ANALYSE – La Turquie face au conflit Iran-Israël : Un jeu d’équilibres entre ambition et pragmatisme

ANALYSE – La Turquie face au conflit Iran-Israël : Un jeu d’équilibres entre ambition et pragmatisme

lediplomate.media — imprimé le 28/06/2025
Vue panoramique sur Istanbul avec le drapeau turc flottant au premier plan, symbolisant la puissance nationale de la Turquie dans un contexte géopolitique tendu.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Dans la tourmente du conflit entre l’Iran et Israël, déclenché par l’attaque israélienne du 13 juin 2025 contre des sites nucléaires et militaires iraniens, la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan navigue en eaux troubles, tiraillée entre une rhétorique enflammée, des ambitions régionales et un pragmatisme qui guide sa stratégie. 

L’escalade, marquée par la riposte iranienne avec des missiles balistiques sur Tel-Aviv et des menaces contre les bases régionales soutenant Israël, place Ankara devant un dilemme : comment tirer parti de la crise pour renforcer son influence sans sombrer dans le tourbillon d’une guerre régionale ? Dans un style narratif et analytique, inspiré par la plume incisive et réfléchie de Fulvio Scaglione, explorons la position de la Turquie, cet acteur qui, avec son mélange d’idéologie, d’opportunisme et de diplomatie, cherche à façonner son destin dans un Moyen-Orient en flammes.

Une condamnation ferme, mais calculée

La Turquie n’a pas tardé à condamner avec vigueur l’attaque israélienne. Le président Erdoğan, lors d’un entretien téléphonique avec son homologue iranien Masoud Pezeshkian le 14 juin 2025, a accusé le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou de vouloir « embraser la région » et de saboter les négociations sur le nucléaire iranien. Le vice-président Cevdet Yılmaz a surenchéri sur X, qualifiant l’offensive israélienne d’« acte barbare » violant les valeurs humaines et menaçant la stabilité régionale. Cette rhétorique antisioniste, qui fait écho au soutien d’Ankara à la cause palestinienne, n’est pas nouvelle. Au cours des deux dernières décennies, Erdoğan a transformé la Turquie, d’alliée stratégique d’Israël dans les années 1990, en l’un de ses critiques les plus virulents, une inflexion amorcée avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002 et consolidée par des épisodes comme la crise de la flottille de Gaza en 2010.

Cependant, derrière ces propos incendiaires se cache un calcul stratégique. La condamnation d’Israël permet à Erdoğan de renforcer son image de leader du monde islamique sunnite, en concurrence avec l’Arabie saoudite et l’Iran chiite. Mais Ankara se garde bien de s’engager militairement aux côtés de Téhéran. Comme le souligne une analyse d’Aspenia Online, la Turquie a évité de critiquer ouvertement les tirs de missiles du Hezbollah sur Tel-Aviv en octobre 2024, signe d’une prudence qui reflète son désir de ne froisser ni l’Iran ni ses rivaux. Cette ambiguïté est la marque de fabrique de la politique étrangère turque : une danse entre principes idéologiques et intérêts pragmatiques, où chaque pas est mesuré pour maximiser l’influence régionale.

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Un médiateur ambitieux dans un contexte hostile

Face à l’escalade, Erdoğan a saisi l’occasion pour se poser en médiateur. Le 16 juin 2025, L’Espresso rapporte que le président turc s’est proposé comme « facilitateur » pour mettre fin au conflit et relancer les négociations sur le nucléaire entre l’Iran et les États-Unis, soulignant l’importance de la « paix et de la stabilité » dans la région. Cette initiative n’est pas fortuite. La Turquie, qui entretient des relations à la fois avec l’Iran et l’Occident, cherche à tirer parti de sa position géopolitique unique pour s’imposer comme un acteur incontournable. Cependant, cette proposition de médiation se heurte à des obstacles majeurs. L’Europe, en particulier, a rejeté l’idée d’une médiation russe, jugée peu crédible, mais elle ne semble pas non plus enthousiaste face au protagonisme turc. La France et l’Allemagne, signataires de l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA), ont critiqué la réponse « insuffisante » de l’Europe aux attaques israéliennes, mais n’ont pas manifesté d’ouverture envers Ankara comme médiateur.

L’ambition d’Erdoğan s’inscrit dans un contexte de rivalité régionale. La Turquie a déjà prouvé ses talents diplomatiques par le passé, notamment en facilitant l’exportation de céréales ukrainiennes pendant la guerre russo-ukrainienne, grâce à la Convention de Montreux. Mais le conflit Iran-Israël est un terrain plus périlleux. L’Iran, affaibli par les sanctions et la perte d’alliés comme le Hezbollah et le régime syrien d’Assad, regarde avec méfiance les ambitions turques en Syrie, où Ankara soutient des groupes rebelles sunnites. Par ailleurs, la Turquie doit jongler avec ses relations avec l’Azerbaïdjan, un allié proche et partenaire d’Israël, qui pourrait exploiter la crise iranienne pour exercer des pressions sur la frontière azéro-iranienne. Cette toile d’alliances et de rivalités fait de la médiation turque un exercice d’équilibrisme extrême.

L’axe avec l’Azerbaïdjan et le facteur israélien

Un élément clé de la position turque est sa relation avec l’Azerbaïdjan, qui complique davantage le triangle Ankara-Téhéran-Tel-Aviv. Comme le rapporte IARI, l’Azerbaïdjan est un allié stratégique de la Turquie et un partenaire énergétique d’Israël, avec des accords récents pour l’exploration de gaz en Méditerranée. Lors du conflit du Haut-Karabakh en 2020, Ankara et Tel-Aviv ont soutenu Bakou contre l’Arménie, alliée de l’Iran, formant un front anti-iranien implicite. Selon certaines sources, le Mossad a utilisé la frontière azéro-iranienne pour des opérations d’espionnage contre Téhéran, notamment pour dérober des documents nucléaires en 2018. Cette collaboration, bien que discrète, place la Turquie dans une position délicate : tout en condamnant Israël par des mots, ses liens avec Bakou la rapprochent indirectement de Tel-Aviv.

L’Iran, conscient de cette dynamique, observe avec inquiétude le projet de corridor de Zangezur, une voie commerciale qui relierait l’Azerbaïdjan à la Turquie en traversant la frontière iranienne, excluant l’Arménie. Téhéran craint que ce projet, soutenu également par Moscou, ne renforce l’isolement de l’Iran et consolide l’influence turco-azérie dans le Caucase. La Turquie, par conséquent, doit gérer une contradiction : son soutien à l’Azerbaïdjan, qui profite indirectement à Israël, risque de compromettre ses relations avec l’Iran, avec lequel Ankara partage des intérêts économiques et une vision anti-occidentale dans certains contextes.

L’ombre de la Syrie et l’influence turque

La chute du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024, qualifiée par Avvenire de « revers » pour l’Iran et la Russie, a offert à la Turquie une opportunité historique. Ankara, qui a soutenu les rebelles syriens, s’est imposée comme un acteur clé dans la refonte de l’avenir de la Syrie, avec l’objectif de contrer les milices kurdes et de rapatrier des millions de réfugiés syriens accueillis en Turquie. Cette victoire stratégique a toutefois accentué les tensions avec l’Iran, qui a perdu un allié crucial au Levant. L’axe Iran-Syrie-Hezbollah, considéré par Israël comme une menace majeure, s’est brisé, en partie grâce à un alignement implicite entre les objectifs turcs et israéliens.

Dans ce contexte, la Turquie cherche à exploiter la crise Iran-Israël pour consolider son influence en Syrie, tout en évitant de rompre avec Téhéran. Comme le note Limes, le conflit entre l’Iran et Israël risque de marginaliser Ankara, limitant ses ambitions impériales. Erdoğan, conscient de ce danger, calibre ses actions : il condamne Israël pour maintenir sa posture antisioniste, mais s’abstient de soutenir militairement l’Iran, qu’il considère comme un rival dans la course à l’hégémonie régionale. La Turquie, en somme, joue une partie d’échecs où chaque pion – de la Syrie à l’Azerbaïdjan – est déplacé avec précision pour éviter un échec et mat.

Un pragmatisme économique et stratégique

Au-delà de la rhétorique, la Turquie a des intérêts concrets à préserver. L’Iran est un partenaire économique important, avec des échanges commerciaux incluant gaz et pétrole, essentiels pour une économie turque déjà fragilisée par l’inflation et la crise énergétique. Une escalade qui entraînerait la fermeture du détroit d’Hormuz, comme le redoute Analisi Difesa, aurait des conséquences désastreuses pour Ankara, qui dépend des routes énergétiques du Golfe. Par ailleurs, la Turquie a tiré profit de la crise énergétique mondiale post-Ukraine, devenant une voie alternative pour les vols internationaux évitant l’espace aérien iranien, en survolant son territoire. Ce rôle de plaque tournante logistique renforce la position d’Ankara, mais exige une stabilité régionale.

Sur le plan stratégique, la Turquie adopte sa politique habituelle des « deux fours », maintenant des canaux ouverts avec l’OTAN, la Russie, l’Iran et même Israël, avec lequel elle conserve des liens économiques malgré les tensions. L’achat de systèmes S-400 russes, bien qu’ayant créé des frictions avec Washington, illustre cette stratégie audacieuse, visant à maximiser l’autonomie d’Ankara. Dans le conflit actuel, Erdoğan mise sur une désescalade qui lui permettrait de tirer des bénéfices diplomatiques sans compromettre ses alliances.

Un avenir incertain : Entre opportunités et risques

La position de la Turquie dans le conflit Iran-Israël est un chef-d’œuvre d’ambiguïté. Erdoğan, avec sa rhétorique antisioniste, s’adresse à son public intérieur et au monde islamique, mais ses actions révèlent un pragmatisme qui privilégie l’influence régionale et la stabilité économique. Sa proposition de médiation, son soutien à l’Azerbaïdjan, son expansionnisme en Syrie et ses relations économiques avec l’Iran sont les pièces d’une stratégie visant à transformer la crise en opportunité. Mais les risques sont élevés. Comme le souligne ISPI, l’attaque israélienne a gelé les négociations sur le nucléaire, poussant l’Iran à envisager une sortie du Traité de non-prolifération nucléaire, une décision qui pourrait déclencher une course aux armements régionale impliquant également la Turquie.

Dans cet échiquier, Ankara est un joueur habile, mais pas invincible. Sa capacité à jouer les médiateurs dépendra de la volonté de l’Iran d’accepter un rôle turc et de la réaction d’Israël, qui voit en Erdoğan un critique encombrant, mais pas un ennemi direct. La Turquie, tel un funambule, marche sur une corde tendue entre idéologie et pragmatisme, consciente qu’un faux pas pourrait la précipiter dans le chaos d’un Moyen-Orient qui ne pardonne pas les erreurs.

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