ANALYSE – Ukraine : L’usure militaire et le pivot trumpien

Donald Trump et Vladimir Poutine face à face autour d’une carte lumineuse de l’Ukraine, symbolisant la rivalité géopolitique et les enjeux stratégiques du conflit.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par le général (2S) Jean-Bernard Pinatel

Partant du terrain, l’analyse du général (2S) Jean-Bernard Pinatel décrit une guerre d’attrition où la Russie progresse méthodiquement tandis que l’Ukraine s’épuise en effectifs et en relève. Dans un contexte de résilience socio-économique russe et d’adaptation tactique, Moscou consolide ses gains. Parallèlement, Washington opère un pivot durable : la Chine devient la menace centrale, l’islamisme la seconde, et la contestation stratégique et monétaire des BRICS la troisième. L’Ukraine n’est dès lors plus le cœur de la stratégie américaine mais une variable d’ajustement dans un marchandage géopolitique plus large, illustré par les contacts d’Anchorage et les enjeux arctiques. Une lecture de pure Realpolitik.

Commençons par le terrain car tout en découle.  La guerre est une confrontation de volontés et de moyens et à la guerre, la victoire revient à celui qui tient le dernier quart d’heure (Clausewitz)

Clairement jusqu’à l’inauguration de Trump, la guerre d’Ukraine a été une guerre de l’Occident contre la Russie, dirigée d’une main de fer depuis Washington[1] et bon gré malgré les européens ont suivi car les Etats-Unis via l’OTAN ont assuré les 2/3 de l’aide militaire et 50% de son coût financier. 

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Malgré cette aide massive les Russes ont conquis complètement l’Oblats de Louhansk, et environ 70% du Donetsk et 80% de Zaporijjia et de Kherson. Il leur reste à conquérir environ 10000 km2 des quatre oblats annexés par la Douma en septembre 2022.

Or depuis le début de 2025, ils sécurisent en moyenne 30km2 par jour, il leur faudra vraisemblablement un an pour parvenir à leur objectif territorial compte tenu du ralentissement hivernal.

Le front ukrainien craque mais ne rompt pas. Il craque par manque d’effectifs pour mettre en place une défense homogène sur toute la ligne de front car les Ukrainiens dont il faut saluer l’engagement et l’héroïsme au début de la guerre, n’arrivent plus à compenser les pertes avec des soldats motivés et ne sont plus capables de relever et de faire reposer suffisamment les soldats qui se trouvent depuis trois ans et demi en première ligne. Les refus d’obéir et les désertions, selon les des sources ukrainiennes, obèrent l’effectif d’une brigade par mois.

Du côté Russe dont la population actuelle est au moins 4 fois supérieure à celle résiduelle de l’Ukraine, les combattants sont des engagés volontaires attirés par de hauts salaires et les périodes de repos et permissions vers l’arrière sont effectives.

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Par ailleurs, le commandement a été fortement rajeuni, le CEMAT, nommé en début d’année, a 42 ans et a été un chef efficace sur le front qui a remarquablement adapté la tactique aux conditions de cette guerre radicalement nouvelle où les satellites et les drones d’observation détectent toute concentration de forces et où les missiles, les bombes guidées, l’artillerie et les drones d’attaque leur causent des pertes insupportables. 

Plus de grandes offensives, plus d’attaques frontales des villes fortifiées mais un encerclement systématique pour couper les lignes logistiques et des actions offensives de grignotage : frappes massives sur un périmètre réduit puis envoi de petits groupes de forces spéciales en quad et moto pour nettoyer le terrain puis sécurisation du terrain conquis avant un nouveau bond en avant.

Cela prend du temps mais Poutine en a, car président d’un pays qui regorge de matières premières énergétiques, minérales et agricoles il bénéficie d’un soutien politique, militaire, économique et financier de la Chine et économique de l’Inde qui en ont un besoin vital et aussi politique des autres membres des BRICS élargies qui veulent se débarrasser de l’imperium occidental, comme vient de le démontrer la réunion de l’OCS à Pékin et le défilé gigantesque chinois, impressionnant par le nombre de nouveaux matériels révélés pour la première fois.

De même, la guerre n’impacte que marginalement la majorité de la population russe, proche du plein emploi, certes il y a de l’inflation mais les salaires suivent. 

Surtout que, contrairement à la propagande ukrainienne relayée complaisamment par nos médias, les pertes russes sont vraisemblablement inférieures aux pertes ukrainiennes comme le laisse penser la supériorité du feu russe, 4 à 5 fois supérieur celui de l’Ukraine si on écoute les multiples témoignages d’acteurs ukrainiens.

Enfin la population ukrainienne est lasse de la guerre comme le montrent divers sondages et les tentatives quotidiennes des hommes mobilisables pour quitter le pays par n’importe quel moyen.  

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Rehiérarchisation des priorités de Washington 

Nous assistons à un virage fondamental par rapport à la ligne néoconservatrice en vigueur depuis 1991. Il se prolongera bien au-delà du mandat de Trump car il a été théorisé par les leaders du mouvement MAGA dont le Vice-Président J.D. Vance est un des leaders les plus emblématiques.

La ligne suivie depuis 1991 était de maintenir partout dans le monde y compris par des interventions militaires la suprématie mondiale des États-Unis acquise à l’effondrement de l’URSS. Elle a conduit à des échecs couteux en hommes et en argent. Et l’évacuation honteuse de Kaboul le 15 août 2021 a été ressenti par le mouvement MAGA comme une fin de période et a conduit à une réévaluation en profondeur des intérêts des Etats-Unis et des menaces concernant sa sécurité et son développement.

La nouvelle ligne stratégique est fondée sur la perception et l’évaluation de trois menaces principales pour la sécurité et l’économie des États-Unis.

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La nouvelle première menace est la Chine, menace politique (le communisme), militaire (le défilé militaire impressionnant par sa masse et les nouveaux matériels présentés de la semaine dernière en a été une preuve), économique, et technologique. 

La seconde menace est l’islamisme, menace civilisationnelle qui conduit d’une part sur le plan extérieur à un soutien total des États-Unis à Israël sentinelle avancée qui en subit les assauts et sur le plan intérieur à un réarmement moral : exit le wokisme, dehors les transgenres de l’armée et du sport, suppression de tout aide financière à ces « dévoiements » qui remettent en cause les fondements de la société américaine : la famille et la religion chrétienne.

La troisième ce sont les BRICS qui à terme veulent remettre en cause le pouvoir exorbitant du dollar comme monnaie de réserve mondiale, permettant notamment aux Etats-Unis de vivre avec des déficits abyssaux.

Cette ligne stratégique a été révélée dans les discours de la campagne présidentielle de 2024 et dans les nominations aux postes clés dans la semaine qui a suivie le 17 janvier 2025. 

La critique la plus violente de Trump était que Biden, en s’engageant dans la guerre en Ukraine et en y entrainant les européens, avait poussé Poutine dans les bras de la Chine et renforcé les BRICS. 

Dans les nominations aux postes clés de la défense et du renseignement des femmes et des hommes qui ont été déployés sur les théâtres d’opérations d’Afghanistan et d’Irak et qui ont touché du doigt les horreurs de la guerre au sein de la population. Peter Hegseth, a quitté l’armée avec le grade de colonel et deux déploiements en Afghanistan et en Irak où il a obtenu deux silver stars avant de d’être consultant sur Fox news. Tulsi Gabbard, dès sa nomination au Congrès comme représentante d’Hawaï a été volontaire pour un déploiement en Irak, etc. 

Dans cette vision, la perte par l’Ukraine de 20% de son territoire est négligeable si cela permet de diminuer l’intensité de l’engagement de la Russie dans les BRICS. D’où la rencontre d’Anchorage dans laquelle la Paix en Ukraine n’a été qu’un des dossiers abordés comme le rapprochement économique et le partage des ressources de l’Arctique.

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[1] J’en apporte la preuve dans mon livre Ukraine, le grand aveuglement européen, pages 27 et 28.


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