TRIBUNE – Bergoglio : le premier sera-t-il le dernier ?

le pape François et en fond le Vatican
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Julien Aubert

Un pape est mort, et pas n’importe lequel. Je me souviens de sa fausse bonhommie le soir de son élection et de son approche très simple, pleine d’humour. « Frères et sÅ“urs, bonsoir ! (…) Il semble que mes frères cardinaux soient allés chercher le nouvel évêque de Rome quasiment au bout du monde… Mais nous sommes là ! Â»

Sur les réseaux, je lis ici ou là que tous les catholiques ne le pleureront pas avec autant de ferveur que Jean-Paul II.  François ne laissait en effet pas indifférent. 

En prônant l’accueil des migrants, Bergoglio insupportait en effet des catholiques européens qui se sentent menacés par l’immigration et l’islam. Il en rajoutait en ouvrant des portes sur les sujets sociétaux, notamment le mariage des prêtres ou l’ordination des femmes, pour lesquels il avait laissé prospérer l’idée que l’Église pourrait s’y rallier. Enfin, contrairement à ses prédécesseurs, il s’était montré plus souple sur les questions de mariage gay voire taquin sur certains aspects traditionnels de la politique familiale (il avait ainsi interrogé la procréation « comme des lapins Â» de certains catholiques pratiquants). Comment ne pas désorienter ? 

Je crois que pour ce pape, ces questions de magistère sur la sexualité de l’Église était un boulet car il souhaitait se concentrer sur des sujets plus profonds que ces polémiques invisibilisaient. Le combat de François était pour les « derniers » qui devaient être « les premiers ». 

Il déclarait, alors qu’on l’interrogeait sur la licéité du préservatif : Â« La malnutrition, l’esclavagisme, l’exploitation, le manque d’eau potable, voilà les problèmes ! Ne nous demandons pas si on peut utiliser telle méthode pour guérir une blessure. Le grand problème est l’injustice sociale. Je n’aime pas tomber dans des réflexions casuistiques quand les gens meurent par manque d’eau, de pain, de logement. ». 

S’appuyant sur l’épisode de la Bible où Jésus est interrogé par un juif sur la possibilité de soigner un jour de Shabbat, il établissait alors un parallèle : Â« Est-il licite de soigner le jour du shabbat ? Je ne veux pas me poser ce genre de question quand on continue la fabrication et le trafic d’armes. Les guerres sont des causes de mortalité plus grandes. Je ne veux pas penser en termes de licite. Je dirais à l’humanité : travaillez à instituer la justice. Et quand il n’y aura plus d’injustice dans ce monde, on pourra parler du shabbat. »

Son manque d’intérêt pour les questions de préservatif ne faisait pas pour autant de François un pape « de gauche Â». Ses propos sur l’IVG qualifié de « tueur à gages Â» suffisaient à le démontrer.  De même, contrairement aux apparences, François n’était pas tant modernisateur que simplificateur. S’il avait allégé la pompe pontificale, c’était pour aller à l’essentiel du message évangélique, et parce qu’il était un excellent communicant. Il s’était bien gardé de reprendre à son compte l’idée de Benoit XVI de renoncer à sa charge. Comme Jean-Paul II, il l’a occupée jusqu’au bout, malgré la maladie. 

En réalité, François était d’abord un pape sud-américain, un continent esseulé et mono-civilisationnel où les inquiétudes religieuses n’existent pas : la foi catholique y est ultra-majoritaire et imprègne la société, au même titre que le football et la danse. Elle est un élément « naturel Â» d’un écosystème culturel où la peur du migrant n’existe pas. Et pour cause, c’est la religion qui assimile indiens, blancs et métisses. 

Cette sensibilité au métissage ethnique rendait François très imperméable à la vieille Europe percluse de questionnements identitaires ou politiques. Elle le rendait proche de la Méditerranée où il retrouvait les racines latines et hispanisantes de son pays natal, et le même brassage culturel. François se sentait définitivement plus à l’aise à Marseille qu’à Paris. 

Surtout, il avait une approche non intellectuelle de la foi, spontanée et simple, qui le rendait allergique aux problèmes théologiques pour mieux se concentrer sur le message évangélique. De la Bible, il retenait ainsi l’humilité (qui n’était pas sa vertu première), la simplicité, la pauvreté. De son métier de pape, il conservait la mission première : celle d’évêque. Ainsi, il se comportait en directeur de patronage à l’ancienne, bousculant les messieurs élégants en soutane qui avaient eu la mauvaise idée de l’élire. 

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Pour les amateurs cinéphiles, il y avait du Don Camillo dans Bergoglio. Il me faisait penser aussi au personnage du « Grand Moineau Â» du trône de Fer, sorte de Savonarole parvenu tout en haut de la hiérarchie ecclésiastique. Sans doute portait-il le même regard lucide sur Emmanuel Macron que le grand Septon sur Cersei Lannister. Au surplus, il cultivait une étrange ressemblance physique avec l’interprète de ce « Grand Moineau » qu’est Jonathan Pryce. 

Pour en revenir au fond, voilà pourquoi le pontificat de François ne doit pas être vu comme une rupture mais comme un prolongement des papes précédents. Les esprits sensibles au mystère auront noté que chacun d’eux a quitté ses fonctions au moment de Pâques. Jean Paul II est mort en effet le 2 avril 2005, cinq jours après la fête de Pâques. Son successeur, Benoit XVI, avait renoncé un 28 février 2013, un mois avant la fête de Pâques, de manière à ce que son successeur puisse être choisi avant cette date. Quant à François, il est mort un lundi de Pâques 2025, vingt ans après son illustre prédécesseur. 

Mourir à Pâques, disons-le aux profanes, ce n’est pas du tout une tradition papale : Jean-Paul Ier est mort en septembre, Paul VI en août et Jean XXIII en juin. Aussi, que trois papes successifs aient volontairement ou involontairement quitté leur charge au tournant de la plus grande fête chrétienne, incarnant à la fois la mort, la souffrance et la rédemption, semble les lier dans un message commun : trois visages d’une même Église, la foi, l’espérance, la charité. 

Jean-Paul II incarnait physiquement la foi. Ses premiers mots, lors de sa messe d’installation, n’avaient-ils pas été : « N’ayez pas peur ? Â». Ce pape charismatique, conservateur et courageux a tenu bon face à l’athéisme communiste. Profondément européen, il a suscité une génération de catholiques dans le monde entier, en globalisant l’Eglise au travers des JMJ. Enfin, il avait dans Fides et Ratio (1998) exploré justement le rapport à la Foi. 

Benoît XVI, lui, était tout intellect et nuance, là où Jean-Paul II était un monolithe. Dans Fides et ratio, il était ratio. Sa tentative de dialoguer par la raison avec le monde avait cependant tourné court, dépassé par une société de communication rapide, schématisante et caricaturale qui avait dévoyé son discours de Ratisbonne. Dans les trois vertus théologales, il incarnait sans doute l’Espérance, à laquelle il avait consacré toute une encyclique, Spe Salvi, et qui comme lui était souvent muette. Il y critiquait, en bon conservateur, l’espérance du Progrès et y rappelait que Â« le christianisme n’avait pas apporté un message social révolutionnaire (…). Jésus n’était (…) un combattant pour une libération politique. Â»

Enfin, François, le pape du bout du monde, est venu clôre ce triptyque en s’inspirant de son célèbre homologue d’Assise et en mettant en avant la troisième vertu théologale : la Charité. Cet appel du cÅ“ur visait à rappeler aux catholiques ennivrés des vertus de l’âme (Jean-Paul II) ou de l’esprit (Benoit XVI) que la religion chrétienne n’est rien sans le cÅ“ur. 

La prochaine élection démontrera si la « révolution Bergoglio Â» fut un feu de paille ou un tournant, avec l’élection de son successeur. Jean-Paul II, affaibli, avait laissé la Curie prendre le pouvoir, cette même Curie qui avait fini par épuiser le pauvre Benoit. François n’a pas hésité à faire le ménage mais a cependant buté sur le « Vatican profond Â», reculant tactiquement parfois sur les sujets financiers ou de dogme. Surtout, François a ouvert – mais pas clos – le douloureux problème de la pedophilie, L’odieux détournement de la mission de l’Eglise par des délinquants sexuels dissimulés dans ses rangs est un boulet bien plus lourd que le préservatif. 

François fut le premier pape à prendre ce nom, alors qu’il y eu 23 Jean, 6 Paul et 16 Benoit. Nous verrons s’il sera le dernier, ou le premier… 

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