
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Alors que la guerre en Ukraine continue de consumer les ressources de la Russie et que les sanctions occidentales frappent de plein fouet son économie, Moscou dévoile une ambition qui aurait semblé absurde il y a seulement quelques mois : construire une centrale nucléaire… sur la Lune. Une annonce faite le 12 juin par Dmitry Bakanov, directeur de l’agence spatiale russe Roscosmos, à l’occasion de la Fête nationale de la Russie, et qui relance brutalement les dynamiques stratégiques héritées de la Guerre froide.
À lire aussi : HISTOIRE – Quand Washington voulait stopper le programme nucléaire israélien : Les dessous d’un bras de fer secret
L’objectif affiché ? Renforcer l’autonomie énergétique d’une future station orbitale russe et poser les jalons d’une présence permanente sur le sol lunaire. Mais derrière le vernis scientifique, ce projet s’inscrit dans une logique beaucoup plus large : il constitue un prolongement spatial de la compétition technologique et militaire entre puissances rivales, où la conquête de l’espace devient le terrain symbolique d’une nouvelle guerre des nerfs.
La Russie, isolée sur la scène diplomatique et acculée par la course technologique américano-chinoise, cherche à se réinsérer dans le concert stratégique mondial en jouant sur l’effet d’annonce. Déjà en 2024, l’ex-directeur Yuri Borisov avait évoqué le développement d’un réacteur nucléaire russo-chinois destiné à être envoyé sur la Lune entre 2033 et 2035. Le projet actuel en serait donc le prolongement naturel, voire une manière de légitimer des ambitions que Moscou n’a, pour l’heure, ni les moyens financiers ni les capacités industrielles de concrétiser.
Derrière les ambitions lunaires se cache aussi une lecture tactique du rapport de force global. En investissant la scène spatiale, la Russie tente de contourner son isolement terrestre. Elle affirme vouloir améliorer la couverture Internet via satellites, succéder au segment orbital russe (ROS) mis en service en 1998, mais surtout marquer sa différence dans un monde dominé par les géants de la Silicon Valley. Pendant que SpaceX d’Elon Musk prépare ses modules pour Mars et que Pékin projette ses stations sur la face cachée de la Lune, Moscou brandit sa propre vision du futur : nucléaire, autosuffisante, souveraine.
Mais faut-il y voir une réelle volonté scientifique ou un bluff stratégique ? La Russie n’a plus lancé d’homme dans l’espace depuis plus de deux décennies, et son complexe spatial souffre d’un manque criant de financements, de technologies de pointe, et de coopération internationale. Dans ce contexte, le discours de Bakanov sonne davantage comme un manifeste idéologique que comme un plan opérationnel. Il ressuscite l’épopée soviétique de l’espace – celle de la sonde Venera envoyée sur Vénus en 1967 – pour masquer la stagnation actuelle.
Au fond, la « centrale lunaire » russe révèle surtout une vérité géopolitique majeure : la rivalité entre États-Unis, Chine et Russie ne se joue plus uniquement sur les marchés ou les champs de bataille, mais dans la capacité à projeter puissance et souveraineté jusque dans le cosmos. Il ne s’agit plus simplement de maîtriser l’espace extra-atmosphérique, mais de s’en emparer symboliquement comme extension du territoire national, au nom d’une souveraineté technologique qui prend les allures d’un droit exclusif.
Dans ce scénario aux accents de dystopie, la science n’est qu’un prétexte. La véritable bataille est celle du récit : qui dominera les hauteurs orbitales, qui imposera ses normes, qui écrira les premières lignes de la constitution géopolitique de l’espace ? La Russie, en annonçant sa centrale lunaire, ne répond peut-être pas à ces questions. Mais elle en pose une, essentielle : jusqu’où les puissances iront-elles pour ne pas devenir secondaires ?
À lire aussi : Industrie spatiale satellitaire : non au déclassement de la France
#Russie, #Ukraine, #CentraleLunaire, #Espace, #GuerreFroide, #Roscosmos, #ConquêteSpatiale, #Géopolitique, #Nucléaire, #Lune, #Moscou, #SpaceX, #NASA, #Chine, #StationOrbitale, #DmitryBakanov, #GuerreTechnologique, #AmbitionSpatiale, #StratégieRusse, #ElonMusk, #Pékin, #StationLunaire, #PuissanceSpatiale, #RussieIsolée, #DéfiTechnologique, #AutonomieÉnergétique, #NucléaireLunaire, #ScienceOuPropagande, #Géostratégie, #SpaceRace, #CompétitionMilitaire, #SoftPower, #SiliconValley, #InternetSatellite, #YuriBorisov, #SpaceDomination, #Technonationalisme, #DystopieSpatiale, #ConflitGéopolitique, #StratégieDuRécit

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
Ouvrages en italien
Découvrez ses ouvrages en italien sur Amazon.
https://www.amazon.it/Libri-Giuseppe-Gagliano/s?rh=n%3A411663031%2Cp_27%3AGiuseppe+Gagliano
Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
Liens utiles
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis
