
Par Olivier d’Auzon
Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est devenue un champ de bataille géopolitique où les grandes puissances testent leur influence.
Aujourd’hui, dans un contexte mondial marqué par la guerre en Ukraine et le recul de l’influence occidentale en Afrique, la compétition entre Washington et Moscou pour le contrôle de la Libye atteint un nouveau paroxysme.
Les États-Unis, soucieux de contenir la progression russe en Méditerranée et sur le continent africain, tentent désormais de courtiser Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen, malgré les accusations de crimes de guerre qui pèsent contre lui.
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Un terrain instable, propice aux influences étrangères
Depuis l’effondrement du régime de Kadhafi, la Libye est divisée entre deux gouvernements concurrents : d’un côté, un gouvernement soutenu par l’ONU à Tripoli, appuyé par la Turquie et diverses milices locales ; de l’autre, une administration installée à Benghazi, dominée par le maréchal Khalifa Haftar et son Armée nationale libyenne (ANL).
Longtemps marginalisé par les capitales occidentales à cause de sa répression brutale des islamistes et de son offensive ratée contre Tripoli en 2019, Haftar a consolidé ses liens avec Moscou. Vladimir Poutine et plusieurs acteurs régionaux, comme le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, voient en lui un pion stratégique pour peser en Afrique du Nord et en Méditerranée.
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L’irruption de la guerre en Ukraine et le réveil stratégique de l’Occident
Avec la guerre en Ukraine à partir de février 2022, les lignes géopolitiques se sont durcies. Washington et ses alliés européens prennent conscience que la présence militaire russe en Libye, à travers notamment la société Wagner (aujourd’hui renommée « Corps Afrique » après la mort de Prigojine), dépasse le simple appui à Haftar : elle constitue un levier d’influence contre l’Occident et une menace pour l’approvisionnement en ressources stratégiques africaines.
Les coups d’État militaires successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger, accompagnés du retrait forcé des troupes françaises et américaines, renforcent cette inquiétude. Dans ce contexte, la Libye devient pour les États-Unis un avant-poste à défendre.
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Le retour pragmatique de Washington vers Haftar
Face à cette menace croissante, les États-Unis revoient leur position. Ils estiment qu’un partenariat avec Haftar, bien qu’imparfait, pourrait limiter l’emprise russe.
Un rapport de l’OTAN publié en mai 2024 prône une coopération avec des « partenaires du Sud non comptables », laissant entendre que des figures comme Haftar peuvent être tolérées si elles servent des objectifs stratégiques.
Des signaux forts suivent : en août 2024, le général Michael Langley, commandant de l’AFRICOM, rencontre Haftar à Benghazi. En septembre 2024, d’autres hauts responsables américains louent publiquement les efforts de l’ANL en matière de stabilité et de lutte contre le terrorisme.
Ces propos contrastent fortement avec les critiques précédentes sur les exactions du clan Haftar, notamment celles de Saddam Haftar, fils du maréchal, accusé par Amnesty International de perpétrer des crimes de guerre.
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La démonstration de force américaine : une stratégie de dissuasion
En février 2025, deux bombardiers stratégiques B-52 survolent la Libye pour une manœuvre conjointe avec les contrôleurs aériens libyens près de Syrte — une ville symbole où les forces pro-américaines avaient défait Daech en 2016.
Cette opération est assurément perçue comme un message clair : les États-Unis sont prêts à jouer un rôle sécuritaire direct en Libye et veulent convaincre Haftar de tourner le dos à la Russie.
Mais cette pression intervient alors que Haftar et ses fils reviennent tout juste d’une visite à Minsk, chez l’allié russe Alexandre Loukachenko. La rencontre, présentée comme commerciale, est interprétée par Washington comme un signe de double-jeu de la part du camp Haftar.
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Risque d’un double-jeu et d’un engrenage conflictuel
Certains analystes doutent de la sincérité de Haftar. Jalel Harchaoui, chercheur au RUSI de Londres, résume la position ambivalente du maréchal : « Il dit aux Américains qu’il est prêt à coopérer, mais rappelle que les Russes lui fournissent les défenses aériennes et l’entraînement militaire. »
Cette stratégie de l’ambiguïté pourrait pousser Haftar à exploiter l’aide des deux camps pour consolider son pouvoir et, potentiellement, relancer une offensive contre Tripoli.
Fin août 2024, le porte-parole de l’ANL nie toute intention belliqueuse, justifiant le déploiement de troupes près de la frontière algérienne par des menaces venues du Sahel. Pourtant, de nombreux observateurs redoutent une nouvelle escalade militaire.
La Libye, reflet d’un nouvel ordre mondial fragmenté
La compétition en Libye illustre un changement de paradigme dans les relations internationales. Les États-Unis, autrefois promoteurs d’un ordre fondé sur les valeurs démocratiques, sont désormais prêts à composer avec des autocrates s’ils servent leurs intérêts géostratégiques. La Russie, de son côté, utilise des leviers hybrides — mercenaires, livraisons d’armes, partenariats économiques — pour étendre son influence.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
