ÉCONOMIE – Tianjin : La banque de l’OCS, levier concret contre l’« empire du dollar »

ÉCONOMIE – Tianjin : La banque de l’OCS, levier concret contre l’« empire du dollar »

lediplomate.media — imprimé le 08/09/2025
Logo de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), représentant l’unité eurasiatique, la coopération multilatérale et la montée d’une alternative à l’hégémonie du dollar."
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon

Le sommet de Tianjin n’a pas seulement édicté des principes ; il a lancé une mécanique institutionnelle qui peut transformer, à terme, l’architecture financière de l’Eurasie. Sous l’impulsion de Xi Jinping, les dirigeants de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) ont acté l’idée d’une banque de développement dédiée aux pays de l’OCS, pensée pour financer routes, gazoducs, corridors ferroviaires et projets énergétiques tout en réduisant la vulnérabilité des États membres aux chocs liés à la suprématie du dollar. 

Échelle et comparaison : Quel montant de capitalisation serait crédible ?

Pour mesurer l’ambition, il faut comparer. Les institutions concurrentes donnent des ordres de grandeur :

  • L’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) est capitalisée à 100 milliards USD et a vocation à financer des infrastructures régionales à grande échelle. 
  • La Nouvelle Banque de Développement des BRICS (NDB) dispose d’un capital autorisé de 100 milliards USD et d’un capital souscrit initial de l’ordre de 50 milliards USD (paid-in partielle selon états). 

Trois scénarios raisonnables pour la Banque SCO peuvent être proposés (chiffres indicatifs, fondés sur précédents institutionnels et capacités budgétaires des membres) :

  • Scénario conservateur — capitalisation initiale 10–20 milliards USD : cible les projets nationaux de taille moyenne ; lèverait des ressources par émission d’obligations régionales et prêts bilatéraux. (équivalent « niveau régional léger »).
  • Scénario intermédiaire (probable) — capitalisation 30–50 milliards USD : suffisante pour cofinancer corridors transfrontaliers et projets énergétiques majeurs en Asie centrale et Pakistan ; permettrait des émissions en monnaies locales et placements internationaux.
  • Scénario ambitieux — capitalisation 75–150 milliards USD : approche AIIB/NDB, capacité à financer grands projets indépendamment ; exigera contributions substantielles de Pékin et Moscou, et potentiellement des lignes de crédit de banques commerciales chinoises.

Ces ordres de grandeur ne sont pas des prévisions fermes, mais des bornes utiles pour évaluer l’effet de levier possible par rapport aux besoins d’infrastructure de la région et aux précédents multilatéraux. 

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Volumes commerciaux et besoins de financement : pourquoi la banque SCO aurait du travail

La logique économique est simple : plus l’OCS finance d’infrastructures (ports, voies ferrées, pipelines), plus les échanges régionaux augmentent et se « dédollarisent » potentiellement. Quelques repères récents :

  • Le commerce entre la Chine et les autres membres de l’OCS s’est élevé à ~512,4 milliards USD en 2024 (source officielle), et continue d’augmenter année après année. 
  • L’ensemble des échanges intra-OCS (incluant Russie, Inde, pays d’Asie centrale, Pakistan, Iran) représente plusieurs centaines de milliards supplémentaires ; la banque SCO viserait donc à capter une part des besoins de financement d’investissements structurants dans une zone où les besoins en infrastructures sont estimés en dizaines voire centaines de milliards sur la décennie à venir. 

Si la Banque SCO alignait, à terme, 30–50 milliards USD de capital initial et qu’elle cofinançait 3 à 5 projets par an de 0,5–2 milliards USD chacun, son taux d’utilisation serait élevé dès les premières années — garantissant influence politique et visibilité opérationnelle.

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Quelle monnaie pour quels financements ? le défi de la dédollarisation

La vocation politique de la Banque SCO est de réduire la dépendance au dollar. Sur la réalité actuelle des règlements :

  • Le dollar demeure dominant dans les paiements internationaux (~47–49% des paiements SWIFT en 2024–2025). 
  • Le renminbi (RMB) progresse mais demeure encore minoritaire au niveau global : part des paiements ~2.9% (juillet 2025) à l’échelle SWIFT ; cependant, dans les échanges bilatéraux impliquant la Chine, l’usage du RMB est bien plus élevé et tend à croître (Chine reporte des parts substantielles dans ses règlements bilatéraux). Implication pratique : une Banque SCO ambitieuse devra combiner plusieurs approches monétaires :
  • Émettre des prêts en monnaies locales (rouble, rúpie, somoni, tenge, etc.) et en yuan pour contourner les canaux dits « sensibles » en dollars ;
  • Développer des mécanismes de compensation locale (clearing houses régionales) pour régler les échanges intra-OCS sans passer par chambres de compensation américaines ou banques américaines ;
  • Créer des instruments en droits de tirage régionaux ou paniers de monnaies garantissant stabilité pour les emprunteurs (approche propre aux banques multilatérales mais adaptées au contexte régional).

Si, par exemple, la part des règlements en RMB dans les flux Sino-OCS atteignait 20–30% (scénario réaliste à moyen terme si Pékin offre incitations et infrastructures de paiement), la vulnérabilité aux sanctions exerçant par le dollar diminuerait notablement pour les transactions bilaterales Chine–Asie centrale. Cette estimation est une inférence fondée sur la croissance observée des règlements RMB dans les échanges commerciaux sino-régionaux. 

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Modes de financement et instruments : Comment la Banque SCO pourrait lever des fonds

Plusieurs leviers concrets existent :

  • Capital initial des États membres (contributions en yuans, roubles, roupies, etc.) ; Pékin pourrait fournir le cœur du capital et des lignes de crédit préférentielles ;
  • Émissions obligataires régionales libellées en yuans ou en paniers de devises, souscrites par banques publiques, fonds souverains et investisseurs institutionnels asiatiques ;
  • Cofinancement avec AIIB/NDB/banques de développement nationales pour mobiliser montants plus élevés sur des méga-projets ;
  • Swap lines et corridors de compensation mis en place entre banques centrales (modèle China-Russia CIPS/clearing adaptations) pour régler les transactions inter-banques.

La coopération avec les banques commerciales chinoises (ICBC, CCB, BOC) serait essentielle pour transformer la capacité de prêt en projets concrets et pour garantir la liquidité des émissions obligataires en yuans.

Conséquences pratiques pour la région et pour l’Occident
  • Pour la région : accès plus rapide et moins conditionné aux financements, capacités accrues pour réaliser projets transfrontaliers (corridors Chine-Asie centrale-Europe via voies ferrées, pipelines gaz/oléoducs), amélioration de connectivité logistique.
  • Pour la Russie : alternative à l’exclusion des marchés de capitaux occidentaux ; possibilité d’assurer paiements énergétiques en monnaies alternatives.
  • Pour l’Inde et le Pakistan : opportunité de financer corridors économiques régionaux sans dépendance exclusive aux bailleurs occidentaux.
  • Pour l’Occident : dilemme stratégique : tolérer une multipolarité financière croissante ou chercher à maintenir des garde-fous (sanctions, interdictions) qui risquent d’isoler encore davantage l’Europe.

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Limites et risques
  • Risque de conversion et liquidité : si la Banque SCO prête massivement en monnaies locales, elle devra gérer le risque de change et la liquidité secondaire (marché pour revendre ces actifs).
  • Gouvernance : la banque devra assurer transparence et standards bancaires crédibles pour attirer investisseurs internationaux ; sinon, ses emprunts obligataires pourraient être sous-souscrits hors champ chinois.
  • Fragilité politique : divergence d’intérêts (Inde vs Pakistan, positions sur Iran) pourrait limiter la capacité à déployer rapidement un programme homogène.

La Banque SCO, si elle voit le jour avec un capital initial de 30–50 milliards USD, pourrait, en moins de cinq ans, devenir un acteur central du financement eurasiatique, cofinançant des projets cumulés de plusieurs dizaines de milliards et poussant une partie significative des échanges régionaux vers des règlements en yuans ou en monnaies locales. Même dans le scénario conservateur (10–20 milliards), elle aurait un impact politique immédiat : offrir à des États sous pression occidentale un accès de secours aux financements.

La question n’est plus seulement « Si » la dédollarisation progressera, mais « À quelle vitesse » et « avec quels instruments ». Tianjin a fixé la politique : Pékin met maintenant en musique les leviers — banques, corridors, clearing houses — pour traduire une ambition géopolitique en capacités financières tangibles. L’Europe ferait bien d’en prendre note : la compétition pour les standards financiers et les infrastructures est déjà engagée, et les chiffres que nous avons cités montrent que l’enjeu financier est à la fois immense et immédiat.

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