ANALYSE – « La bouse du Diable ». Au cœur des finances vaticanes…

un cardinal dans les couloirs du Vatican, ambiance complot, SOMBRE et lugubre type le Parrain 3
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Dans le langage de Luther, « la bouse du diable » désignait l’argent. Et c’est précisément l’argent qui joue le rôle principal dans l’une des enquêtes les plus troublantes jamais documentées au cÅ“ur du Saint-Siège. Signée par Giorgio Mottola, avec la collaboration de Norma Ferrara et Giulia Sabella, pour Report â€“ Rai 3, l’enquête met en lumière un système opaque fait de spéculations financières, de guerres de factions ecclésiastiques, de liens avec la franc-maçonnerie et d’infiltrations des services secrets. Un monde parallèle coexiste avec celui de la foi et de la prédication évangélique, que le pape François tente – non sans peine – d’assainir.

La spéculation sur la pandémie : Le fonds Georisk

En 2018, Enrico Crasso, courtier romain résidant à Lugano, reçoit de la Secrétairerie d’État du Vatican le mandat d’investir une partie de l’Obole de Saint-Pierre – c’est-à-dire les fonds collectés auprès des fidèles – dans un fonds spéculatif géré par Morgan Stanley, le Georisk Fund. Ce hedge fund pariait sur les profits issus d’événements catastrophiques comme les guerres, les désastres environnementaux ou les pandémies. 

Lors de l’émergence du Covid-19, le fonds a enregistré un gain de 20 % en une seule journée. C’est Crasso qui a géré cet investissement pour le compte du Saint-Siège, avec l’autorisation du cardinal Giovanni Angelo Becciu, alors Substitut aux Affaires générales de la Secrétairerie d’État.

Cardinal Becciu : Du pouvoir absolu à la chute

Giovanni Angelo Becciu, surnommé par certains « le Pape italien », a été pendant des années l’un des hommes les plus puissants de la Curie. De 2011 à 2018, il a géré l’Obole de Saint-Pierre. Ensuite, il est nommé Préfet de la Congrégation pour les Causes des Saints, où le processus de béatification devient un terrain de conflits et de corruption.

Le cas le plus emblématique est celui de la cause d’Aldo Moro, initialement confiée au postulateur Nicola Giampaolo. En 2018, selon les dénonciations de Giampaolo et d’un autre postulateur, Boguslaw Turek, sous-secrétaire de la Congrégation, on leur aurait demandé 80 000 euros pour « accélérer » la cause – un pot-de-vin présumé, attribué à Becciu. Le prélat polonais nie toute accusation, parlant de « calomnies ». Don Luis Fernando Escalante, autre postulateur, dénonce aussi des pratiques irrégulières au sein de la Congrégation, déclarant que Becciu « ne pouvait pas ne pas savoir ».

L’affaire de l’immeuble de Londres : 400 millions partis en fumée

En 2013, sur initiative de Becciu et avec le soutien de Crasso, la Secrétairerie d’État investit 200 millions d’euros dans le fonds Athena Capital géré par Raffaele Mincione, un financier possédant des sociétés offshore (Maurice, Jersey). L’objectif affiché : acquérir un immeuble de luxe à Chelsea, d’anciens entrepôts Harrod’s. Mais les fonds sont utilisés pour des opérations spéculatives sur des banques italiennes telles que Monte dei Paschi, Banca Popolare di Milano, Carige, et même pour financer des films comme Rocketman et Men in Black 3.

Lorsque les rendements s’effondrent et que la valeur de l’immeuble chute (de 400 à 290 millions), entre en scène un nouveau courtier, Gianluigi Torzi, proposé par Fabrizio Tirabassi, fonctionnaire de la Secrétairerie d’État et bras droit de Becciu. Torzi prend le contrôle de l’immeuble via la société luxembourgeoise GUT SA, mais ses statuts lui accordent, à lui seul, la pleine gestion grâce à mille actions privilégiées.

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Les commissions offshores et les pressions sur les fidèles

Selon les accusations de Torzi, Tirabassi et Crasso auraient demandé 50 % de commission sur les opérations liées à l’immeuble, via des sociétés basées à Dubaï et en République dominicaine, générant jusqu’à 20 millions d’euros par an. Dans un enregistrement audio, Torzi dénonce aussi l’implication présumée de « vos services secrets, ceux des Anglais » et affirme avoir prêté plus d’un million d’euros à Mincione avant de « racheter » son fonds.

Quand le pape intervient directement – par l’intermédiaire de l’entrepreneur Giuseppe Milanese – un accord verbal est trouvé pour régler Torzi avec 3 millions. L’accord échoue. Torzi recevra finalement 15 millions, versés avec l’aval de la Secrétairerie d’État. Tous nient leur implication, mais les signatures et les documents – montrés en exclusivité par Report – désignent Becciu et son entourage comme les maîtres d’œuvre de l’opération.

Cecilia Marogna : La Mata Hari du Saint-Siège

Figure centrale et mystérieuse : Cecilia Marogna, qui en 2016 contacte Becciu par simple mail et est accueillie comme « analyste géopolitique » auprès de la Secrétairerie d’État. Marogna, autodidacte liée aux cercles maçonniques (proche de Joele Magaldi, Ferramonti, Carboni, Pazienza, Bisignani), est chargée par Becciu de recueillir des dossiers confidentiels sur des prélats, de mener des activités de renseignement et de gérer les relations avec les services secrets italiens (Aise). Elle affirme avoir même négocié avec Al-Qaïda pour obtenir des preuves de vie de religieux enlevés.

La Secrétairerie d’État lui transfère 575 000 euros via sa société Logsic, basée en Slovénie. Selon les procureurs du Vatican, ces fonds ont servi à acheter des sacs Prada, des chaussures Hogan, des séjours dans des hôtels de luxe et des vêtements Missoni. Marogna se défend : « c’étaient des dépenses fonctionnelles à mon image professionnelle ».

Services secrets, chantages et dossiers : un système parallèle

Marogna entretient des contacts avec les hauts responsables de l’Aise, dont Luciano Carta (plus tard président de Leonardo) et Giovanni Caravelli (actuel directeur). Ses relations avec Carta auraient été exploitées par d’autres acteurs – comme Giuliano Tavaroli, ancien chef de la sécurité de Telecom condamné pour espionnage illégal – pour discréditer Carta au profit de Marco Mancini, ex-agent impliqué dans l’affaire Abu Omar.

Arrêtée à Milan en 2020, Marogna révèle que Tavaroli lui aurait explicitement demandé de « faire la guillotine pour Becciu, Bergoglio et Carta ». Son avocat, Riccardo Sindoca, confirme que c’est Giuliano Tavaroli qui l’a mise en contact avec Francesco Pazienza, ex-agent du SISMI condamné pour avoir faussé l’enquête sur l’attentat de Bologne.

Le Pape, la vérité et la nécessité d’une Église transparente

Le mérite de l’émergence de cette affaire, aussi dramatique soit-elle, revient à pape François. C’est lui qui a démis Becciu, ordonné des enquêtes, lancé des réformes et démontré « les anticorps » de l’Église. « Nous ne pouvons pas investir dans les armes ou les fonds spéculatifs », a-t-il déclaré, qualifiant le scandale de « chose qui ne semble pas propre ».

L’affaire a donné lieu à des inculpations : Becciu est accusé de détournement de fonds ; Torzi, Crasso et Mincione de fraude ; Tirabassi de complicité de détournement. Certains procès sont encore en cours.

Mais, comme l’a conclu Sigfrido Ranucci en studio, la véritable Église n’est pas celle-là. C’est celle de sœur Gloria, encore prisonnière, et de ceux qui portent l’Évangile dans les lieux les plus dangereux. Ceux qui servent, sans tirer profit. Ceux qui croient vraiment, sans spéculer.

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