
Journaliste, historienne et essayiste, Annick Asso s’est spécialisée depuis plusieurs années dans l’étude des génocides et de l’Arménie. À travers son dernier ouvrage, Le cantique des larmes : Arménie 1915 – Paroles de rescapés du génocide, (PERRIN, 2025), elle propose des témoignages poignants et inédits, collectés grâce à un important travail d’archives et d’entretiens, afin de rendre la parole aux survivants et d’apporter un éclairage singulier sur ce drame ayant marqué le XXe siècle.
Propos recueillis par Angélique Bouchard
Le Diplomate : Vous venez de publier Le cantique des larmes : Arménie 1915 – Paroles de rescapés du génocide. Pouvez-vous nous expliquer comment est né ce projet d’ouvrage et ce qui vous a motivée à rassembler ces témoignages ?
Annick Asso : Ce livre est né d’un double engagement : mémoriel et historique. Depuis plus de vingt ans, je travaille dans le cadre de mes recherches universitaires sur l’histoire, l’écriture et la représentation des génocides et notamment du génocide des Arméniens perpétré dans l’Empire Ottoman par le gouvernement Jeune-Turc en 1915. Constitués en objet d’étude et de recherche scientifique, les génocides nous plongent dans une matière à double fond. Dans cette histoire qui pourrait paraître ancienne – 110 ans après pour les Arméniens, 80 ans après pour la Shoah – on tombe toujours sur une mémoire à vif, une parole trop longtemps tue, qui s’exprime par différents mécanismes allant du refoulement à l’impérieuse nécessité de témoigner. Le Cantique des larmes rassemble des récits poignants, souvent inédits, collectés auprès de descendants de rescapés, de fonds familiaux et associatifs, d’archives oubliées. Ce sont ces voix venues du silence, des paroles d’exil et de survie que j’ai voulu faire entendre.
LD : En tant qu’historienne et journaliste, quel a été votre processus de recherche pour identifier et rencontrer les témoins ou les familles des rescapés ? Avez-vous été confrontée à des difficultés particulières dans la collecte de ces récits notamment de la variété des témoignages ?
AA : Comme pour les rescapés de la Shoah, nombreux sont ceux qui n’ont jamais raconté. Soit parce que la douleur était trop grande, soit parce que le monde n’était pas prêt à entendre. À cela s’ajoute la complexité d’un traumatisme collectif qui ne s’est pas accompagné d’un processus judiciaire équivalent à celui de Nuremberg.[1] Il a fallu du temps, du tact, et une grande patience pour que les historiens et les associations dédiées à l’archivage de la mémoire, telle l’association ARAM à Marseille, constituent des fonds d’archives exploitables. Ma démarche repose sur un croisement rigoureux entre témoignages directs, sources diplomatiques et archives familiales. Les récits ont été recueillis en France, en Arménie, aux Etats-Unis dans des communautés ou exhumés de publications anciennes. Après un travail de classement, de sélection, de traduction, chaque voix a été replacée dans son contexte pour rendre compte de l’ampleur du drame et de sa résonance intime.
LD : Pourquoi était-il, selon vous, important de mettre en avant des témoignages individuels plutôt que de se limiter à une approche strictement factuelle ou statistique de l’histoire du génocide arménien ?
AA : Parce que les chiffres ne suffisent pas à dire l’abîme. Le témoignage individualise l’événement, donne un visage à l’innommable. Le nombre de victimes du génocide des Arméniens s’élève à 1 500 000 morts. Il ne s’agit pas seulement de chiffres, mais de vies brisées, de douleurs transmises, d’identités recomposées dans l’exil. Comme dans les récits de la Shoah – je pense à Primo Levi, à Elie Wiesel ou à Charlotte Delbo – le témoignage arménien exprime une vérité intime, une mémoire blessée, mais aussi résistante. Le témoignage, en ce sens, est un outil de vérité, de réparation et de justice.
LD : Le 24 avril 1915 marque le coup d’envoi du génocide avec l’arrestation des intellectuels arméniens à Constantinople. Quel rôle ont joué les écrivains et penseurs arméniens dans la mémoire du génocide ?
AA : Parmi les premières cibles du génocide de 1915 figurent les intellectuels, les écrivains et les penseurs arméniens, frappés dès le 24 avril à Constantinople. Cette volonté d’anéantir une élite culturelle témoigne du projet total d’effacement d’un peuple. Daniel Varoujan, poète majeur de la modernité arménienne, est arrêté, torturé et assassiné avec une brutalité inouïe. Son œuvre, d’une grande force lyrique devient, à titre posthume, un symbole de résistance spirituelle. Krikor Zohrab, avocat, écrivain et député respecté au sein de l’Empire ottoman, est lui aussi déporté, avant d’être atrocement exécuté. Sa mort incarne la trahison d’un système qui prétendait à l’intégration tout en préparant l’extermination. Zabel Essayan, seule femme à figurer sur la liste des intellectuels arrêtés, parvient à s’enfuir. Elle s’engage alors dans une œuvre littéraire et militante bouleversante, documentant les massacres. Ce sont les figures tutélaires du Cantique des larmes qui participent d’une constellation mémorielle et littéraire essentielle pour comprendre à la fois la violence du génocide et la puissance du verbe comme acte de survie.
LD : Votre ouvrage mêle témoignages de rescapés et sources extérieures. Quel rôle ont joué les diplomates et observateurs étrangers dans la documentation du génocide des Arméniens ?
AA : J’ai intégré dans mon livre des témoignages de diplomates et d’observateurs étrangers qui ont vu de leurs propres yeux l’extermination des Arméniens. Parmi eux, Henry Morgenthau, ambassadeur des États-Unis à Constantinople, Leslie Davis et Oscar Heizer, consuls américains à Kharpout et Trébizonde, mais aussi le pasteur protestant allemand Johannes Lepsius ou encore Armin T. Wegner, infirmier allemand courageux, dont les lettres, écrits et les photographies prises clandestinement sont devenues des documents historiques incontournables. Ces récits, indépendants des sources arméniennes, confirment avec force la nature planifiée des massacres.
LD : Le génocide de 1915 a eu des répercussions profondes pour la diaspora arménienne, encore visibles aujourd’hui. Comment vos recherches éclairent-elles la question de l’héritage et de la transmission de la mémoire au sein des familles survivantes ?
AA : Le génocide ne s’arrête pas en 1915. Il traverse les générations, hante les familles, modèle des identités blessées qui encore aujourd’hui ne sont toujours pas réparées malgré l’apparence lisse de l’intégration des diasporas arméniennes par le monde. L’exil, la perte de la langue, les noms effacés ou transformés, les récits interrompus forment une sorte de palimpseste mémoriel. Comme dans les familles juives après la Shoah, cette mémoire transgénérationnelle se manifeste souvent par des traumatismes hérités, des angoisses inexplicables, ou une quête sans fin de l’origine. Le Cantique des larmes met en lumière cette transmission invisible, douloureuse, bien souvent taboue, qui continue de façonner les récits intimes et politiques des Arméniens d’aujourd’hui. De nombreux descendants de rescapés du génocide arménien en France cherchent encore à recomposer les récits manquants de leurs familles. Ces voix rassemblées forment une mémoire bien vivante qui continue d’agir en écho et d’œuvrer pour la transmission.
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LD : Votre livre paraît dans un contexte international complexe, où la reconnaissance des crimes de masse et les débats mémoriels restent parfois source de tensions géopolitiques. Comment espérez-vous que votre travail contribue au dialogue et à la compréhension de ces événements, notamment sur la scène diplomatique ?
AA : Le Cantique des larmes s’inscrit dans une dynamique de reconnaissance et de vigilance. Face aux négationnismes qui persistent sous des formes multiples, face aux violences de masse actuelles comme celles subies au Haut-Karabagh – entièrement vidé de sa population arménienne ancestrale depuis septembre 2023 – rappeler 1915, ce n’est pas ressortir des archives éculées, c’est dire que l’Histoire n’est pas finie. Très récemment, dans un contexte de fortes pressions géopolitiques, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a tenu des propos ambigus devant la presse turque, évitant de qualifier les événements de 1915 de « génocide » et suggérant que la question de leur reconnaissance relevait essentiellement de la diaspora. Ces déclarations, perçues comme une tentative d’apaisement diplomatique, suscitent une vive inquiétude en France et en Arménie. Il est impératif que les contraintes internationales actuelles n’amènent pas à renoncer à des principes aussi fondamentaux que la reconnaissance pleine et entière du génocide. L’histoire ne peut être révisée ni instrumentalisée au gré des intérêts du moment. Le 30 mars 2025, l’inauguration d’une rue Enver Pacha à Stépanakert (rebaptisé Khankendi), capitale du Haut-Karabagh, rappelle douloureusement les conséquences du déni. Enver Pacha était l’un des principaux ordonnateurs du génocide de 1915 avec Talaat Pacha et Djemal Pacha. Imaginez qu’on baptise une rue Adolf Hitler, Heinrich Himmler ou Joseph Goebbels en plein cœur de l’Europe, dans l’indifférence générale ! Face au silence international, face à ce type de provocations gravissimes, face à la banalisation du mal, les témoignages demeurent des sentinelles solides contre l’oubli et contre la répétition.
LD : Lors de l’écriture de votre ouvrage, y a-t-il un témoignage ou un échange qui vous a particulièrement marquée, au point de modifier votre propre regard sur l’histoire ou de susciter une émotion inédite ?
AA : Je voudrais citer un témoignage d’Aram Andonian sur Zeki Bey, le cruel Vali de Deïr-Zor, qui illustre crûment la logique d’extermination totale : « Zeki bey, afin de stimuler le zèle de massacre de ses aides, se baissait souvent du haut de son cheval, prenait de petits enfants par le bras, les faisait tourner une fois ou deux en l’air, puis les lâchait. Les pauvres petits venaient s’écraser sur le sol. Et Zeki bey criait à ses acolytes : “Ne croyez pas que je viens de tuer un innocent, même les nouveau-nés de ces gens sont coupables car ils porteront en eux le germe de la vengeance. Voulez-vous être certains du lendemain, n’épargnez pas les tout-petits.” Et les autres n’épargnaient point. » Pour Talaat Pacha, comme pour Heinrich Himmler plus tard, la crainte que les enfants survivent, grandissent et puissent un jour révéler la vérité de l’Histoire justifie leur élimination. L’assassinat systématique des enfants, parfois dès le berceau, devient une obsession génocidaire, révélant une volonté d’anéantissement radical, y compris de la mémoire. Tous les témoignages que j’ai sélectionnés pour cet ouvrage m’ont touchée, chacun révélant une facette unique de 1915.
LD : La dimension préventive des travaux sur les génocides est souvent mise en avant par les historiens et les chercheurs en relations internationales : en quoi, selon vous, la publication de ces témoignages peut-elle servir d’alerte quant aux risques de répétition de tels drames à l’avenir ?
AA : Les génocides ne surgissent jamais ex nihilo. Ils sont toujours précédés de discours haineux, de discriminations, de mécanismes d’exclusion et de déshumanisation. Les témoignages le racontent et permettent de repérer ces signaux. Ils disent ce qu’aucune analyse froide ne peut transmettre : la peur, la honte, la solitude, l’humiliation. Le processus de destruction à l’œuvre en 1915 présente des similitudes frappantes avec celui de la Shoah. Dans les deux cas, on retrouve une volonté d’effacement total, un usage méthodique de la terreur, et une négation persistante. Rappeler les faits, redonner leurs voix aux rescapés, c’est maintenir le monde en alerte.
LD : Enfin, quels conseils donneriez-vous à de jeunes chercheurs ou à toute personne souhaitant s’engager dans la recherche historique et la collecte de témoignages, notamment sur des sujets aussi sensibles et douloureux ?
AA : Je leur dirais de s’engager avec patience et avec respect mais aussi avec foi et conviction. On ne recueille pas un témoignage, on l’accueille. Cela implique une lecture ou une écoute sincère, une rigueur méthodologique, et une conscience éthique de ce que représente cette parole ou cet écrit. Il faut aussi se préparer à être bouleversé. Travailler sur les génocides, c’est affronter l’inhumain et, paradoxalement, rencontrer l’humain dans ce qu’il a de plus profond. Notre responsabilité est immense : nous sommes les passeurs d’une mémoire qui ne nous appartient pas, mais que nous avons le devoir de transmettre.
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[1] En 1919-1920 : des procès à Constantinople sont organisés par les autorités ottomanes (sous pression des Alliés). Plusieurs hauts responsables Jeunes-Turcs sont condamnés par contumace (car en fuite). Ces procès sont rapidement abandonnés avec le retour des nationalistes turcs au pouvoir.
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Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia – Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA – Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.

