ANALYSE – La bataille pour la Corne : États-Unis, Chine, Turquie et l’enjeu Somaliland

Par Olivier d’Auzon
Un basculement diplomatique discret mais significatif est en passe de s’opérer à Washington. Depuis plusieurs décennies, les États-Unis ont défendu le principe d’une Somalie unifiée — la politique dite du « One Somalia », niant de facto toute reconnaissance internationale du Somaliland, région autoproclamée indépendante en 1991.
Pourtant, les équilibres géopolitiques mouvants dans la Corne de l’Afrique contraignent aujourd’hui l’administration américaine à repenser cette doctrine figée.
Le Somaliland, un partenaire démocratique et aligné sur l’Occident
Le Somaliland, bien que non reconnu par la communauté internationale, se distingue dans un environnement régional souvent instable. Il affiche une stabilité politique relative, un fonctionnement démocratique éprouvé et, fait notable, refuse toute coopération avec la Chine. Depuis 2020, il a même noué des relations diplomatiques officielles avec Taïwan, geste hautement symbolique qui aligne de facto le Somaliland sur les intérêts stratégiques occidentaux — au moment même où Pékin cherche à étendre son influence en Afrique.
Ce positionnement en rupture avec la logique sino-centrée attire désormais l’attention de Washington. Le Somaliland est perçu comme une alternative crédible, démocratique et fiable face à un gouvernement fédéral somalien qui s’éloigne de plus en plus des sphères d’influence occidentales.
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Mogadiscio sous influence turco-chinoise
À l’inverse, la Somalie renforce ses alliances avec la Chine et la Turquie. Pékin a montré un intérêt marqué pour l’implantation de stations de surveillance spatiale sur le territoire somalien, tandis qu’Ankara a consolidé sa présence militaire à travers la plus grande base militaire turque à l’étranger, située à Mogadiscio. Cette base forme les troupes somaliennes et sert d’ancrage à l’expansion régionale de la Turquie.
Plus récemment, la Turquie préparerait le déploiement de trois à cinq bataillons de ses contractants militaires privés (PMCs), dotés de drones, dans une offensive ciblée contre le groupe terroriste Al-Shabaab. Ce redéploiement militaire vise également à sécuriser la future base navale et spatiale turque en Somalie, confirmant les ambitions de puissance d’Ankara dans l’océan Indien et la mer Rouge.
Ces développements sont perçus à Washington comme un recul stratégique dans une zone névralgique. L’implantation potentielle d’infrastructures chinoises et turques sur le sol somalien soulève de profondes inquiétudes, tant en matière de sécurité que d’équilibre d’influence dans la région.
Berbera, un atout géostratégique pour les États-Unis
C’est dans ce contexte que la ville portuaire de Berbera, au Somaliland, prend une importance capitale. Située à seulement 260 kilomètres des côtes yéménites, au carrefour du Golfe d’Aden et de la mer Rouge, Berbera dispose d’un port modernisé avec l’appui des Émirats arabes unis, ainsi que d’une ancienne base aérienne construite durant la Guerre froide. Ce complexe logistique pourrait devenir une tête de pont idéale pour les opérations militaires et humanitaires américaines en Afrique de l’Est et jusqu’à l’Indo-Pacifique.
En avril 2025, le sous-secrétaire d’État américain Christopher Landau a officiellement reconnu que la politique américaine vis-à-vis du Somaliland était en cours de révision, marquant une rupture potentielle avec la doctrine du passé. Le ministre des Affaires étrangères du Somaliland, Abdirahman Yusuf Bakaal, a d’ailleurs déclaré que la maturité démocratique et la valeur stratégique de sa région ne pouvaient plus être ignorées par les grandes puissances.
Offensive diplomatique du Somaliland aux États-Unis
Dans une stratégie diplomatique bien orchestrée, une délégation de haut niveau du Somaliland se rendra à Washington en mai, suivie, en juillet, par la visite du président Muse Bihi Abdi. L’objectif est clair : obtenir un soutien bipartisan, notamment auprès des Républicains et d’anciens responsables de l’administration Trump, plusieurs d’entre eux ayant déjà milité pour la reconnaissance officielle du Somaliland.
Cette démarche vise à accélérer l’ancrage du Somaliland dans l’axe stratégique occidental, en opposition aux dynamiques chinoise et turque. Washington cherche ainsi à recalibrer son approche régionale, en misant sur un partenaire démocratique émergent dans un espace instable, tout en préservant ses intérêts militaires et géopolitiques dans une région cruciale pour la sécurité maritime mondiale
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
