
Par Imen Chaanbi
L’Afghanistan sous domination talibane représente aujourd’hui un terrain d’analyse stratégique particulièrement sensible, tant sur le plan humanitaire que géopolitique. Depuis août 2021, le pays connaît une restructuration autoritaire de sa société, fondée sur des principes idéologiques rigides qui affectent de manière profonde les femmes et les minorités ethniques et religieuses. Dans ce contexte, il devient essentiel de mobiliser des outils de veille stratégique et d’analyse prédictive pour mieux comprendre les dynamiques en cours, anticiper les évolutions possibles, et orienter les actions à mener à court et moyen terme.
L’objectif ici est double : d’une part, assurer un transfert de connaissances, afin de mieux cerner les réalités vécues par les populations marginalisées ; d’autre part, réfléchir aux conditions d’un transfert de compétences et de technologies qui puisse renforcer les capacités locales de résistance, de documentation et de résilience. Dans une situation de fermeture politique, de surveillance généralisée et de répression ciblée, l’information fiable devient un levier stratégique majeur, aussi bien pour les acteurs humanitaires que pour les gouvernements et les institutions internationales.
L’analyse conjointe de la situation des femmes et des minorités n’est pas simplement une juxtaposition de deux problématiques. Elle permet d’éclairer un système d’oppression global, dans lequel le pouvoir taliban cherche à homogénéiser la société en réduisant au silence toutes les voix perçues comme dissidentes, vulnérables ou hétérodoxes. Le genre et l’appartenance ethnique ou religieuse deviennent alors des marqueurs de dangerosité aux yeux du pouvoir. Cette logique produit un effacement social programmé, qu’il est crucial de documenter de manière systémique.
Les outils de la veille stratégique permettent d’identifier les zones de tension, les mécanismes de résistance, les foyers d’innovation sociale, mais aussi les transformations dans les stratégies du régime. Ils s’appuient sur des flux d’information hybrides, mêlant données ouvertes, sources locales, analyses de terrain, témoignages en exil, mais aussi signaux faibles observés dans les discours officiels, les mesures administratives ou les réorganisations territoriales. Dans cette optique, la géopolitique prédictive n’a pas pour ambition de prédire mécaniquement l’avenir, mais de modéliser les trajectoires possibles à partir d’une lecture fine des facteurs de rupture, d’endurance ou de basculement.
Par ailleurs, le transfert de compétences n’est pas seulement technique. Il implique une approche éthique et contextuelle, qui tienne compte des contraintes sécuritaires, culturelles et logistiques spécifiques à l’Afghanistan actuel. Accompagner les actrices et acteurs locaux — qu’il s’agisse d’enseignantes en milieu clandestin, de journalistes exilés ou de réseaux de solidarité interethnique — nécessite une approche fondée sur l’écoute, l’adaptation et la co-construction. Le transfert de technologies, notamment numériques, peut jouer un rôle central dans la diffusion de savoirs, la protection des données sensibles et le maintien de canaux de communication entre l’intérieur du pays et la diaspora.
Partager avec vous l’état actuel de cette veille stratégique sur un pays meurtri, l’Afghanistan, c’est contribuer à une meilleure compréhension des logiques de pouvoir à l’œuvre, des résistances qui persistent, et des leviers d’action à envisager. C’est aussi réaffirmer que les droits des femmes et des minorités ne relèvent pas de questions périphériques, mais constituent le cœur même des enjeux de stabilité, de légitimité et de transformation dans l’Afghanistan d’aujourd’hui.
Les droits de femmes en Afghanistan
Depuis la prise de pouvoir des talibans en août 2021, les femmes afghanes subissent une répression systématique qui vise à les exclure de la vie publique et à les réduire à un rôle domestique sous contrôle masculin. Ce qui était déjà fragile en matière de droits des femmes s’est brutalement effondré, donnant lieu à un régime où les libertés élémentaires sont bannies, et où chaque aspect de la vie féminine est placé sous surveillance.
Le système juridique actuel repose sur une lecture extrême de la charia, dépourvue de consensus parmi les érudits musulmans, même conservateurs. Sous couvert de religiosité, ce sont en réalité des logiques de domination patriarcale et de contrôle social qui s’imposent. Les femmes n’ont plus le droit de voyager seules, même sur de courtes distances. Elles doivent être accompagnées d’un tuteur masculin (mahram) pour tout déplacement, y compris pour des besoins médicaux. Cette règle s’applique de manière stricte, et les contrevenantes risquent des arrestations ou des internements dans des « centres de rééducation ».
Dans l’éducation, l’effacement est radical. Les écoles secondaires ont été fermées aux filles dès septembre 2021, suivies des universités en décembre 2022. En 2024, les rares formations médicales encore accessibles ont été interdites. Cela compromet non seulement l’avenir professionnel des femmes, mais crée aussi une crise sanitaire : les normes culturelles interdisant aux femmes d’être soignées par des hommes, l’absence de professionnelles de santé féminines met en danger la vie de milliers de femmes et d’enfants. À Kaboul comme dans les provinces, l’accès aux soins devient conditionné par des facteurs idéologiques, non médicaux.
Dans le monde du travail, la politique d’exclusion est également massive. Les femmes ont été expulsées de l’administration publique, interdites d’emploi dans les ONG nationales et internationales, et bannies de secteurs comme la beauté ou l’hôtellerie. En juillet 2023, la fermeture des salons de beauté, souvent tenus par des femmes et fréquentés exclusivement par elles, a provoqué la perte de dizaines de milliers d’emplois. Cette mesure a également supprimé un rare espace de socialisation féminine. Même les métiers tolérés autrefois, comme sage-femme ou enseignante en école primaire, sont aujourd’hui menacés par des restrictions accrues.
Dans l’espace public, la répression prend des formes humiliantes et violentes. Depuis août 2024, les femmes n’ont plus le droit de parler à voix haute en public. L’usage de la burqa intégrale ou du niqab est obligatoire, masquant toute individualité. Cette politique de disparition visuelle va de pair avec une stratégie d’invisibilisation sonore, intellectuelle et politique. Certaines femmes ayant tenté d’organiser des manifestations pacifiques ont été arrêtées, battues, voire condamnées à des peines de prison. Le simple fait de publier une vidéo dénonçant la situation sur les réseaux sociaux peut entraîner des représailles contre la personne ou ses proches.
Face à cela, des formes de résistance existent, mais elles sont fragiles. Des réseaux d’enseignement clandestin fonctionnent dans certaines villes, souvent à huis clos, avec des moyens très limités. Des femmes utilisent des applications chiffrées pour échanger des ressources éducatives, maintenir un lien avec l’extérieur ou partager des informations de sécurité. Des figures exilées, comme des journalistes ou activistes, relayent la voix de celles restées sur place. Ces résistances montrent que l’idéologie talibane ne fait pas l’unanimité, y compris dans les zones rurales.
Éducation
Avant la prise de pouvoir des talibans en 2021, l’éducation féminine en Afghanistan progressait lentement mais sûrement, malgré des obstacles culturels et sécuritaires persistants. De nombreuses jeunes filles accédaient à l’école, parfois au prix de longs trajets et de tensions familiales, mais avec le soutien d’un tissu associatif et institutionnel mobilisé autour du droit à l’éducation. Des universités publiques et privées accueillaient des étudiantes dans diverses disciplines, y compris la médecine, l’ingénierie ou le journalisme. Cette dynamique, bien qu’inégale selon les régions, portait les germes d’une transformation sociale plus large, fondée sur l’accès au savoir et l’autonomisation.
L’arrivée des talibans a brisé cet élan en quelques mois. Dès l’année scolaire 2021-2022, les portes des lycées se sont fermées pour les filles à partir de la sixième. Puis, en décembre 2022, les universités leur ont été interdites, sans justification crédible autre qu’une volonté de contrôle idéologique. Cette exclusion a provoqué l’arrêt brutal de milliers de parcours scolaires. Des étudiantes en médecine, proches de leur diplôme, ont été contraintes de quitter leur formation sans perspective de reprise. L’interdiction de l’enseignement médical aux femmes, en vigueur depuis fin 2024, prive le pays de futures soignantes tout en aggravant la crise de santé publique déjà chronique.
L’effondrement du système éducatif féminin a des conséquences immédiates, mais aussi des répercussions à long terme. Une génération entière est en train d’être privée des outils de base pour comprendre, interpréter ou agir sur le monde. Dans les zones rurales, où les écoles étaient déjà rares, l’interdiction se traduit par une disparition presque totale de l’éducation des filles. Les plus jeunes sont souvent mariées précocement, renforçant un cycle d’analphabétisme, de dépendance et de pauvreté. L’effet est encore plus marquant dans les familles qui avaient investi dans l’éducation de leurs filles, et qui voient cet effort réduit à néant.
Certaines familles tentent de contourner les interdictions en organisant des cours privés à domicile, ou en inscrivant leurs filles à des cours en ligne, lorsque la connexion internet le permet. Ces initiatives, souvent menées dans la clandestinité, sont extrêmement risquées. Les enseignantes qui y participent le font au péril de leur liberté, voire de leur vie. En cas de dénonciation, les sanctions sont sévères : arrestations, intimidations, voire expulsions de leur logement. Les élèves, elles, vivent dans la peur constante de voir leur lieu d’apprentissage découvert. À Hérat, Kandahar ou encore Mazar-e-Sharif, plusieurs réseaux d’enseignement informel existent, mais leur capacité reste limitée et leur pérennité incertaine.
L’exclusion des filles du système éducatif entraîne aussi une rupture intergénérationnelle. Les mères alphabétisées ne peuvent plus transmettre à leurs filles ce qu’elles ont appris. La transmission des savoirs, déjà fragilisée par des décennies de guerre, s’interrompt. Le tissu éducatif s’effiloche, et avec lui l’idée même d’une société capable de produire ses propres élites féminines. Ce n’est pas seulement l’avenir des filles qui est compromis, mais celui d’un pays tout entier qui se coupe volontairement d’une partie de son intelligence collective.
Ce blocage éducatif ne s’explique pas seulement par une idéologie rétrograde : il traduit une volonté de modeler la société à l’image d’un ordre hiérarchique figé, où les femmes sont exclues de toute forme d’autonomie intellectuelle. Dans cette optique, l’école est perçue non pas comme un droit, mais comme une menace. C’est ce qui rend la situation particulièrement inquiétante. Le combat pour l’éducation en Afghanistan, aujourd’hui, n’est pas seulement une lutte pour les savoirs, mais pour la survie même de l’idée de citoyenneté partagée.
Emploi et vie publique
Depuis le retour des talibans, la participation des femmes à la vie économique et publique a été méthodiquement démantelée. Ce processus n’est pas le résultat de simples obstacles ou de lenteurs bureaucratiques, mais d’un programme assumé de marginalisation, où chaque espace de visibilité ou d’autonomie féminine est perçu comme une anomalie à corriger. Les femmes ont été écartées des institutions, privées de postes dans l’administration, interdites de collaborer avec des organisations humanitaires, qu’elles soient locales ou internationales. Cette exclusion massive, appliquée en quelques mois, a réduit à néant des années d’efforts pour intégrer les femmes dans l’appareil économique du pays.
Les conséquences sont visibles partout. La fermeture des salons de beauté en juillet 2023 illustre bien cette politique d’effacement ciblé. Ces établissements représentaient à la fois une source de revenus et un espace de sociabilité pour les femmes. Leur suppression brutale a non seulement précipité la perte de dizaines de milliers d’emplois, mais elle a aussi renforcé l’isolement social. Les clientes n’avaient pas seulement recours à ces services pour des raisons esthétiques, mais pour retrouver d’autres femmes, échanger, se soutenir, parfois même parler politique ou éducation. Cette fermeture signe donc la fin d’un espace semi-public féminin, toléré jusqu’alors.
Les emplois encore accessibles sont soumis à des conditions dissuasives. L’obligation d’un tuteur masculin pour se rendre sur le lieu de travail, l’interdiction de contact avec des hommes, la surveillance constante, transforment l’exercice d’un métier en parcours d’obstacles. Certaines professions comme sage-femme, enseignante au primaire ou couturière subsistent dans quelques régions, mais dans des conditions de précarité extrême. Et même là , les inspections, les menaces, et les fermetures arbitraires rendent toute stabilité impossible.
Le journalisme, qui avait vu émerger des voix féminines fortes après 2001, a été presque entièrement éradiqué. Des rédactions composées de femmes ont été fermées du jour au lendemain. Celles qui continuaient de publier en ligne ont été arrêtées, contraintes à l’exil ou réduites au silence. Certaines parviennent encore à témoigner depuis l’étranger, mais les menaces contre leurs familles restées au pays les obligent souvent à l’autocensure. En Afghanistan, parler en tant que femme est devenu un acte politique lourd de conséquences.
La sphère publique, pour les femmes, n’existe plus. Même les gestes les plus simples — se rendre seule au marché, s’exprimer en réunion, postuler à un poste — sont devenus impossibles. Cette invisibilisation n’est pas seulement physique, elle est symbolique : le régime taliban tente de redessiner l’espace social sans les femmes. Dans les rues, dans les institutions, dans les médias, leur absence devient la norme. Cela produit un effet de sidération collective, où les filles grandissent sans modèle visible, et où les anciennes professionnelles voient leur parcours effacé.
Ce modèle autoritaire d’exclusion produit aussi un effondrement économique tangible. Priver la moitié de la population active de toute possibilité de contribuer au revenu familial fragilise des millions de foyers. Le taux de pauvreté augmente, les femmes deviennent dépendantes de leurs maris ou de leurs frères, et les marges d’autonomie se réduisent à néant. Des micro-entreprises portées par des femmes, parfois dans l’artisanat ou le commerce, ont fermé faute de possibilités de déplacement ou d’approvisionnement. Le tissu économique local, déjà affaibli par des années de conflit, s’enfonce davantage.
Ce contrôle du travail féminin ne vise pas seulement à restreindre les droits, mais à réorganiser la société autour d’un patriarcat absolu. L’absence de femme dans la sphère publique est devenue une démonstration idéologique. La rue, l’écran, l’assemblée doivent être masculins. Et toute tentative de transgression est interprétée comme une menace politique. Dans ce contexte, chaque activité professionnelle féminine, même modeste, devient une forme de résistance.
Libertés individuelles
Les libertés individuelles des femmes en Afghanistan ont été vidées de toute substance depuis le retour des talibans au pouvoir. Ce n’est pas seulement l’espace public qui leur est interdit, c’est aussi leur droit d’exister en tant que sujet autonome. Même l’espace privé, longtemps perçu comme un ultime refuge, n’est plus à l’abri de l’intrusion politique et idéologique. Le contrôle des comportements féminins s’étend désormais à la sphère intime, redéfinissant les limites entre le licite et l’illicite à partir de critères arbitraires, mouvants, et profondément genrés.
Dans la rue, les femmes doivent dissimuler entièrement leur corps sous une burqa ou un niqab. Ce voilement intégral ne répond pas simplement à une exigence religieuse interprétée de manière stricte ; il matérialise une volonté d’effacement. La disparition des visages féminins de l’espace public, combinée à l’interdiction de s’exprimer à voix haute depuis août 2024, participe à une stratégie de silence et d’invisibilité. Il ne s’agit plus seulement d’imposer des codes vestimentaires, mais de réduire toute trace de présence féminine à une ombre muette.
Le tuteur masculin, ou mahram, devient le pivot d’un dispositif de surveillance. Une femme seule dans la rue est immédiatement suspecte. Même pour se rendre à une consultation médicale ou acheter de la nourriture, sa légitimité est remise en question. L’absence d’un mahram peut justifier une arrestation, suivie d’une détention administrative ou d’un internement dans ce que les autorités appellent des « centres de réhabilitation ». Ces structures, en réalité, fonctionnent comme des lieux de punition morale, où l’objectif est de corriger les comportements jugés déviants.
Les justifications avancées par le pouvoir en place s’appuient sur un discours protecteur : éviter les agressions, maintenir la dignité des femmes, préserver l’ordre social. Mais en réalité, il s’agit d’un système fondé sur la punition collective. Ce ne sont pas les agresseurs qui sont sanctionnés, mais les victimes potentielles, considérées comme responsables de leur propre vulnérabilité. Cette logique inverse les responsabilités et renforce l’idée selon laquelle la femme doit être dissimulée pour garantir la paix publique.
L’intimité elle-même devient un champ de contrôle. Des rumeurs d’écoutes, de dénonciations au sein même des familles ou du voisinage, et d’interventions de la police des mœurs dans des foyers privés contribuent à instaurer une atmosphère de peur diffuse. Les décisions quotidiennes — parler à un homme, écouter de la musique, partager une photo — peuvent être interprétées comme des provocations. Cette insécurité permanente érode toute confiance, non seulement envers les autorités, mais aussi au sein des cercles les plus proches.
Le contrôle du corps féminin ne repose pas sur des lois claires mais sur une incertitude volontairement entretenue. Ce flou permet aux forces de l’ordre d’interpréter librement les comportements et d’imposer des sanctions à leur convenance. Ainsi, une femme habillée de manière pourtant conforme peut être interpellée si son attitude est jugée « non soumise ». Le silence, l’immobilité, la discrétion deviennent les seules protections possibles, au prix d’une perte totale d’expression de soi.
Ce régime disciplinaire produit des effets profonds sur la perception de soi des femmes. La peur constante, la menace de sanction, le sentiment de devoir se justifier en permanence alimentent une culpabilité intériorisée. Il ne s’agit plus seulement d’obéir, mais d’anticiper, de s’autocensurer, de disparaître par précaution. Dans ce contexte, la liberté n’est pas suspendue, elle est méthodiquement dissoute. Ce qui est en jeu, c’est bien plus que des restrictions individuelles : c’est une redéfinition forcée de l’existence féminine, soumise à une norme unique, muette, invisible, et domestiquée.
Santé et sécurité
La santé et la sécurité des femmes en Afghanistan sont devenues des domaines sinistrés, presque entièrement exclus des priorités du régime taliban. Loin d’être un oubli ou un effet secondaire de leur politique, cette situation résulte d’un choix idéologique : les femmes sont maintenues dans une position de vulnérabilité physique et psychique par une combinaison d’interdits, d’abandons et de violences structurelles. Le système de santé, déjà fragilisé par des décennies de guerre, s’effondre encore davantage lorsque la moitié de la population est exclue de sa gestion comme de son accès.
L’interdiction pour les femmes d’étudier la médecine, imposée progressivement depuis 2022 et généralisée en 2024, a des effets délétères immédiats. Dans de nombreuses régions, les patientes ne peuvent plus consulter, car la présence d’un médecin homme est culturellement inacceptable, surtout pour des soins gynécologiques ou liés à la maternité. Les rares centres encore fonctionnels avec un personnel féminin sont débordés ou situés à des heures de route, ce qui rend leur accès difficile, voire impossible pour les familles pauvres ou isolées. L’accouchement sans assistance qualifiée devient de plus en plus fréquent, augmentant les taux de mortalité maternelle et infantile. Des maladies bénignes non soignées à temps dégénèrent en situations critiques.
Cette crise sanitaire est aggravée par l’effacement des femmes dans les structures de soins. Celles qui exerçaient comme infirmières, sages-femmes ou techniciennes de laboratoire ont été progressivement écartées, sous prétexte de séparation des sexes ou d’irrégularités administratives. Dans certains cas, des patientes préfèrent rester malades que de devoir affronter le regard réprobateur d’un personnel masculin ou de se faire ausculter dans des conditions humiliantes.
Sur le plan de la sécurité personnelle, la situation est tout aussi préoccupante. Les violences sexuelles, déjà sous-déclarées auparavant, se multiplient dans un silence imposé par le climat de peur. Une femme agressée ne peut pas porter plainte sans risquer d’être accusée elle-même de comportements « indécents ». Certaines sont arrêtées pour « immoralité » ou « adultère » après avoir tenté de dénoncer un viol. Les procès, lorsqu’ils ont lieu, ne visent pas à faire justice mais à restaurer un ordre moral fondé sur la honte et la punition.
Les mariages forcés, souvent arrangés entre des familles alliées aux talibans ou comme forme de règlement de dettes, enferment les jeunes filles dans des situations de dépendance totale. Dans les zones rurales, il n’est pas rare que des adolescentes soient mariées à des hommes beaucoup plus âgés, sans leur consentement, avec très peu de recours possibles. Ce contexte d’abus répétés et de non-droit alimente une détresse psychologique croissante. Les tentatives de suicide, en particulier chez les jeunes femmes, sont en nette augmentation, bien que les chiffres précis soient presque impossibles à obtenir en raison de la censure et de l’absence de données fiables.
Le rôle de la police des mœurs dans la détérioration du climat de sécurité est central. Leur présence permanente dans les rues, leur pouvoir d’interpellation immédiate, et leur usage de la violence sans procédure encadrée créent un sentiment d’insécurité permanente. Une femme qui se rend seule à un rendez-vous médical peut être arrêtée si elle ne peut prouver la présence d’un mahram. Une autre peut être battue pour avoir mal ajusté son voile. Ces interventions arbitraires ajoutent à la charge mentale constante que les femmes doivent gérer pour survivre au quotidien.
La santé et la sécurité ne relèvent plus du droit, mais du privilège conditionnel. Être soignée, protégée ou entendue dépend non pas de son statut de citoyenne, mais de sa capacité à se faire oublier, à ne rien demander, à ne jamais sortir. Dans ce contexte, chaque soin reçu, chaque plainte évitée, chaque jour passé sans incident devient une exception. C’est l’ensemble du rapport des femmes à leur corps qui se trouve bouleversé : ce corps, au lieu d’être une source de vie et d’expérience, devient un fardeau à dissimuler, à faire taire, à soumettre.
Résistance et initiatives
Malgré la brutalité du régime en place, des formes de résistance féminine continuent d’émerger, souvent dans la discrétion, mais avec une détermination remarquable. Ces initiatives, bien que limitées dans leurs moyens, incarnent une volonté de survie intellectuelle, culturelle et politique face à un pouvoir qui cherche à réduire les femmes au silence. Dans ce contexte, chaque geste de transmission, chaque tentative de maintenir un lien éducatif ou social, devient un acte de courage.
Certaines femmes ont réinventé des espaces de savoir au sein même de leur foyer. Elles transforment leur cuisine ou leur salon en salles de classe informelles, où une poignée de jeunes filles apprennent à lire, à écrire, ou à réfléchir ensemble. Ces cours, organisés dans la clandestinité, nécessitent une logistique précise, une vigilance constante, et un réseau de confiance étroit. Une seule dénonciation peut entraîner l’arrestation de toutes les participantes. Pourtant, ces écoles de l’ombre persistent dans plusieurs quartiers urbains, et parfois même dans des villages, lorsque les conditions le permettent.
D’autres formes de résistance passent par le numérique. Des femmes connectées à l’extérieur par le biais de VPN, de messageries cryptées ou de réseaux sociaux contournent les restrictions pour accéder à des ressources éducatives, des séances de soutien psychologique ou des conseils juridiques. Certaines d’entre elles deviennent elles-mêmes relais d’information, partageant discrètement des contenus avec leurs voisines, leurs élèves ou leurs proches. Des projets en ligne visent aussi à diffuser des capsules de formation professionnelle, accessibles même avec une connexion faible, pour maintenir une continuité minimale de compétences.
L’exil joue un rôle essentiel dans la continuité de cette résistance. Des militantes réfugiées dans d’autres pays mobilisent leurs réseaux pour organiser des campagnes de sensibilisation, récolter des fonds, ou envoyer du matériel pédagogique. Certaines forment des groupes de pression pour faire inscrire la situation afghane à l’agenda diplomatique international. Ces femmes, souvent anciennes journalistes, avocates ou professeures, ont dû quitter leur pays pour survivre, mais continuent de se battre depuis l’extérieur pour que leurs consÅ“urs ne soient pas oubliées.
Des médias alternatifs, animés depuis l’étranger, sont également devenus des canaux de contre-information. En plus de Radio Begum ou Begum TV, d’autres plateformes diffusent des émissions en dari ou en pachtou, portant sur des sujets allant de la santé mentale à l’histoire des femmes afghanes. Ces programmes, parfois écoutés en cachette, contribuent à maintenir un sentiment d’appartenance et une continuité culturelle, dans un contexte où tout est fait pour effacer les repères.
Il existe également des formes de solidarité à l’intérieur du pays, moins visibles mais tout aussi importantes. Dans certains quartiers, des femmes s’entraident pour garder les enfants pendant les cours clandestins, partager les rares livres disponibles, ou alerter discrètement en cas de passage des forces talibanes. Ce maillage social, souvent basé sur la confiance de proximité, est une condition indispensable au maintien de toute forme d’initiative.
Ces actes ne modifient pas l’équilibre des forces à grande échelle, mais ils empêchent la résignation totale. Ils témoignent d’un refus d’adhérer à l’idéologie imposée, même dans les zones les plus conservatrices. Chaque action de résistance, aussi modeste soit-elle, affirme que l’oppression n’est pas unanimement acceptée. Ce refus, diffus mais constant, forme le socle d’une mémoire collective vivante, et pourrait nourrir à terme d’autres formes de mobilisation, plus visibles ou plus structurées, selon l’évolution du contexte politique.
Perspectives
L’avenir immédiat ne laisse guère entrevoir d’assouplissement de la part des talibans. Leur pouvoir repose précisément sur le contrôle social, et le corps des femmes est l’un des principaux leviers de ce contrôle. En l’absence de pression internationale réelle et cohérente, les mesures de restriction continueront probablement de s’intensifier.
Pourtant, des pistes d’action existent. Le soutien aux ONG travaillant à distance, l’octroi de bourses pour les réfugiées, la visibilité des femmes afghanes en exil sont autant de moyens de maintenir une forme de continuité. Il ne s’agit pas seulement de défendre des droits abstraits, mais d’éviter une disparition programmée d’un pan entier de la société afghane.
État des lieux des droits des minorités ethniques et religieuses en Afghanistan
Depuis leur retour au pouvoir en 2021, les talibans ont instauré un régime fondé sur une lecture ethnonationaliste et religieuse ultra-radicale, laissant peu de place à la diversité. Si le discours officiel des talibans se veut inclusif, les faits montrent une marginalisation systématique des minorités, tant ethniques que religieuses. Le pouvoir est monopolisé par des membres de l’ethnie pachtoune, historiquement dominante au sein du mouvement. Les minorités tadjike, hazara, ouzbèke et turkmène sont sous-représentées, souvent exclues des postes administratifs, et parfois directement visées par des violences. Le régime fonctionne sur une logique d’homogénéité idéologique et communautaire, incompatible avec la pluralité du pays.
Les discriminations ne se limitent pas à l’accès au pouvoir. Elles affectent aussi la sécurité, l’éducation, le logement, la liberté de culte. Dans certaines provinces, les membres de minorités vivent dans la peur constante de représailles ou de déplacements forcés. Les témoignages de destructions de villages, de confiscations de terres et d’attaques ciblées ne manquent pas, bien que difficiles à documenter de manière indépendante en raison du contrôle strict des médias et de l’absence de liberté d’enquête.
Discrimination envers les Hazaras
Les Hazaras, chiites dans un pays majoritairement sunnite, ont longtemps été victimes de discriminations, y compris sous les régimes précédents. Mais depuis 2021, leur situation s’est fortement dégradée. Ciblés à la fois pour leur appartenance religieuse et leur identité ethnique, ils sont exclus de la majorité des institutions publiques, subissent des déplacements forcés, et sont les victimes régulières d’attentats.
Le quartier de Dasht-e-Barchi à Kaboul, à majorité hazara, a été frappé à plusieurs reprises par des attaques contre des écoles, des hôpitaux ou des mosquées. En septembre 2022, un attentat contre un centre éducatif y a tué des dizaines de jeunes filles. Bien que ces attaques aient été revendiquées par la branche afghane de l’État islamique (EI-K), les autorités talibanes ont été accusées de négligence, voire de complicité passive, en raison de leur refus d’enquêter ou de renforcer la sécurité de ces zones.
Des témoignages font état de familles hazaras chassées de leurs terres dans les provinces de Daikundi ou de Ghazni, remplacées par des familles pachtounes alliées aux talibans. Ces pratiques rappellent les politiques de “pachtounisation” mises en Å“uvre dans les années 1990, et confirment une volonté de remodeler la carte démographique du pays au profit d’une majorité perçue comme légitime.
Répression des minorités religieuses
En dehors des Hazaras chiites, d’autres groupes religieux sont également visés. Les sikhs et les hindous, bien que numériquement très réduits (moins d’un millier en 2023), continuent de subir des attaques et des intimidations. En juin 2022, un temple sikh de Kaboul a été attaqué, provoquant plusieurs morts. Les survivants vivent souvent dans des lieux ultra-protégés ou ont fui le pays. La pratique religieuse en dehors de l’islam sunnite est de fait impossible. Les lieux de culte non musulmans sont régulièrement vandalisés ou fermés. Même les minorités musulmanes non alignées sur la doctrine talibane, comme les soufis ou les ismaéliens, font l’objet de surveillance et de pressions.
Les conversions au christianisme, bien que très rares et souvent secrètes, sont considérées comme apostasie et peuvent mener à la peine de mort. Les chrétiens convertis sont contraints à l’exil ou à la clandestinité totale. Dans les rares cas de dénonciation, les sanctions sont extrêmement lourdes, pouvant aller jusqu’à l’exécution extrajudiciaire.
Langue, culture, identité
La marginalisation passe aussi par une politique linguistique et culturelle qui favorise le pachtou au détriment du dari, langue majoritaire dans plusieurs régions du nord et de l’ouest du pays. L’effacement culturel se manifeste par la suppression de programmes éducatifs en dari dans certaines écoles, ou par l’éviction d’enseignants non-pachtounes.
Les célébrations culturelles non pachtounes, comme le Nawruz (nouvel an persan), sont mal vues, voire interdites dans certaines provinces. Les médias locaux qui tentaient de promouvoir la diversité culturelle ont été contraints à la fermeture ou à l’autocensure. Les artistes, écrivains ou journalistes issus des minorités sont nombreux à avoir fui à l’étranger.
Sécurité et impunité
Dans les provinces périphériques, les minorités ethniques et religieuses subissent également l’insécurité endémique. La police talibane, souvent composée d’hommes issus d’autres régions, agit avec brutalité, et les recours juridiques sont inexistants. De nombreuses violations des droits humains sont rapportées : arrestations arbitraires, torture, disparitions. Dans les régions contrôlées par des commandants locaux proches des talibans, ces abus prennent la forme d’un pouvoir mafieux, où l’appartenance ethnique conditionne l’accès à la sécurité et à la justice.
Résistance et solidarité
Malgré le danger, certaines formes de résistance s’organisent. Des figures issues de minorités continuent d’agir depuis l’exil, relayant les voix étouffées à l’intérieur du pays. Des réseaux de solidarité existent entre minorités, notamment hazaras et tadjiks, pour organiser des formes de survie collective : écoles informelles, entraide alimentaire, soins de santé de fortune.
Sur le plan international, des ONG travaillent à documenter les violations, à recueillir des témoignages, à soutenir juridiquement les demandeurs d’asile issus de ces communautés. Mais l’accès restreint au territoire, le contrôle médiatique et la peur généralisée limitent fortement la visibilité de ces efforts.
Perspectives
Les minorités afghanes vivent sous la menace constante d’une extinction culturelle et d’une invisibilisation politique. Leur avenir dépend largement de la capacité de la communauté internationale à documenter et dénoncer les discriminations, à offrir des canaux d’exil sûrs, et à faire pression sur le régime taliban pour qu’il respecte une forme minimale de pluralisme. En l’absence d’une telle pression, les politiques actuelles risquent de transformer l’Afghanistan en un espace monolithique, figé dans une conception rigide de l’identité nationale et religieuse, niant les réalités multiples qui composent la société afghane.
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La situation actuelle des femmes et des minorités en Afghanistan, sous le régime taliban, s’inscrit dans une logique de contrôle total, de régression normative et d’effacement social. Depuis août 2021, les politiques menées par les autorités en place n’ont cessé de restreindre les libertés individuelles, d’exclure systématiquement les groupes perçus comme « non conformes », et de démanteler les acquis obtenus au prix de décennies d’efforts, souvent fragiles mais réels. Les femmes, comme les communautés hazaras, sikhes, hindoues, ismaéliennes ou tadjikes, font face à une marginalisation qui n’est pas seulement sociale ou économique, mais structurelle et idéologique.
Ce double processus de dépossession — par le genre et par l’appartenance ethnique ou religieuse — ne doit pas être compris comme un phénomène figé. Il s’inscrit dans des dynamiques évolutives qu’une veille stratégique rigoureuse permet de mieux saisir. Les talibans cherchent à établir un ordre durable, fondé sur une lecture extrêmement centralisée et homogène de l’identité afghane. Pourtant, cette tentative d’homogénéisation bute sur plusieurs résistances : culturelles, sociales, communautaires, ou encore issues de la diaspora.
Dans une perspective prospective, plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Le premier est celui d’un durcissement progressif, avec une consolidation du pouvoir autour des factions les plus radicales. Ce scénario, déjà en cours dans certains domaines (santé, éducation, visibilité publique), pourrait aboutir à une forme d’autarcie institutionnalisée, où les femmes et les minorités n’auraient d’autre choix que la clandestinité ou l’exil. Le deuxième scénario est celui d’un éclatement partiel de l’autorité talibane, sous la pression de tensions internes, de crises économiques ou de mobilisations populaires. Ce scénario ouvrirait des brèches, mais ne garantirait pas une amélioration automatique des droits fondamentaux. Enfin, un troisième scénario — plus incertain — suppose une inflexion du régime, contrainte par des négociations internationales ou par des rééquilibrages internes, notamment sous l’effet de la contestation dans certaines zones urbaines ou au sein même des élites conservatrices.
Dans tous les cas, il est impératif d’agir sur les leviers disponibles à l’extérieur. Renforcer les capacités d’analyse, de documentation, et de soutien à distance, appuyer les réseaux de solidarité, sécuriser les canaux d’exil et de formation, tout cela fait partie d’une réponse stratégique de moyen terme. Le transfert de compétences et de technologies, s’il est pensé de manière contextuelle et respectueuse des acteurs locaux, peut participer à maintenir vivants les savoirs, les récits et les formes de résistance.
Il faut enfin garder à l’esprit que la société afghane n’est pas monolithique. Des dynamiques de résistance existent, y compris dans les zones les plus réprimées. Des femmes enseignent encore dans la clandestinité. Des communautés marginalisées s’organisent pour préserver leur culture et leurs liens. C’est sur ces foyers de résilience que peut s’appuyer une vision prospective réaliste mais engagée, qui ne réduit pas l’Afghanistan à son pouvoir en place, mais continue de penser les conditions de sa transformation.
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Mrs Imen Chaanbi est consultante internationale en géopolitique et veille stratégique auprès des cabinets 5WE Consulting et Strategik IA. Cette experte passionnée par l’Afrique a contribué à la réalisation de projets dans plusieurs pays : Libye, Tchad, Niger, Cameroun, Maroc, Algérie, Tunisie, Togo, Bahreïn ou Arabie Saoudite.
Diplômée de la Sorbonne en droit des pays arabes et en droit des affaires internationales, elle est capable d’identifier, d’analyser les phénomènes géopolitiques et de maîtriser l’ensemble des enjeux politiques et diplomatiques liés aux phénomènes de la mondialisation.
Membre du collège académique au sein de l’Observatoire Géostratégique de Genève, cette conférencière intervient régulièrement auprès d’Instituts académiques et de Think Thank pour évoquer les enjeux géopolitiques, géoéconomiques et sécuritaires du continent africain. Considérée comme l’une des spécialistes des questions libyennes, elle a été la première française à intégrer l’Académie Internationale de Janzour. Elle par ailleurs rédigé les premiers ouvrages relatifs au marché libyen.
Secrétaire exécutive au sein de l’Organisation non gouvernementale Médiateurs Internationaux Multilingues, Imen Chaanbi est aussi auditrice à l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale.

