour s’assurer de la nature civile et non miliaire du programme nucléaire.

[3] Ce taux d’enrichissement se rapproche du seuil des 90% nécessaire pour la fabrication d’une bombe atomique.


#IranNucléaire, #TrumpIran, #OTAN2025, #FrappesAméricaines, #IsraëlIran, #NucléaireIranien, #MidnightHammer, #LionDressé, #GuerreDes12Jours, #ProgrammeNucléaireIranien, #AccordDeVienne, #AIEA, #SanctionsIran, #TNP, #ArmementNucléaire, #DiplomatieTrump, #TrumpOTAN, #Iran2025, #Fordo, #Ispahan, #Natanz, #UraniumEnrichi, #AliKhamenei, #GuerreAuMoyenOrient, #TrumpVsIran, #CriseNucléaire, #BombeAtomique, #Géopolitique, #IranEnCrise, #SécuritéGlobale, #IranSecret, #ArmeNucléaire, #USAContreIran, #TrumpDéclaration, #ONU, #AccordNucléaire, #EnjeuxMondiaux, #ChineIran, #RussieIran, #TensionNucléaire

Retour en haut