ANALYSE – La quête de souveraineté économique africaine face aux défis des accords internationaux

La quête de souveraineté économique africaine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Imen Chaanbi

Longtemps considérée comme une périphérie passive dans les échanges économiques mondiaux, l’Afrique occupe désormais une place stratégique au cœur des recompositions géopolitiques contemporaines. Le continent attire l’attention de puissances émergentes comme la Chine, la Turquie ou les pays du Golfe, qui viennent s’ajouter aux partenaires historiques occidentaux.

Cette diversification des alliances économiques, couplée à une volonté croissante de souveraineté, pousse de nombreux pays africains à revoir leurs rapports avec leurs partenaires. En parallèle, les contraintes imposées par la dette, les déséquilibres des accords passés et les conditionnalités des institutions financières internationales alimentent une contestation croissante de l’ordre économique mondial.

Dans ce contexte, une double dynamique se dessine. En effet, certains États cherchent à sécuriser leur attractivité par des politiques d’intégration et de renégociation pragmatiques, tandis que d’autres, confrontés à des crises politiques ou sécuritaires, adoptent des ruptures plus brutales, parfois au prix de leur stabilité économique.

Dans quelle mesure la recomposition géopolitique actuelle permet-elle aux pays africains de renégocier leurs accords internationaux pour renforcer leur souveraineté économique, tout en maintenant leur attractivité face aux investisseurs ?

Pour répondre à cette problématique, il convient d’observer comment les États africains articulent aujourd’hui leur volonté de souveraineté avec les impératifs de financement et d’attractivité. Cette recomposition économique ne se fait pas de manière uniforme. Celle-ci varie selon la stabilité politique, la capacité institutionnelle et la marge de manœuvre diplomatique de chaque pays.

Un contexte géopolitique en recomposition : Vers une redéfinition des partenariats en Afrique

Ces dernières années, l’Afrique a été le théâtre d’une recomposition géopolitique accélérée. Si les anciennes puissances coloniales comme la France, l’Italie ou le Royaume-Uni demeurent influentes, l’émergence de nouveaux acteurs internationaux modifie en profondeur les équilibres traditionnels.

La Chine, la Turquie, les pays du Golfe et plus récemment la Russie participent désormais à une compétition pour l’influence, à la fois économique, politique et sécuritaire. Cette diversité d’intérêts offre aux pays africains des marges de manœuvre plus importantes, leur permettant de renégocier certains accords jugés déséquilibrés. En même temps, cette ouverture les expose à des rapports de force parfois inégaux, notamment face à des puissances non démocratiques dont les conditions de partenariat peuvent manquer de transparence.

Dans ce contexte, l’Afrique a choisi de miser également sur elle-même. La création de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF[1]) en 2019 marque une étape stratégique vers une plus grande intégration régionale. Cette initiative vise à renforcer le commerce intra-africain et à réduire la dépendance aux marchés extérieurs. Des pays comme le Maroc ou le Rwanda ont largement tiré parti de cette dynamique pour repositionner leur économie à l’échelle continentale. L’adhésion à la ZLECAF, combinée à une série d’accords bilatéraux de libre-échange, a permis au royaume de renforcer sa compétitivité dans des secteurs à plus forte valeur ajoutée, comme l’automobile ou l’aéronautique.

De même, le Rwanda[2] a misé sur une stratégie d’ouverture maîtrisée, en investissant dans les infrastructures, la logistique et les services numériques, tout en facilitant la création d’entreprises. Cela lui a permis d’attirer des investissements étrangers et de se positionner comme un hub régional pour les services et les technologies. Ainsi une ouverture commerciale, si elle est maîtrisée, peut devenir un moteur de transformation industrielle et d’attractivité des investissements directs étrangers (IDE).

Néanmoins, cette nouvelle configuration met aussi en lumière l’urgence de réviser les accords commerciaux. De nombreux accords signés dans les années 1980 et 1990 ne reflètent plus la réalité économique actuelle. Plusieurs États africains expriment le besoin de renégocier ces accords, notamment ceux liés à l’exploitation des ressources naturelles, aux investissements étrangers ou aux régimes fiscaux. Le but est de corriger « les déséquilibres historiques », de protéger les industries locales, et de garantir une meilleure répartition des bénéfices issus des partenariats internationaux.

Redéfinir les partenariats économiques en Afrique : Entre intégration globale et repli stratégique

Les approches adoptées par les pays africains pour redéfinir leurs relations économiques ne sont pas homogènes. Certaines nations optent pour une stratégie d’ouverture progressive et contrôlée, tandis que d’autres choisissent une posture de rupture face à des rapports jugés injustes. Les cas du Maroc et du Niger illustrent parfaitement cette dichotomie.

Le Maroc est souvent cité comme un modèle en matière d’intégration internationale réussie. Depuis les années 1990, le pays a multiplié les accords de libre-échange : avec l’Union européenne, les États-Unis, la Turquie, les pays arabes[3], et plus récemment avec des pays africains dans le cadre de la ZLECAF. Ces 56 accords ont permis au Maroc de s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales, tout en attirant des multinationales dans les secteurs industriels de pointe. Aujourd’hui, le Maroc exporte non seulement du phosphate ou des produits agricoles, mais également des véhicules, des composants aéronautiques et électroniques.

Ce positionnement ne s’est pas fait sans ajustements. Lorsque certains accords devenaient désavantageux, Rabat a su faire preuve de fermeté. C’est le cas de l’accord de libre-échange avec la Turquie, qui avait généré un déficit commercial persistant, notamment à cause des importations massives de textile[4]. En 2020, le Maroc a renégocié l’accord pour exclure certains produits turcs de l’exonération douanière. Plus encore, les deux parties sont parvenues à un engagement réciproque. Ainsi les entreprises turques installées au Maroc s’engagent à se fournir davantage auprès de fournisseurs marocains. Ce type de renégociation pragmatique témoigne de la maturité économique du pays et de sa capacité à défendre ses intérêts tout en restant attractif.

Autre signe de crédibilité, le soutien des institutions financières internationales. En 2023, le Maroc a obtenu une ligne de crédit modulable (LCM) de 5 milliards de dollars du FMI, renouvelée en 2025 pour 4,5 milliards[5]. Ce type de facilité est accordé à des pays dont la politique macroéconomique est jugée solide. Le Maroc a ainsi pu lever des obligations souveraines dans des conditions favorables, preuve de la confiance que lui accordent les marchés internationaux.

À l’opposé, le Niger incarne les difficultés d’un État fragilisé par les tensions politiques, sécuritaires et économiques. Doté de ressources stratégiques telles que l’uranium et le pétrole, le Niger n’a pourtant pas pu tirer pleinement profit de ces atouts.

La société minière française était présente au Niger au travers de ses 3 filiales SOMAÏR, COMINAK et IMOURAREN. Ainsi SOMAÏR exploitait depuis 1971 plusieurs gisements d’uranium dans le nord-ouest du Niger[6]. Orano détenait 63,4 % du capital de la Somaïr, la part restante appartenant à la Sopamin, société d’État nigérienne.

Après le coup d’État de 2023, les autorités nigériennes ont entrepris une rupture radicale. La junte militaire se rapproche de nouveaux partenaires comme la Russie et l’Iran. Ils rompent les relations diplomatiques avec la France et suspendent les accords économiques. Ainsi en 2024, les autorités nigériennes ont suspendu les activités d’Orano, lancé des audits et, en juin 2025[7], procédé à la nationalisation de la mine de SOMAÏR, accusant ainsi « la société de pillage économique »[8]. Dans une décision récente, le tribunal arbitral[9] a enjoint à l’État du Niger de s’abstenir de vendre, céder ou transférer à des tiers l’uranium extrait par la Somaïr, jugeant que sa rétention portait atteinte aux droits contractuels d’Orano. Malgré cette décision, la junte militaire au pouvoir considère « la nationalisation des ressources stratégiques » comme un « acte légitime de souveraineté économique, répondant à une forte demande populaire ».

Dans un contexte de tensions diplomatiques avec la France, cette décision s’est accompagnée d’un isolement financier sévère. La CEDEAO, l’Union européenne et les États-Unis ont suspendu leur coopération économique. Les projets de développement financés par la France (notamment via l’Agence Française pour le Développement) sont bloqués, et les flux d’IDE français sont devenus négatifs[10].

Pour compenser cette rupture, le Niger cherche à réorienter ses alliances. Des rapprochements ont été engagés avec la Russie, la Chine, l’Iran et certains pays du Golfe. Toutefois, ces partenariats demeurent encore limités en termes d’investissements concrets et s’inscrivent dans des dynamiques géopolitiques parfois incertaines.

Cette réorientation rapide, sans garanties de gouvernance transparente, accroît les risques liés à l’environnement des affaires, déjà fragilisé.

Vers un nouvel équilibre dans les relations économiques internationales ?

Face à ces constats, une dynamique de rééquilibrage émerge à l’échelle continentale. De plus en plus de dirigeants africains appellent à une réforme profonde des règles financières et économiques internationales, qu’ils jugent trop rigides et inadaptées aux réalités du développement. Cela concerne notamment la gestion de la dette. Entre 2012 et 2025, le nombre de pays africains en situation de surendettement ou à haut risque de surendettement est passé de 9 à 25. Malgré les efforts du G20 à travers le « Cadre commun » lancé en 2020[11], les processus de restructuration restent lents et opaques, comme l’a démontré le cas de la Zambie, qui a mis plus de 24 mois à conclure un accord avec ses créanciers, notamment la Chine.

Ces dysfonctionnements ont conduit l’Union africaine à réclamer des changements structurels. Lors de la Déclaration de Lomé en mai 2025, plusieurs chefs d’État ont plaidé pour un système multilatéral plus inclusif, transparent et rapide. Le président togolais Faure Gnassingbé a affirmé à cette occasion :

« L’Afrique ne peut pas continuer avec le Cadre commun du G20. Elle a besoin d’une nouvelle doctrine de la dette ». Cette déclaration symbolise la volonté du continent de ne plus être « soumis à des règles extérieures strictes sans avoir voix au chapitre[12] ».

Parallèlement, plusieurs initiatives visent à renforcer la souveraineté économique à travers la renégociation ou l’adaptation des accords internationaux. Ainsi la réforme du franc CFA[13] en Afrique de l’Ouest, amorcée en 2019, est emblématique de cette volonté. Le passage prévu vers la monnaie « Eco » inclut trois évolutions majeures : la fin du dépôt obligatoire des réserves à Paris, le retrait des représentants français des instances de décision, et le maintien d’une parité avec l’euro sous garantie française. Cela montre que les réformes peuvent être progressives, équilibrées, mais structurantes pour l’indépendance monétaire.

Ces dynamiques traduisent une ligne directrice commune à savoir la reprise du contrôle sur les leviers économiques clés. Que ce soit à travers la renégociation d’un traité de libre-échange, la nationalisation d’un actif stratégique, ou la mobilisation dans les forums internationaux, les États africains cherchent à se procurer une part plus juste des richesses issues de leurs ressources et de leur position géopolitique. Toutefois, cette quête de souveraineté doit s’accompagner de stabilité institutionnelle et de visibilité pour les investisseurs, sans quoi elle risque de nuire à l’attractivité et de renforcer l’isolement.

Rééquilibrer ses relations internationales sans rompre avec ses partenaires traditionnels

L’Afrique, longtemps positionnée comme un simple réceptacle des dynamiques économiques mondiales, s’efforce désormais de redéfinir sa place dans le système international. Dans un contexte géopolitique en transformation, les pays africains ne se contentent plus des structures héritées de l’histoire. Qu’il s’agisse de renégocier des accords d’investissement, de restructurer des dettes ou de remettre en cause des monopoles étrangers sur leurs ressources, leur objectif est de restaurer une souveraineté économique longtemps compromise.

Cette quête de rééquilibrage ne se limite pas à des décisions nationales. Elle s’inscrit dans une mobilisation continentale plus large. Ainsi, l’économiste Demba Moussa Dembélé déclara :
« Tant que nous n’aurons pas rompu avec les mécanismes de domination économique, l’Afrique continuera de payer le prix de sa dépendance. »

Cette prise de position témoigne d’une volonté croissante de remettre en cause les rapports de force inéquitables qui caractérisent encore trop souvent les relations économiques entre l’Afrique et ses partenaires extérieurs.

Dès lors, la véritable question n’est pas seulement de savoir si l’Afrique peut renégocier ses accords internationaux, mais dans quelles conditions elle peut le faire de manière efficace, durable et bénéfique pour ses populations. Cela suppose non seulement une capacité collective à peser dans les négociations mondiales, mais aussi des réformes structurelles internes pour assurer un climat des affaires crédible. La souveraineté économique, bien qu’impérative, ne peut être pleinement atteinte que si elle s’accompagne de stabilité politique, de cohérence institutionnelle et d’une vision partagée du développement. Par ailleurs, ces nouvelles relations internationales ne doivent pas pour autant évincer les partenaires traditionnels, comme la France, dont l’héritage historique et le savoir-faire technologique constituent un atout majeur pour le développement économique du continent.


[1] La ZLECAF est un accord entre les pays africains pour créer un marché unique de biens et services, avec une libre circulation des personnes et des capitaux. Lancée officiellement le 1er janvier 2021, elle regroupe 54 pays sur 55, faisant d’elle la plus grande zone de libre-échange au monde

https://cnzlecaf.gouv.ci

[2] Le Rwanda a signé l’accord de la ZLECAF le 21 mars 2018 à Kigali, lors du sommet extraordinaire de l’Union africaine qu’il a lui-même accueilli.

[3] L’accord d’Agadir est un accord de libre-échange signé en février 2004 entre l’Égypte, la Jordanie, le Maroc et la Tunisie, visant à faciliter le commerce entre ces pays et l’Union européenne, dans le cadre de la zone euro-méditerranéenne.

[4] L’accord de libre-échange entre le Maroc et la Turquie, signé en 2004, a entraîné un déséquilibre commercial croissant. En 2024, les importations marocaines en provenance de Turquie ont atteint près de 30 milliards de dirhams, contre seulement 6 à 7 milliards d’exportations marocaines vers la Turquie.

 En 2025, le « Maroc prévoit de revoir son accord avec la Turquie ». https://telquel.ma/instant-t/2025/06/19/face-au-deficit-commercial-le-maroc-souhaite-renegocier-laccord-de-libre-echange-avec-la-turquie_1938638/

[5] https://www.imf.org/fr/News/Articles/2025/04/02/pr25085-morocco-imf-executive-board-approves-new-two-year-flexible-credit-line-arrangement .

[6] https://www.orano.group/fr/orano-dans-le-monde/niger .

[7] En juin 2025, le Niger a officiellement nationalisé la Société des Mines de l’Aïr (SOMAÏR SA), jusque-là détenue à 63,40 % par Orano et à 36,60 % par la société publique SOPAMIN.

[8] Discours de la junte militaire.

[9] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/09/26/uranium-le-francais-orano-annonce-un-arbitrage-en-sa-faveur-dans-son-litige-avec-le-niger_6643074_3212.html.

[10] À hauteur de –1,1 milliard d’euros en 2023.

[11] Les pays africains estiment que le cadre commun est dicté par les créanciers et inadapté à leur situation. Lors de la conférence de l’Union africaine sur la dette à Lomé en 2025, les décideurs politiques ont décidé de réformer ce cadre. Ils plaident pour une méthodologie universellement acceptée, une meilleure transparence et une inclusivité accrue.

[12] L’économiste Hanan Morsy a souligné que les Africains craignent de ne pas avoir leur mot à dire alors que les règles du jeu mondial sont redéfinies. https://www.reddit.com/r/francophonie/comments/17r8ywj/monde_afrique_les_africains_craignent_de_navoir/?utm_source=chatgpt.com.

[13] https://africanova.info/le-franc-cfa-ce-que-pense-la-france-reforme-attendue-critiques-europeennes-et-la-vision-demmanuel-macron/.


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