
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Au cœur de l’appareil idéologique du Kremlin, il y a un homme dont le nom reste inconnu du grand public mais qui façonne les doctrines les plus brutales du pouvoir russe : Sergueï Karaganov. Il n’est ni général, ni ministre, ni porte-parole. Il est pire : un stratège de l’ombre, un idéologue au service de la guerre. Vladimir Poutine le cite volontiers comme référence intellectuelle. Depuis des décennies, Karaganov théorise la revanche russe, nourrit les fantasmes d’un empire restauré et légitime l’usage de la force comme instrument civilisationnel.
Dans un entretien accordé au Grand Continent, Karaganov lève le voile sur la vision du Kremlin. Sans détours, il parle d’un monde en décomposition, d’une Russie appelée à renaître par la guerre, et d’un Occident voué à l’effondrement. Il affirme, glacé de certitude : « Faire la guerre est dans les gènes des Russes. » Une phrase qui résume toute sa pensée : la Russie ne choisit pas la guerre, elle l’incarne.
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Une guerre purificatrice pour l’âme russe
Pour Karaganov, la guerre en Ukraine est une « opportunité historique ». Elle permet à la Russie de rompre avec l’Occident, d’épurer ses élites corrompues par le consumérisme et de se redéployer vers l’Eurasie. L’objectif n’est pas seulement territorial : il s’agit de refonder l’identité russe. Le prix à payer ? « La vie de nos meilleurs fils », admet-il. Mais il assume pleinement ce coût, et propose une sortie aussi cynique que glaçante : l’intensification de la dissuasion nucléaire. Autrement dit, la menace d’un Armageddon pour faire plier l’ennemi.
L’OTAN, « un cancer pour la sécurité mondiale »
L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord est la cible principale de Karaganov. Il la considère comme une structure mafieuse et criminelle, responsable du chaos en ex-Yougoslavie, en Irak et en Libye. Il espère sa disparition rapide, quitte à envisager des provocations majeures, comme une annexion américaine du Groenland. Pour lui, l’Alliance atlantique est morte depuis longtemps : elle ne survit que par la peur qu’elle génère.
L’Union européenne, une construction en ruine
À ses yeux, l’Europe est entrée dans une phase de suicide civilisationnel. Karaganov parle d’« eurofascisme », un totalitarisme libéral-progressiste qui nie les identités et précipite le continent dans l’absurde. Il prédit l’éclatement de l’Union européenne : les pays du Sud et de l’Est rejoindront l’Eurasie russe, tandis que l’Europe du Nord-Ouest s’effacera derrière les États-Unis. L’Europe, dit-il, n’a plus ni volonté ni avenir.
Trump ? Un égoïste, pas un allié
Karaganov balaie d’un revers de main l’idée d’une convergence entre Poutine et Trump. Il reconnaît en Trump un nationaliste américain, réfractaire au mondialisme, mais pas un partenaire pour la Russie. Au contraire, selon lui, la guerre en Ukraine sert les intérêts américains : elle modernise l’arsenal militaire, enrichit le complexe militaro-industriel et vampirise les alliés européens. Trump n’a aucune raison, dit-il, de négocier selon les termes du Kremlin.
Les opposants ? « Qu’ils restent à l’étranger ! »
Sur la dissidence, Karaganov est inflexible. Ceux qui s’opposent au régime doivent rester à l’écart du pouvoir. Il se félicite même du départ massif des élites libérales vers l’Occident, qualifiées de « racaille ». Il ne plaide pas pour un retour au stalinisme, mais pour une homogénéité idéologique de l’élite au pouvoir. Un autoritarisme assumé, qu’il distingue habilement du totalitarisme passé : pas de contrainte de masse, mais une adhésion exigée.
Un monde à refonder par la guerre
Ce que Karaganov propose, ce n’est pas une politique : c’est un programme de transformation mondiale par le choc. La Russie, dit-il, doit se reconstruire dans l’épreuve, forger son unité par le combat, et remodeler l’ordre mondial par la force, y compris nucléaire. Il ne croit plus à la paix, qu’il voit comme une illusion occidentale. À ses yeux, le conflit n’est pas une anomalie, mais la matrice de l’histoire.
En somme, ce n’est pas un simple professeur qui parle dans cet entretien, mais un doctrinaire de la confrontation, un homme dont les idées infusent jusqu’aux plus hauts cercles du Kremlin. Karaganov n’est pas marginal : il est central. Et à travers lui, c’est tout un projet post-occidental qui s’affirme, prêt à brûler l’ancien monde pour imposer le sien.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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