ANALYSE – Xi Jinping et la « politique documentaire » : Le contrôle total des récits historiques

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.
La dynastie rouge : l’héritage de Xi Jinping
Xi Jinping, fils de Xi Zhongxun, appartient à la “dynastie rouge”, une élite politique descendante des fondateurs de la République populaire de Chine. Pour Xi, cet héritage n’est pas seulement un lien familial, mais un élément central de sa stratégie de gouvernance. Il a transformé le passé révolutionnaire de sa famille en une arme politique, consolidant son pouvoir grâce à un contrôle rigoureux des récits historiques.
Son père, Xi Zhongxun, fut une figure clé des premières années du Parti communiste. Né dans le Shaanxi, l’une des provinces les plus pauvres de Chine, Xi Zhongxun rejoignit le Parti à un jeune âge, motivé par le désir de transformer un pays ravagé par la guerre, la pauvreté et les inégalités. Il participa aux premières batailles révolutionnaires dans le nord du Shaanxi, où le Parti trouvait un terrain fertile pour le recrutement. Cependant, comme de nombreux autres dirigeants communistes, Xi Zhongxun fut victime des purges internes : il fut arrêté, accusé de déviations idéologiques, et échappa de justesse à l’exécution grâce à l’intervention de Mao Zedong.
Cette expérience marqua profondément non seulement la carrière de Xi Zhongxun, mais aussi la vision politique du jeune Xi Jinping. Des épreuves de son père, Xi apprit l’importance d’un contrôle total – du pouvoir, des récits et de la loyauté idéologique – comme condition de survie et de succès au sein du Parti.
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Yan’an : le mythe fondateur et le contrôle du récit
La base révolutionnaire de Yan’an occupe une place critique dans le récit historique officiel du Parti communiste chinois. Après la Longue Marche, qui réduisit l’armée communiste de 100 000 à 8 000 soldats, Yan’an devint un symbole de la résilience et de l’unité idéologique du Parti. Cependant, derrière cette image idyllique se cachent des histoires de répression et de manipulation.
C’est à Yan’an que Mao Zedong consolida son pouvoir à travers la campagne de rectification de 1942, ostensiblement destinée à renforcer l’unité idéologique, mais en réalité une purge brutale pour éliminer les dissidences internes. Wang Ming, un dirigeant formé à Moscou, fut l’une des principales cibles. Accusé de trahison et de collaboration avec le Kuomintang, Wang fut contraint à des confessions publiques et marginalisé par la suite. Mao ne se contenta pas de neutraliser ses rivaux : il réécrivit l’histoire de Yan’an pour se présenter comme le leader indispensable. Ses alliés furent célébrés comme des héros, tandis que ses opposants furent qualifiés de traîtres.
Cette réécriture n’était pas simplement symbolique. Mao comprit que contrôler l’histoire était essentiel pour consolider le pouvoir. Yan’an devint le laboratoire d’un modèle de gouvernance basé sur la répression et la manipulation idéologique, un modèle qui serait ultérieurement reproduit pendant la Révolution culturelle et au-delà.
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La politique documentaire : l’outil du contrôle total
La politique documentaire est l’un des piliers fondamentaux du système politique chinois. Dans un contexte où la constitution joue un rôle secondaire par rapport au Parti, les documents officiels – résolutions, circulaires et décrets – agissent comme des lois suprêmes. Ces documents ne se contentent pas de gouverner le présent, mais réécrivent également le passé pour légitimer le pouvoir du Parti. Mao Zedong fut le premier à utiliser stratégiquement ce système, solidifiant son leadership à travers des documents tels que la résolution sur l’histoire du Parti de 1945. Ce document éleva la “pensée de Mao Zedong” au rang de doctrine officielle, justifiant toutes ses actions passées et futures.
Xi Jinping a porté la politique documentaire à un nouveau niveau. Sa résolution historique de 2021 est l’exemple le plus récent et avancé de cette tradition. En suivant les traces de Mao et Deng Xiaoping, Xi a utilisé cette résolution pour redéfinir le rôle du Parti dans l’histoire de la Chine, se présentant comme une figure centrale et indispensable. La résolution célèbre le Parti comme la seule force capable de conduire la Chine vers une “renaissance nationale” tout en neutralisant toute narration alternative. Toute dissidence est décrite comme une menace à la stabilité nationale, et toute révision historique est perçue comme une attaque directe contre le Parti.
Le contrôle par les documents : la centralité du Parti
La politique documentaire de Xi Jinping ne se limite pas aux récits historiques. Elle régule tous les aspects de la gouvernance en Chine. Chaque décision – de la gestion économique à la répression politique – est codifiée dans des documents officiels qui ont valeur de loi. Ce système garantit la conformité avec la ligne officielle du Parti tout en éliminant toute possibilité de débat ou d’innovation.
Dans le cas des minorités ethniques, telles que les Ouïghours au Xinjiang, la politique documentaire justifie des campagnes de “rééducation” et une surveillance de masse comme des mesures nécessaires pour maintenir la stabilité nationale. Les documents officiels classifient la dissidence comme de l’extrémisme ou du terrorisme, légitimant des actions qui violent les droits humains fondamentaux. De même, la politique documentaire gouverne l’économie, imposant des objectifs spécifiques et limitant la flexibilité des entreprises. Chaque initiative doit s’aligner sur les objectifs nationaux définis par le Parti.
Ce système garantit un contrôle total, mais au prix d’une rigidité croissante. Chaque document représente une vérité absolue, et toute déviation est sévèrement punie. Cette approche centralisée limite la capacité du pays à s’adapter à de nouveaux défis et à répondre aux besoins de la population.
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Les limites de la rigidité documentaire
La politique documentaire, perfectionnée par Mao Zedong et portée à son apogée par Xi Jinping, est un outil de contrôle total qui combine idéologie, administration et répression. Cependant, cette rigidité peut devenir un obstacle. Bien qu’elle garantisse une stabilité à court terme, elle étouffe le débat et l’innovation, laissant peu de place pour aborder les complexités du XXIe siècle.
Alors que Xi Jinping utilise la politique documentaire pour consolider son pouvoir, l’avenir de la Chine reste incertain. L’histoire et les documents peuvent être des outils puissants, mais également dangereux. Si le Parti ne parvient pas à gérer les contradictions internes et à répondre aux pressions externes, il pourrait découvrir que le contrôle du passé et du présent ne suffit pas à garantir le contrôle de l’avenir. La Chine risque de devenir une nation prisonnière d’un système rigide, incapable d’évoluer et de relever les défis mondiaux.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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