
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’ambition qui devient hubris
La leçon de Thucydide sur l’expédition athénienne en Sicile a une résonance d’une troublante actualité. La décision d’Athènes d’ouvrir un second front, sans avoir encore conclu le conflit avec Sparte, fut le produit d’un mélange toxique d’ambition, d’arrogance et d’intérêts privés masqués sous la raison d’État.
Nicias mettait en garde contre le risque de surextension, avertissait ses concitoyens de ne pas confondre la gloire personnelle avec l’intérêt de la cité, de ne pas se fier aux promesses illusoires des alliés, et surtout de ne pas céder à ceux qui voyaient dans la guerre une occasion de profit personnel. Mais son appel à la prudence se perdit dans le fracas de la rhétorique d’Alcibiade, convaincu que la puissance maritime d’Athènes pouvait ouvrir les portes d’un empire sans limites.
L’issue est connue : l’expédition se transforma en catastrophe et marqua le début du déclin athénien. L’hubris, l’excès de confiance en soi, devint la véritable cause de la ruine.
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L’écho américain
Aujourd’hui, plus de deux mille ans plus tard, il n’est pas difficile de reconnaître l’écho de cette même logique dans la politique étrangère américaine. Du Vietnam à l’Irak, de l’Afghanistan à la Libye, les États-Unis ont souvent cédé à la tentation d’ouvrir des « seconds fronts » sans avoir résolu les conflits déjà en cours, convaincus que leur supériorité militaire et technologique suffisait à briser toute résistance.
Comme Alcibiade, Washington a sous-estimé la capacité de coalition de ses adversaires. En Irak, on pensait à une opération rapide et décisive, mais la guerre a engendré un chaos régional qui a fini par renforcer l’Iran et les groupes djihadistes. En Afghanistan, on se fiait à la domination absolue des forces de l’OTAN, mais le retrait de 2021 a montré que le temps et la résilience des talibans pesaient plus lourd que les armes occidentales.
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La prudence trahie
Thucydide aurait reconnu dans ces choix, la même dynamique qu’il décrivait dans sa Guerre du Péloponnèse : l’incapacité à gouverner la nature humaine, l’influence corrosive des intérêts privés, l’absence de dirigeants capables de contenir la foule et de proposer une vision réaliste de la politique. Périclès, rappelle l’historien, fut le seul à dominer le peuple sans en être dominé. Ses successeurs, cherchant à le flatter, conduisirent la cité à la ruine. Aux États-Unis, la pression de l’opinion publique, des lobbies militaires et des exigences électorales a souvent poussé les présidents à des décisions précipitées, privées de la clairvoyance nécessaire.
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La tragédie du pouvoir
Ce que Thucydide nous enseigne, c’est que la puissance, si elle n’est pas tempérée par la prudence, s’épuise en elle-même. Une cité qui se lance dans des guerres continuelles, écrivait-il, acquiert de l’expérience mais risque de s’user jusqu’à l’effondrement. Une leçon qui vaut aussi pour un empire moderne : plus les interventions militaires se multiplient, plus croît la probabilité de l’erreur stratégique et de l’épuisement politique.
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Une leçon pour aujourd’hui
Le paradoxe de la politique étrangère américaine est que, tout en se présentant comme garante de la sécurité et de la stabilité mondiales, elle a souvent produit l’effet inverse : insécurité, instabilité et nouvelles menaces. Comme Athènes, les États-Unis se sont crus « destinés » à commander, mais l’illusion d’omnipotence les a poussés à sous-estimer les limites de leurs forces et la résilience des autres.
S’il y a un message que l’Amérique contemporaine peut tirer de Thucydide, c’est que le véritable pouvoir ne réside pas dans l’expansion illimitée, mais dans la capacité à gouverner sa propre ambition, à distinguer entre ce qui sert la sécurité collective et ce qui répond à des intérêts privés ou à des myopies stratégiques.
La tragédie du pouvoir, écrite au Ve siècle av. J.-C., n’appartient pas seulement à Athènes. Elle appartient à toute puissance qui oublie que la gloire personnelle et la cupidité ne font pas la force d’un empire, mais en creusent la tombe.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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