ANALYSE – Le Grand Jeu Vert : Le besoin fait rage et la nécessité fait loi – PARTIE 3

ANALYSE – Le Grand Jeu Vert : Le besoin fait rage et la nécessité fait loi – PARTIE 3

lediplomate.media — imprimé le 03/03/2025
carte de l Australie
RéalisationLe Lab Le Diplo

Par Alexandre Damiens

L’Australie se trouve en plein milieu du Grand Jeu Vert : grenier à minerais, regorgeant d’éléments jugés critiques pour les transitions énergétiques, comme un havre minéral tant pour ses savoir-faire miniers que le respect de l’État de droit. Cependant, l’Australie est un exportateur d’énergies fossiles de premier plan, affectée dans ses territoires par le dérèglement climatique. Tiraillée par la tragédie des horizons, elle est aussi écartelée par les calculs que lui imposent son premier partenaire stratégique, les États-Unis, et son premier partenaire économique, la Chine. L’Australie se trouve au centre des préoccupations stratégiques d’un espace ouvert, l’Indopacifique, où les courants commerciaux sont forts et les courants énergiques sont puissants. Cette zone vectorise les flux entre Moyen Orient, Afrique, Inde, Chine et l’Asie en général. L’Indopacifique est un espace de recouvrement entre une Amérique qui se veut plus Pacifique et une Chine qui se montre moins timorée. Ainsi, l’Indopacifique est un espace ouvert qui se verrouille de jour en jour. L’Australie, comme tant d’autres localement, mais aussi l’Union Européenne ou l’Arabie Saoudite par exemple, doivent arbitrer entre le parapluie militaire américain et les conteneurs derniers cris chinois.

Un monde bas carbone est un monde à haut contenu minéral. Une nouvelle course aux ressources a lieu. Les îlots idéals ne sont plus isolés et les idylles libérales se sont presque toutes envolées. En effet, le concert des puissances géopolitiques a toujours été une question énergétique, maudit est celui qui l’oublie. Dans ce troisième et dernier article, le concept du Green Great Game est mis à l’épreuve en passant l’Australie sous son prisme. Ce cas pratique sera un exemple probant du spectre large des problématiques à embrasser afin de limiter les impensés stratégiques[i]. Ces derniers ont été le sujet du second article de ce triptyque en proposant une mise en lumière des angles morts et une mise en perspective des rapports biaisées qu’entrainent une lecture naïve des impératifs écologiques. La lutte contre le changement climatique n’est pas la fin des luttes[ii], comme l’explique le premier article de ce dossier.

Chaque jour un peu plus, la réalité montre que le prisme du Green Great Game est d’une acuité flagrante pour décrypter l’actualité en profondeur voire les profondeurs de l’actualité.

À lire aussi : The Green Great Game – PARTIE 1 Le Grand Jeu Vert : la lutte contre le changement climatique n’est pas la fin des luttes

L’Australie : « le grenier à minerais »

« La richesse et la variété des minéraux de l’Australie ont attiré des explorateurs depuis des milliers d’années et nous marchons aujourd’hui sur les traces des Aborigènes et des insulaires du détroit de Torres, les premiers cartographes et mineurs d’Australie ». Ces mots ouvrent le dernier rapport sur les ressources minérales du gouvernement australien[iii]. La géologie unique de l’Australie lui permet d’abriter des gisements de minéraux importants à l’échelle mondiale. Le secteur minier compte pour 15% du PIB de l’Australie, avec plus de 330 mines en activité produisant 27 minéraux différents.

Outre le charbon, le pétrole, le gaz et l’uranium, l’Australie dispose également de différents gisements de classe mondiale pour le lithium, le nickel, le cobalt, les terres rares auxquels s’ajoutent des gisements d’or, d’argent, de cuivre, de titane… Les réserves australiennes d’or, d’uranium, de nickel et de minerai de fer sont les plus importantes au monde. Pour 14 autres matières premières, l’Australie se classe dans le top 5 des réserves mondiales, notamment pour l’argent, le charbon, le cuivre, le cobalt et le lithium.  

L’Australie est, et restera, le grenier à minerais : elle explore beaucoup, elle extraie beaucoup, elle exporte beaucoup. Le volume et la diversification des ressources énergétiques et minérales de l’Australie en font un acteur de premier plan sur la scène mondiale. En 2022, l’Australie était le premier producteur mondial de lithium et de fer, le troisième producteur d’or et de terres rares, le quatrième producteur de cobalt et d’uranium, et le cinquième producteur de charbon et de nickel.

L’Australie : Pile au milieu du Grand Jeu

L’Australie est un territoire très affecté par les conséquences du changement climatique. Les régulateurs financiers australiens indiquent que : « peu de forces affectant l’économie australienne peuvent rivaliser avec l’ampleur, la persistance et le risque systémique associés au changement climatique[iv] ». Même si l’Australie a toujours connu la sécheresse et les inondations, le changement climatique en augmente à la fois la fréquence et la gravité[v]. Par exemple, le coût annuel moyen des seules inondations est passé de 620 millions de dollars australiens en moyenne annuelle sur une période de 30 ans à plus de 2,2 milliards au cours des cinq dernières années[vi]. L’Australie abrite la célèbre Grande Barrière de corail. L’autorité qui gère le parc marin associé indique que « le changement climatique est la plus grande menace qui pèse sur la Grande Barrière de Corail[vii] ». Cette conclusion rejoint celle des régulateurs financiers du pays : les dommages cumulés causés à la productivité australienne par le changement climatique devraient atteindre 4 200 milliards de dollars d’ici 2100[viii]. Dans ce contexte, l’Australie s’est engagée à atteindre la neutralité climatique d’ici 2050 et à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 43 % par rapport aux niveaux de 2005, d’ici 2030[ix].

L’Australie – avec charbon, pétrole et gaz – fait face à la tragédie des horizons[x]. Comment se protéger des chaleurs extrêmes et des inondations, demain, quand on est, aujourd’hui, l’un des plus gros exportateurs de charbon et de gaz ? L’Australie est le 8ème producteur d’énergie primaire au monde, cumulant 3% des extractions. Elle se situe notamment derrière la Chine (20%), les États-Unis (15%), la Russie (10%), l’Inde (4%) et l’Arabie Saoudite (4%)[xi]. Mais, 80 % de l’énergie produite en Australie est exportée. L’Australie est le premier exportateur de charbon métallurgique et le deuxième exportateur de charbon thermique. Plus de 70 % de la production australienne de gaz naturel est exportée[xii]. Avec 27 millions d’habitants et un pourcentage faible des émissions mondiales – 1 % du total, soit environ 440 millions de tonnes de CO2eq par an[xiii] – l’Australie peut apparaitre comme un petit acteur du changement climatique. Mais, lorsque les émissions provenant des exportations des combustibles fossiles extraits en Australie sont ajoutées à ses émissions nationales, l’Australie s’avère être un contributeur important au réchauffement de la planète. En août 2024, une étude de l’université de Sydney[xiv] conclut même que le cycle de vie des émissions de ses exportations de combustibles fossiles la place au deuxième rang mondial, devancée seulement par la Russie, et devant les États-Unis et tous les pays de l’OPEP. L’industrie australienne du pétrole et du gaz[xv] indique qu’elle génère près de 500 milliards de dollars par an et qu’elle contribue aux finances publiques du pays à hauteur de 17 milliards[xvi]. Aujourd’hui, l’industrie des énergies fossiles représentent plus de 5 % du PIB de l’Australie et emploie plusieurs centaines de milliers de personnes[xvii]. En conclusion, demain : c’est loin…

L’Australie – avec minerais et matières stratégiques – fait face à l’appétit des transitions. Un monde bas carbone – avec plus de panneaux solaires, d’éoliennes, de batteries, de véhicules électriques, d’électrolyseurs et même de réacteurs nucléaires – est un monde à haut contenu minéral. Ce monde décuple les besoins mondiaux en lithium, cobalt, nickel, platine, terres rares, uranium dont regorgent les terres australiennes qui font figure de havre minéral. Les minerais essentiels aux technologies nécessaires à la transition énergétique sont dits critiques, car ils sont indispensables aux technologies dites propres et en disposer est une affaire assez complexe. En effet, de multiples disruptions d’approvisionnement sont envisageables. Les énergies fossiles et les épisodes de leurs disruptions sont là pour le rappeler. De nombreux paramètres sont considérés afin d’établir la criticité d’un élément minéral : sa disponibilité dans le temps, en tenant compte des trajectoires de consommation et de production, et sa disponibilité dans l’espace, en tenant compte des facteurs infrastructurels mais aussi conjoncturels. Il s’agit d’examiner les accès aux gisements miniers, la diversification géographiques des minéraux et la résilience des voies de production pour obtenir l’élément minéral raffiné sous la forme désirée. Il est également nécessaire de tenir compte des risques politiques, sociaux et réglementaires. Ces facteurs peuvent générer des instabilités si, par exemple, les autorités d’un pays imposent des quotas pour réduire la production, et faire monter les prix, ou que les permis d’extraction sont indéfiniment reportés du fait de pressions sociétales, ce qui détruit la rentabilité du projet. L’ensemble de ces successions et implications forme des chaines de valeur, spécifiques à chaque élément minéral dont, étape par étape, on peut mesurer la disponibilité, la capacité et la concentration géographique ou capitalistique. Bien placée sur l’ensemble de ces facteurs, l’Australie semble être un havre minéral.

L’Australie, ses chaînes de valeur et ses cordes de rappel

L’Australie est l’antre occidental voire anglo-saxon dont l’ancre est jetée dans l’Indopacifique. Au départ, les chaînes métalliques des bagnards[xviii] et la valeur des filons aurifères[xix] forment la nation australienne. Aujourd’hui, la démographie, les institutions, la culture et les valeurs de cette île continentale de l’Indopacifique sont anglo-saxonnes[xx]. En 1901, l’Australie devient une nation, formant le Commonwealth d’Australie[xxi] : un dominion de l’empire britannique, souverain dans ses affaires intérieures. L’Australie établira le contrôle de ses affaires extérieures au cours des décennies suivantes. LAustralia Act 1986[xxii], adopté simultanément par les parlements australien et britannique, abolit les liens juridiques entre les deux pays. La population australienne est estimée à 27 millions de personnes, dont 30% sont nées ailleurs. Le dernier recensement[xxiii] indique que 8,3 millions de personnes se déclarent d’origine australienne, 8,4 millions d’origine anglaise, 2,4 millions d’origine irlandaise, 2,1 millions d’origine écossaise et 1 million d’origine allemande. Toutefois, les communautés asiatiques sont importantes. Le recensement indique notamment 1,4 millions de personnes d’origine chinoise (5%), 800 000 personnes d’origine indienne (3%).

L’Australie se trouve entre deux Océans, entre deux Grands et prise entre deux feux. L’Australie est bordée par l’Océan Indien et l’Océan Pacifique, lieux où les courants commerciaux et énergétiques mondiaux sont les plus forts[xxiv]. L’Australie a pour premier partenaire stratégique les États-Unis et comme premier partenaire économique la Chine. L’un et l’autre ont des leviers qu’ils peuvent actionner en Australie, l’un contre l’autre. La croissance chinoise des dernières décennies s’est notamment appuyée sur sa capacité à disposer des ressources australiennes, en particulier ses ressources énergétiques et minérales. Les exportations australiennes vers la Chine se sont élevées à $120 milliards en 2023, dont 55 milliards de fer, 30 milliards de charbon, 13 milliards de gaz naturel, 7 milliards d’or et 4 milliards de cuivre[xxv]. La moitié des investissements chinois en Australie sont liés aux secteurs extractifs : énergie et mines[xxvi], avec un montant de 71 milliards de dollars australiens entre 2006 et 2023. La Chine investit également dans les infrastructures australiennes : ports, chemins de fer et réseaux électriques, avec 11 milliards sur la même période. L’industrie minière australienne ainsi qu’une bonne partie de l’activité économique du pays dépendent de façon importante de sa relation commerciale avec la Chine, la plus importante qu’elle ait avec un autre État.  

Valeurs occidentales essentielles et chaines de valeur minérales extrême-orientales emprisonnent le lucky country[xxvii]. La Chine offre une promesse de prospérité contre le tribut et un certain silence[xxviii], les États-Unis s’offrent les tribunes pour la sécurité et avancent certaines promesses. Face à l’influence chinoise grandissante en Australie, le parlement australien a passé plusieurs lois sur l’espionnage, l’ingérence et l’influence étrangères. Ce cadre législatif a permis le blocage d’opérations d’acquisition de sociétés minières australiennes par des sociétés chinoises[xxix] sur la filière du lithium, élément essentiel des batteries de véhicules électriques. Sur la même période et pour la même filière, plusieurs mouvements de fusion-acquisition de grande importance ont eu lieu entre des sociétés australiennes (AU) et britanniques (UK) et américaines (US) ont eu lieu[xxx]. AUKUS, nous y reviendrons plus loin, est un signal que les rangs s’organisent… En effet, la Chine a mis en place un vaste système international d’approvisionnement en minerais critiques dont l’Australie fait partie. Les gisements de lithium, de cobalt, de nickel, de terres rares sont principalement situés hors de l’OCDE où la Chine exerce une influence significative, mais l’Australie fait figure d’exception. C’est surement l’une des raisons qui conduit, aujourd’hui, les États-Unis à accorder une importance capitale au secteur minier australien. En juin 2022, le Ministère américain de la Défense a signé un contrat de 120 millions de dollars avec la société australienne Lynas pour développer une installation de séparation de terres rares lourdes aux États-Unis. La matière première de l’installation devrait provenir de la mine de Lynas en Australie. En février 2021, le ministère de la Défense avait déjà signé un contrat de 30,4 millions de dollars avec Lynas pour établir des capacités de traitement pour des terres rares légères[xxxi]. D’ailleurs, en juillet 2022, les États-Unis et l’Australie ont annoncé[xxxii] renforcer leur coopération dans le domaine des minéraux critiques pour garantir des chaînes d’approvisionnement résilientes, diversifiées, responsables et durables, englobant les étapes d’extraction et de raffinage. Cette annonce sera réitérée en octobre 2024, l’associant aux efforts australo-américains pour le soutien de leurs partenaires de l’Indopacifique dans leur transition énergétique[xxxiii], transition qui n’est plus vraiment à l’ordre du jour de l’Administration Trump. Cependant, la stratégie minérale américaine présente un continuum fort entre Obama-Trump-Biden-Trump[xxxiv]. Le 21 janvier 2025, soit le lendemain du second retrait des États-Unis de l’Accord de Paris par Trump, le Ministre Américain des Affaires étrangères rencontre son homologue australien et il annonce[xxxv] la poursuite des efforts au sein de leur partenariat pour les minerais critiques et la sécurité de leurs chaines d’approvisionnement.

L’Australie sur l’échiquier « Chimerica[xxxvi] »

L’Australie est un appui du pivot asiatique américain et dans la sphère d’influence de l’empire du Milieu. Si un temps il était dit que l’Australie n’avait pas à choisir entre son histoire et sa géographie[xxxvii], il semble qu’aujourd’hui ses calculs ne puissent plus simplement ou uniquement se résoudre à équilibrer son économie d’un côté et sa sécurité de l’autre.  Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la Chine dominait son étranger proche, sinisant le proche et civilisant le lointain. Avec l’intrusion Occidentale, et notamment le choc des guerres de l’opium, démarre, selon l’historiographie communiste, le siècle des humiliations[xxxviii]. La vision ancestrale chinoise, que le soft powerchinois ranime aujourd’hui, est celle d’un centre qui diffuse son influence civilisatrice vers la périphérie, là où se trouve maintenant l’Australie, son énergie et ses minerais, dont doit disposer la Chine pour mener le Grand Jeu Vert. Mais, il y a presque 15 ans, les États-Unis ont annoncé un grand tournant vers l’Asie[xxxix]. Depuis lors, les États-Unis ajustent leur posture stratégique, sans ignorer la profondeur des interdépendances économiques de tous les voisins de la Chine avec cette dernière. Les alternances politiques en Australie et aux États-Unis ont donné quelques frayeurs à l’ensemble de la zone Indopacifique, tels les engagements d’Obama, les réengagements de Biden, les désengagements de Trump, mais aussi le réchauffement et la glaciation des relations sino-australiennes des ères Morrison et Albanese, dont les mouvements de charbon et les investissements chinois ont pu être les otages. D’un autre côté, les outils mis en place par l’Administration et le Congrès américains sont plus qu’explicites : faveurs fiscales dont peuvent bénéficier les minerais australiens sous couvert d’accord de libre-échange, le fameux Inflation Reduction Act tant commenté, ou les centaines de millions de dollars d’aides financières publiques[xl] aux mineurs et raffineurs Américains en Australie ou Australiens aux États-Unis. 

L’Australie – avec minéraux et matières critiques – est un espace de stratégies et de trahisons.   La France en a fait les frais. L’Australie souhaite présenter son environnement géographique et stratégique selon une carte mentale qu’elle pense avoir inspirée, voire créée : l’Indopacifique[xli]. L’Australie réagit à l’influence croissante de la Chine, en Australie et dans sa région, non seulement en assurant sa propre défense, mais aussi en cherchant à modifier l’équilibre des forces dans la région Indopacifique[xlii]. L’alliance militaire AUKUS (AU-UK-US), annoncée en septembre 2021, passe mal en France car elle implique l’annulation du « contrat du siècle », 12 sous-marins pour 56 milliards d’euros, vécue comme « un coup dans le dos »[xliii]. Elle passe mal aussi dans l’Indopacifique, car AUKUS reconforme les équations de la région. Dans le calcul de l’opération par les membres de l’alliance AUKUS, compte tenu des développements depuis lors, outre les considérations militaires, il ne peut être exclu que, dès le départ, les considérations minérales étaient un déterminant important. Il existe dans la psyché collective australienne un certain degré de malaise existentiel lié au fait d’être une nation largement européenne de faible population, occupant un continent doté d’importantes ressources naturelles et situé relativement près des immenses centres de population en pleine expansion de l’Asie. La culture stratégique de l’Australie implique des sentiments d’insécurité et d’isolement[xliv]. Il est évident, depuis longtemps, que l’Australie est plus à l’aise avec le monde anglo-saxon et sa vision de l’intelligence, qu’avec la vision française qui dispose de sa propre notion d’autonomie stratégique[xlv]. Les États-Unis aiment rappeler que l’Australie a toujours été fidèle, notamment en Iraq… Les États n’oublient pas ; et, « [ils] n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts[xlvi] ».

L’Australie est au centre d’un jeu stratégique dans un espace ouvert que les deux puissances du moment veulent verrouiller : l’Indopacifique. Le XXIe siècle sera celui du Pacifique, pas sûr qu’il porte le nom des temps qui s’annoncent. L’Australie est aujourd’hui plus au cœur des stratégies qu’elle ne l’a été pendant la guerre froide, centrée sur une confrontation potentielle entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie. La géostratégie d’aujourd’hui se concentre sur les voies maritimes qui relient le golfe Persique, riche en énergie, l’Afrique, riche en minerais, aux économies en expansion de l’Asie. En s’appuyant sur des forums de sécurité, comme le Quad (Australie, Japon, Inde, États-Unis), qui dérivent vers des intérêts stratégiques où l’Australie peut fournir un support – sa position, son sol ou son sous-sol – ou en s’appuyant sur des forums économiques, comme l’ASEAN, qui dérivent vers des intérêts de sécurité où l’Australie peut offrir des supports – sa position, ses côtes ou ses aires maritimes, l’Australie indique lutter contre la fermeture d’un espace essentiel à la mondialisation où les empires du XXIesiècle usent leur hard power, leur soft power et même leur sharp power. L’Australie entretient des relations bilatérales denses avec les pays environnants, en particulier le Japon et l’Inde. Quant aux deux Grands, ici, les États-Unis établissent AUKUS ; là, la Chine réplique par des bases militaires aux îles Salomon. Ensuite, les tensions sont montées d’un cran, et plus haut, certaines à Taïwan. Ici, le Vietnam ; là, le Cambodge. Ici, l’Inde, là, le Pakistan. Ici, la Thaïlande ; là, l’Indonésie. L’observateur avertit croisera la lecture des cartes du sous-sol et des réserves minérales avec celle des cartes des routes commerciales maritimes, des ports et bases militaires, des alliances américaines ou chinoises[xlvii]

L’Australie : Une île, mais pas un cas isolé

Le Grand Jeu Vert est un jeu planétaire, ils parcourent le monde en long, en large et en travers. Les négociations actuelles entre les États-Unis et la Russie pour une paix en Ukraine mettent en avant les discussions sur les terres rares, les minerais et le ressources qu’abrite l’Ukraine. Au même moment, les États-Unis expriment des vues sur le Groenland et le Canada, des terres tout aussi minérales alors que la Chine peut soutenir des positions très fortes en Afrique ou en Amérique Latine. Le lithium d’Afghanistan ou d’Argentine, le Cobalt du Sahara occidental ou du Congo révèlent les tensions fortes qui parcourent l’ensemble du monde… Surprise ?

L’Union Européenne se trouve contrainte et forcée de résoudre l’équation entre partenaire stratégique, États-Unis, et partenaire économique, Chine. Les deux Grands s’impatientent, comme en Australie, comme en Arabie Saoudite, comme à tant d’autres endroits sur le globe. Stupeur ? 

Le parapluie militaire Américain face aux conteneurs derniers cris chinois, tout ceci a-t-il une fin ? Avec un brin de cynisme, l’observateur remarquera que la Chine essaie de soumettre sans combattre, selon Sun Tzu, alors que les États-Unis combattent sans soumettre, sans grand garde-fou. Ce n’est ni plus ni moins qu’une vue supplémentaire sur les corrélations colonialiste d’antan : the trade follow the flag ou the flag follow the trade

À lire aussi :« Pauvres peuples du Pacifique, si loin de Dieu et si proches de la Chine »

La fin du jeu

Plus qu’une simple commodité, l’énergie est la monnaie universelle[xlviii] qui est aux prémices même des premières secondes[xlix]De sa lente et progressive condensation dans la sombre nuit éternelle et infinie, la matière que nous sommes et toutes les matières que nous consommons ne sont qu’une petite fraction du bain énergétique dans lequel nous flottons. Les répliques des mouvements de battements entre concentration/diffusion ou agrégation/distribution aux deux échelles de l’infini – poussières et univers – doivent nous amener à considérer également sous cet angle les phénomènes sociétaux au sein de notre humanité.

L’écoulement de l’énergie suit naturellement les potentiels[l] : du chaud vers le froid, du haut vers le bas, etc. Les courants économiques se nourrissent aussi des différences de potentiels, dans l’espace et dans le temps. Sur notre planète, il est difficile de ne pas constater que la richesse s’accumule ou que l’opulence s’accroit, de façon différentielle dans l’espace et à travers les temps[li]. Par ailleurs, à des échelles plus resserrées, les taux de change de la monnaie font voyager le capital dans l’espace et les taux d’intérêt le font voyager dans le temps. 

Poser un diagnostic clair est la première des nécessités pour résoudre une situation problématique[lii] : le concept du Grand Jeu Vert poursuit ce but. Il ne s’agit pas de prôner la loi du plus fort ; tout justement, il s’agit d’exercer son intelligence à comprendre les rapports de force, de comprendre les mécanismes à l’œuvre, de saisir la réalité et d’essayer de l’anticiper afin de la dépasser. 

Il n’est de richesse que d’énergie[liii] : il n’y a ni puissance ni force en son absence. L’Homme est un animal, il comprend la compétition. L’Homme est un animal social, il comprend la coopération. L’Homme est un animal cultuel et culturel, il apprend de génération en génération. Peut-il dépasser sa condition ? Il n’est de libération sans contrainte ; et, là encore, la contrainte est une notion énergétique : la force exercée sur la surface de la matière…

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La richesse et les émissions sont mal réparties, les minerais et les énergies aussi. Depuis toujours. De ces différences de potentiel résultent les mouvements incessants, ruées vers l’or et ponts d’or, qui nourrissent individus, entreprises, sociétés et civilisations vers leur supposé âge d’or. Dès lors, Or, Or bleu (eau), Or vert (agriculture), Or blanc (sel), Or noir (pétrole), nouvel Or blanc (lithium) attisent les convoitises… Le veau d’or a un cœur de pierre, qui n’a cessé de créer de nouvelles frontières sur les terres.

La réalité montre, chaque jour un peu plus, que le concept du Green Great Game est d’une acuité flagrante pour décrypter l’humanité en profondeur voire les profondeurs de l’humanité. La nature a horreur du vide ; et, la nature humaine est avide : le besoin fait rage et la nécessité fait loi.

À lire aussi : World Energy Summit 2025 : L’Italie renforce son statut de hub énergétique entre Europe et Moyen-Orient


[i] Alexandre Damiens, Le Grand Jeu Vert – Impensé stratégique : l’enfer est pavé de bonnes intentions, Le Diplomate Media, 5 février 2025.

[ii] Alexandre Damiens, Le Grand Jeu Vert – La lutte contre le changement climatique n’est pas la fin des luttes, Le Diplomate Media, 23 janvier 2025.

[iii] Minister for Resources and Minister for Northern Australia, Department of Industry, Science and Resources.  Geoscience Australia, Australia’s Identified Mineral Resources 2023, Canberra, 2024.

[iv] Climate Council of Australia, Compound Costs: How climate change is damaging Australia’s economy, 2019.

[v] The Bureau of Meteorology and CSIRO/National science agency, Australian Government, State of Climate 2024, B&M|24-00239.

[vi] Insurance Council of Australia, Insurance Catastrophe Resilience Report 2023-24, 2024. 

[vii] Great Barrier Reef Marine Park Authority – Australian Government, Climate change, 2025.

[viii] Ibid, Section : Key Findings.

[ix] Australian Government Department of Industry, Science, Energy and Resources, Australia’s Nationally Determined Contribution Communication 2022.

[x] Mark Carney, Ancien Gouverneur de la Banque d’Angleterre (2013-2020), Breaking the Tragedy of the Horizon: climate change and financial stability. Discours à Lloyd’s, Londres, 29 septembre 2015. En somme, Carney indique que les gains à court terme prévalent même si les risques à long terme sont importants. Il souligne ainsi les lacunes dans la gestion des risques, notamment l’inadéquation entre couverture des risques et investissement des grands acteurs et bailleurs de fonds. Depuis lors, il prône une plus grande transparence financière quant à la contribution ET l’exposition aux risques climatiques (concept connu des spécialistes par le vocable : double matérialité). 

[xi] Australian Government, Minister for Resources, Department of Industry, Science and Resources. Geoscience Australia, Australia’s Energy Commodity Resources, 2024 Edition. 2024. Canberra. 

[xii] Australian Government, Department of Climate Change, Energy and the Environment and Water, Australian Energy Update 2024. August 2024. Canberra.

[xiii] Australian Government, Department of Climate Change, Energy and the Environment and Water, Quarterly Update of Australia’s National Greenhouse Gas inventory: March 2024. 2024. Canberra.

[xiv] UNSW Sydney et UNSW Australian Human Rights Institute, Escalation: The destructive force of Australia’s fossil fuel exports on our climate, Australian Climate Accountability Project. August 2024.

[xv] Australian Energy Producers, site internet: section Our contribution. <energyproducers.au/policy/our-contribution/>

[xvi] Australian Energy Producers, Australian oil and gas sector delivers record contribution to government revenues in 2023-24, Press release, 13 May 2024. 

[xvii] Gas Energy Australia, The economic contribution of the Australian gas economy in 2021-22, September 2023. Report by Acil Allen to Gas Energy Australia.

[xviii] À partir de 1788, la Grande-Bretagne établit une colonie pénitentiaire en Australie, où les peuples indigènes d’Australie vivent depuis 60 000 ans.

[xix] La ruée vers l’or des années 1850 amène des personnes du monde entier

[xx] Australian Government, About Australia: Australian Democracy. <dfat.gov.au/about-australia#democracy>. L’Australie est une démocratie représentative dont la constitution établit un gouvernement fédéral, basé sur la tradition britannique dont elle partage les valeurs fondamentales : liberté d’élire et d’être élu, liberté de réunion, liberté d’expression et de croyance religieuse, État de droit et respect des droits fondamentaux de l’Homme.

[xxi] Australian Government, Department of Foreign Affairs and Trade, Australia in Brief – Summary Edition, 52nd edition, September 2021. 

[xxii] Australia Act 1986, UK Public General Acts, 1986 c.2, 17th February 1986. Extraits: 1. No Act of the Parliament of the United Kingdom passed after the commencement of this Act shall extend, or be deemed to extend, to the Commonwealth, to a State or to a Territory as part of the law of the Commonwealth, of the State or of the Territory. 2.1; It is hereby declared and enacted that the legislative powers of the Parliament of each State include full power to make laws for the peace, order and good government of that State that have extra-territorial operation. 

[xxiii] Australian Government, Australian Bureau of Statistics 2021: Census of Population and Housing, G08, Ancestry by country of birth of parents.  

[xxiv] Indopacifique : 65% de la population mondiale, 60% du PIB mondial, 50% du commerce international en valeur, 60% du volume du pétrole déplacé par voie maritime.

[xxv] Giulia Interesse and Yi Wu, China-Australia Economic Ties: Trade, Investment, and Latest Updates, China Briefing, December 20, 2024.

[xxvi] KPMG and The University of Sydney, Demystifying Chinese Investment in Australia, April 2024. 

[xxvii] Surnom de l’Australie d’après un roman australien The Lucky Country, par Donald Horne en 1964. Dans ce roman, Horne décrit l’ascension de l’Australie comme étant le fruit de ses ressources héritées plus que d’un effort ou d’une force politique ou économique. 

[xxviii] François Godement, Les ambivalences chinoises sur l’ordre international, Lecture à la Sorbonne pour la Chaire des Grands Enjeux Stratégiques Contemporains, 29 janvier 2018. 

[xxix] Kirsty Needham and Lewis Jackson, Australia blocks acquisition of lithium mine by China-linked firm, Reuters, July 21, 2023.

[xxx] Voir la fusion entre Allkem (Australie) et Livent (États-Unis) finalisée en novembre 2023 pour devenir en janvier 2024 Arcadium Lithium, société rachetée en grande partie ensuite par Rio Tinto (Australie – Grande Bretagne). Voir également l’intégration verticale opérée par Albermale (États-Unis), en achetant Western Lithium (Australie) (2022).   

[xxxi] Gracelin Baskaran and Duncan Wood, Center for Strategic & International Studies (CSIS), Critical Minerals and the Future of the U.S. Economy, February 10, 2025. Section 2, Chapter 8: An Evaluation of the Defense Production Act.

[xxxii] U.S. Department of Energy, Australia and U.S. Join Forces on the Path to Net-Zero, New Joint Partnership Will Help Increase and Diversify Supply ChainsDeploy Clean Energy Across the World. July 12, 2022. 

[xxxiii] U.S. Department of Energy, Joint Statement Between the U.S. and Australia on the 2024 Ministerial Dialogue on Clean Energy, October 4, 2024.

[xxxiv] Alexandre Damiens, Les États-Unis, l’Union Européenne et le Green Great Game, Politique étrangère, N°244(4), 43-57. Décembre 2024.

[xxxv] U.S. Department of State, Office of the Spokesperson, Secretary Rubio’s Meeting with Australian Minister for Foreign Affairs Wong. January 21, 2025.

[xxxvi] Terme forgé par l’historien britannique Niall Fergusson, signifiant l’interdépendance forte entre la Chine et l’Amérique.

[xxxvii] John Howard, Premier Ministre de l’Australie (1996-2007). « I do not believe that Australia faces a choice between our history and our geography”, September 1996.

[xxxviii] Anne Cheng, De la « Chine-monde » à la Chine du nouvel ordre mondial, Lecture à la Sorbonne pour la Chaire des Grands Enjeux Stratégiques Contemporains, 22 janvier 2018.

[xxxix] Stratégie géopolitique et géostratégique du Président Obama, intitulée « Rebalance strategy ». Voir notamment: White House, Remarks by President Obama to the Australian Parliament, November 17, 2011. “In the Asia Pacific in the 21st century, the United States of America is all in.’’ ‘‘deliberate and strategic decision’’ that the United States would, as a Pacific nation, ‘‘play a larger and long-term role in shaping this region and its future’’.

[xl] Reta Jo Lewis, Président de EXIM Bank, Export Import Bank of The United States, EXIM Chair Lewis Strenghtens Critical Minerals Partnership in Australia, September 9, 2024.

[xli] Rory Medcalf, Head of National Security College at the Australian National University, China and the Indo-Pacific: Multipolatity, Solidarity and Strategic Patience, Lecture à la Sorbonne pour la Chaire des Grands Enjeux Stratégiques Contemporains, 12 mars 2018. 

[xlii] US Congressional Research Service, Australia’s Strategic Posture. October 9, 2020.

[xliii] Franceinfo, Jean-Yves Le Drian dénonce « un coup dans le dos » après la rupture du contrat des sous-marins par l’Australie, 16/09/2021.

[xliv] US Congressional Research Service, Australia’s and the U.S. Rebalancing to Asia Strategy. October 26, 2012.

[xlv] Ibid, Rory Medcalf, 2018.

[xlvi] Citation de Charles de Gaulle. 

[xlvii] Anthony, H. Cordesman, Burke Chain In Strategy, Chinese Strategy and Military Forces, August 3, 2021. Center for Strategic & International Studies (CSIS).

[xlviii] Vaclav Smil, Energy and Civilization: A History, The MIT Press, 2017.

[xlix] Le Big Bang reste aujourd’hui la description d’une gigantesque explosion d’énergie.

[l] Cette réflexion introduit l’entropie, ce concept qui fait prévaloir la dégradation de la qualité de l’énergie et l’orientation de la flèche du temps.

[li] Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Éditions du Seuil, Paris, 2013. 

[lii] Henri Poincaré (1854-1912), mathématicien, physicien et ingénieur français : « Un problème bien posé est un problème à moitié résolu ».

[liii] Reformulation de l’expression de Jean Bodin (XVIe siècle), philosophe et économiste mercantiliste, « il n’est de richesse que d’hommes ». 


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