CHRONIQUE – Quand le wokisme reconfigure la sexualité

CHRONIQUE – Quand le wokisme reconfigure la sexualité

lediplomate.media — imprimé le 23/02/2026
Décadence Woke
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Philippe Pulice

Dans nos sociétés, le rapport à l’intime est en train de se transformer en profondeur. Longtemps peu visible, cette tendance s’est désormais solidement installée.

Baisse de la sexualité — y compris au sein des couples — émergence de discours revendiquant l’amour sans sexe, ou avec une sexualité minimale, déplacement de la sexualité vers des formes solitaires : autant de manifestations d’une même dynamique, celle d’une mise à distance croissante du corps et du désir.

Ces transformations sont le plus souvent mises en relation avec la fatigue, le stress, la charge mentale ou encore les contraintes propres aux modes de vie contemporains, du moins en ce qui concerne le recul de la sexualité partagée.

Mais ces facteurs suffisent-ils à expliquer ce glissement qui touche non seulement les pratiques, mais aussi la manière dont l’intime est représenté et pensé ?

Une autre lecture mérite d’être envisagée. Celle d’une cohérence plus large, inscrite dans le cadre d’une révolution culturelle en cours, dont le wokisme constitue le principal moteur idéologique. Un mouvement de fond qui agit sur les normes, les valeurs et les représentations, jusqu’à bousculer nos repères anthropologiques.

Allons-nous assister à l’émergence progressive d’une révolution sexuelle d’une ampleur comparable à celle des années 1970, mais engagée cette fois dans un sens inverse ?

Les données institutionnelles disponibles attestent d’un recul net de la sexualité dans les sociétés occidentales.

L’enquête CSF menée par l’Inserm et l’INED montre qu’entre 1992 et 2023, la part des personnes déclarant avoir eu des rapports sexuels au cours de l’année a diminué d’environ dix points, chez les hommes comme chez les femmes. 

Cette évolution s’accompagne d’une baisse de la fréquence des rapports, y compris au sein des couples.

Les enquêtes de l’IFOP confirment cette tendance, notamment chez les jeunes générations, avec une progression marquée des situations de faible activité sexuelle, voire d’abstinence déclarée.

Dans cette lecture alternative, il semble tout d’abord difficile d’ignorer que les rapports entre les hommes et les femmes se sont considérablement complexifiés.

Le brouillage des genres

Particulièrement au sein des jeunes générations, l’identité de genre est devenue un objet de questionnement central, parfois durable.

Cette évolution s’inscrit dans un cadre idéologique précis : l’idée selon laquelle le genre — féminin ou masculin — serait indépendant du sexe biologique. Une conception largement diffusée par la théorie du genre, dont Judith Butler est l’une des figures majeures. Son ouvrage Gender Trouble, publié en 1990, constitue à cet égard un texte fondateur.

Force est de constater que de nombreuses personnes peinent désormais à répondre à une question d’apparence simple : qu’est-ce qu’un homme ? qu’est-ce qu’une femme ?

De plus, l’apparition de nouvelles identités de genre — certains en comptent plusieurs dizaines — vient ajouter de la complexité à la complexité. Quelques exemples suffisent à en mesurer la portée.

Ainsi, le terme non binaire désigne une personne qui ne se reconnaît pas exclusivement dans les catégories féminin ou masculin.

L’agenre renvoie à un individu qui ne se reconnaît ni dans l’un ni dans l’autre.

La notion de genderfluid, enfin, qualifie une identité de genre conçue comme changeante et évolutive.

Or, lorsque le rapport à soi devient incertain, la relation à l’autre s’en trouve fragilisée.

Ce questionnement peut alors nourrir une forme d’attentisme dans la sphère sexuelle, caractérisée par un retrait du corps et du désir, et plus largement de l’engagement charnel.

Les relations sous surveillance

Les relations entre hommes et femmes cristallisent aujourd’hui un certain nombre de tensions. La défiance tend à s’installer de part et d’autre, nourrissant des relations plus tendues et plus distantes. L’affirmation de la masculinité comme de la féminité devient un exercice délicat, exposé au soupçon, voire à la disqualification.

Le discours sur la « masculinité toxique » installe un climat d’accusation, qui agit comme un puissant inhibiteur. Dans les discours militants les plus virulents, l’homme est régulièrement présenté comme une figure prédatrice, à la fois sexiste et machiste par nature, nourrissant une logique de suspicion généralisée.

Cette mise en accusation — symbolique mais parfois bien réelle — favorise le repli sur soi et l’autocensure chez de nombreux hommes.

Chaque geste, chaque mot, certaines attitudes ou certains comportements peuvent donner lieu à des interprétations préjudiciables pour leur auteur.

La galanterie en constitue un exemple révélateur, régulièrement contestée dans certains discours institutionnels ou militants, au motif qu’elle véhiculerait des stéréotypes sexistes. Une peur bien réelle s’installe : celle de blesser ou d’offenser, mais aussi d’être accusé.

Du côté des femmes, la situation n’est pas moins complexe. Elles se trouvent prises entre plusieurs injonctions parfois contradictoires : la nécessité de se protéger, celle de ne pas cautionner des comportements jugés problématiques, et le désir de pouvoir séduire et être désirées. Cette tension favorise une prudence accrue dans les interactions, vécue tantôt comme une contrainte, tantôt comme une stratégie de protection.

Pris ensemble, ces éléments contribuent à éloigner les femmes et les hommes, tant leurs relations apparaissent désormais potentiellement conflictuelles, voire risquées. L’attirance et le désir ne disparaissent pas, mais se trouvent plus souvent contenus et intériorisés.

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La sexualité sous étiquette

À l’instar des identités de genre, les orientations sexuelles se sont multipliées — certains en recensant là encore plusieurs dizaines — ajoutant une couche supplémentaire de complexité.

Il ne s’agit plus seulement de vivre le désir, mais de se situer par rapport à lui, à la fois dans le rapport à soi et dans le rapport à l’autre.

Ce questionnement autour de l’orientation sexuelle peut ainsi contribuer à renforcer la posture d’attentisme dans la sphère sexuelle.

Dans cette lecture alternative, il apparaît tout aussi difficile d’ignorer le rejet croissant de l’ordre établi.

La logique de la déconstruction

Avec le wokisme, rien ne semble désormais devoir échapper à la remise en cause, dès lors que le modèle de la société occidentale est présenté comme un système historiquement construit pour permettre à certains d’exercer une domination sur d’autres. Celle-ci ne se limite pas à quelques ajustements marginaux.

Elle s’étend à l’ensemble des cadres structurants : normes, valeurs, Histoire, traditions, sciences, écriture, langage, mais aussi modèles de la famille, du couple et de la parentalité.

Dans cette perspective, le patriarcat occupe une place centrale, présenté comme un système de domination destiné, au sein du couple, à consacrer la suprématie des hommes sur les femmes.

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L’amour sans le corps

L’émergence de discours revendiquant un amour sans sexe, ou avec une sexualité minimale, mérite une attention particulière.
Ils promeuvent une redéfinition de la place accordée à la sexualité au sein de la relation amoureuse.

Le couple et le lien affectif demeurent centraux, mais la sexualité n’y est plus nécessairement conçue comme un élément structurant et indispensable. L’attachement, la complicité émotionnelle, la stabilité du lien ou le partage du quotidien sont mis en avant, tandis que la sexualité tend à être reléguée à un rôle secondaire, perçue comme optionnelle.

Cette reconfiguration de l’intime commence à se structurer au début des années 2000, principalement dans le monde anglo-saxon.

Un jalon important est la création, en 2001, de l’Asexual Visibility and Education Network, une association fondée par David Jay, qui joue un rôle central dans la promotion de l’asexualité, entendue comme l’absence d’attirance sexuelle. 

Ce concept a ensuite nourri des discours plus larges valorisant une sexualité minimale ou non centrale au sein du couple.

Bien qu’encore marginale, cette tendance est néanmoins suffisamment significative pour constituer un phénomène identifiable.

Une autre place pour la sexualité dans le couple

Les couples adhérant à cette redéfinition de la sexualité mettent en avant plusieurs arguments récurrents.

Ils expriment d’abord le souhait de desserrer la pression qui pèse sur la sexualité, souvent vécue comme une attente implicite de performance. Cette mise à distance est alors présentée comme un moyen de préserver le lien affectif, en évitant que le désir, ou son absence, ne fragilise la relation.

L’accent est mis sur l’importance des sentiments, de l’attachement, de la complicité émotionnelle et de la qualité du lien, perçus comme plus structurants que l’expression charnelle.

Cette approche est également associée à la recherche de relations plus apaisées, fondées sur la communication, la compréhension mutuelle et la stabilité affective. 

Elle peut aussi s’appuyer sur un rapport complexe au corps.

De manière plus marginale, certains discours invoquent des considérations hygiénistes, la sexualité étant alors envisagée sous l’angle des risques sanitaires, de la prévention et de la protection du corps.

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La sexualité sous lecture idéologique

Ces arguments sont entendables. Ils demeurent toutefois incomplets.

D’autres discours viennent s’y ajouter, plus idéologiques, et s’inscrivent dans une dynamique de remise en cause plus large portée par le wokisme, au même titre que celle des normes de genre et des modèles familiaux perçus comme relevant de structures sociales jugées asymétriques.

Dans cette perspective, la sexualité au sein du couple n’est plus seulement envisagée comme une dimension intime de la relation amoureuse, mais comme un espace traversé par des rapports de pouvoir, voire comme un instrument de domination.

Elle tend également à être pensée comme une construction sociale et culturelle, façonnée par des normes historiquement associées au patriarcat.

Le désir lui-même est alors appréhendé à l’aune de cette grille de lecture.

La mise à distance de la sexualité peut dès lors être présentée comme un acte d’émancipation, visant à se soustraire à un ordre social oppressif.

Un renversement cohérent

Avec cette grille de lecture alternative, l’émergence de discours revendiquant un amour sans sexe n’a, au fond, rien d’étonnant. Tout comme le reste, l’intime et la sexualité deviennent des objets de relecture idéologique. Dès lors que l’ensemble des rapports humains est interprété à travers une grille opposant oppresseurs et opprimés, le couple et le désir ne sauraient y échapper.

Dans le cadre de cette révolution culturelle à laquelle nous assistons, semble ainsi se dessiner une révolution sexuelle d’un type nouveau : non plus fondée sur la libération du désir, mais sur sa mise à distance.

Une révolution sexuelle profondément inversée.

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