ANALYSE – De la Post-Démocratie en Afrique…

Par Denis Deschamps, Membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer et de l’Académie d’Intelligence Économique
Début Février 2026, les jeunes IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) ont organisé une conférence consacrée à la “guerre informationnelle en Afrique et la bataille des narratifs” : les intervenants qui se sont succédés à l’École militaire ont ainsi traité des mécanismes, outils et stratégies d’influence dans l’espace francophone africain. Ils ont également échangé sur le “narratif” de la nouvelle génération d’acteurs africains et franco-africains ; sachant que le continent doit être aujourd’hui considéré comme un des “bacs à sable” des guerres informationnelles modernes.
On aimerait ainsi pouvoir contredire cette impression qu’on peut avoir que ”tout change en Afrique sans que rien ne change”. Certains évoquent alors le concept de démocratie “à l’africaine” ou de “post-démocratie”, mais vraiment sans expliquer de quoi il s’agit. A cela, on serait d’ailleurs tenté de répondre que de même que le gauchisme a pu être le meilleur allié du capitalisme et qu’un improbable « wokisme » constitue le meilleur argument de l’Alt-Right américaine, la post-démocratie est en fait l’excuse opposée par les nouveaux autocrates africains – souvent assistés de leurs nervis russe – à tous ceux qui aspirent légitimement à la démocratie sur le continent.
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La démocratie en Afrique, c’est compliqué…
Le continent africain reste caractérisé notamment par la persistance de monarchies républicaines, régimes autoritaires et autres présidences à vie. Il semble donc particulièrement difficile d’y établir aujourd’hui une démocratie 2.0, telle que le développement exponentiel des réseaux sociaux pourrait le faire espérer.
De fait, l’Afrique, qui s’est constituée après les indépendances, a un réel problème de gouvernance politique, qui se traduit le plus généralement par une absence d’alternance démocratique. Aussi, les bases de la démocratie peuvent être absentes dans certains pays africains -qui s’affichent pourtant comme des républiques, qu’il s’agisse de l’État de droit (avec une loi égale pour tous), de la séparation des pouvoirs, de la prise en compte des aspirations de la population à partir d’élections libres et transparentes, ainsi que du droit de manifester et de contredire les autorités en place.
La question peut alors être légitimement posée de l’adaptation nécessaire d’un idéal démocratique trouvant ses sources dans la Grèce Classique, à une Afrique où l’émergence économique est encore dépendante de l’accompagnement (conseil et soutien) par des puissances extérieures. Comme le soulignait récemment Alain Juillet dans un entretien accordé au média AFRICAPRESSE.Paris,[1] “notre vision occidentale de la démocratie n’est pas adaptée à une Afrique, qui aime le consensus organisé par des chefs de communautés qui sont choisis, ou plutôt désignés à vie. La palabre africaine a en effet pour but d’éviter qu’il y ait un perdant ou un gagnant, comme cela se produit dans nos contextes démocratiques européens”.
On peut également évoquer le poids considérable du secteur informel, qui s’est largement développé sur le continent en raison de l’incapacité des gouvernants à apporter une réponse à des jeunes ayant bénéficié d’une formation, mais qui n’accèdent pas pour autant à l’emploi. Cantonnée ainsi à un entrepreneuriat de subsistance, une large partie de la population africaine se trouve donc forcément mise en dehors du système et le plus souvent tentée par les idées simples impulsées par des mouvements populistes.
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Quelles solutions proposer pour l’Afrique ?
Sur le plan économique, le meilleur remède serait de faire évoluer le système de formation africain (généralement calqué sur le nôtre) vers une démarche fondée sur le numérique et conduisant à l’employabilité et à l’emploi.
Ensuite, il faudrait sans doute changer le modèle économique africain, qui est fondé sur une production de biens voués à l’exportation et une consommation de biens importés, grâce, d’une part, au renforcement de chaines de valeur, et, d’autre part, à une politique économique axée sur la promotion de « champions » nationaux.
Cependant, pour que cela puisse se faire, il faut alors que les entreprises prennent toute leur part dans cette stratégie de développement et de croissance. Mais de même que pour la participation des citoyens à la vie publique, il convient impérativement d’assurer pour cela : tout d’abord, la durabilité, c’est-à-dire une amélioration de la gouvernance permettant la transparence, l’adaptabilité, la participation et le développement local ; ensuite, le respect de l’éthique des affaires, autrement dit le respect des engagements, des règles de marché et de concurrence et la lutte contre les comportements déviants ; enfin, l’information économique qui doit être à la fois accessible et objective, plutôt que de se traduire par le recours à des intermédiaires douteux et de subir l’action d’agents d’influence extérieurs.
Du point de vue politique, il faut par ailleurs que les institutions « invisibles » telles que la confiance et une autorité fondée sur la légitimité, permettent de mettre à bas les différentes causes responsables de l’échec patent de la démocratie en Afrique, particulièrement lorsqu’il s’agit du rôle néfaste des acteurs politiques et des élites qui n’acceptent pas le partage du pouvoir.
Les organisations de la société civile, dont les partis politiques, doivent être ainsi en mesure de contribuer, si possible avec l’appui de la technologie, à porter les aspirations légitimes de la population à plus de démocratie et aussi à échapper à la violence imputable au terrorisme. Mais pour que ces organisations démocratiques puissent contribuer à (re)construire la démocratie en Afrique, il faut qu’elles sachent effectivement parler à la jeunesse africaine (plus de 50% de la population à moins de 25 ans) qui est sous emprise d’un numérique “colonisé” par de la propagande étrangère.
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Aller plus loin et sans doute mieux ensemble
Une certitude (parmi d’autres sujets importants, comme le dérèglement climatique…) : la population va continuer de s’accroître sur le continent, avec 2,5 milliards d’africains en 2050, contre 1,4 milliard aujourd’hui (400 millions en 1960).
L’Afrique représentera ainsi le ¼ de la population mondiale d’ici 2050 et, comme ailleurs, sera nécessairement intoxiquée par le numérique… Certes, à condition qu’elle soit frugale (l’IA représente aujourd’hui plus de 20% de la consommation d’énergie mondiale, on peut évoquer l’effet bénéfique attendu de l’intelligence artificielle. L’IA devrait sans doute nous faire espérer une réponse adaptée aux enjeux du continent, en particulier par rapport à la démocratie et la souveraineté, mais encore faudrait-il que cette IA soit effectivement africaine (90% des données sur le continent sont ainsi stockées hors d’Afrique). Nous en sommes en fait encore très, très loin et l’Europe n’est sans doute pas beaucoup mieux lotie que l’Afrique face aux géants américains (GAFAM) et chinois.
Nous sommes aussi dans une position particulièrement difficile pour donner des leçons à une Afrique qui évolue dans sa propre complexité, notamment entre coutumes, règles traditionnelles et populaires et le droit tel que nous le connaissons en Europe. Nous n’avons ainsi pas eu la meilleure réponse, notamment par rapport au Sahel, en nous arc-boutant sur notre vision de la démocratie telle que l’Afrique n’en connaît pas la pratique.
On ne le répétera jamais assez, une large partie de la population africaine n’a jamais bénéficié des promesses de la démocratie “à l’occidentale” : les élections (quand il y en a) y sont caractérisées par des fraudes massives, la corruption et une manipulation d’envergure opérée par les élites au pouvoir. La pauvreté reste présente et l’insécurité se développe (avec le réchauffement climatique, parmi d’autres causes), ce qui peut pousser une caste militaire (ou apparentée) à “prendre les choses en main”.
Mais cette mainmise de militaires ne peut en fait rien par rapport à l’exploitation des ressources naturelles et minières par des acteurs étrangers, en dépit des prétentions qu’ils ont à reprendre le contrôle de leur souveraineté économique, mais qui se traduit le plus souvent par l’installation d’un régime autoritaire, à l’encontre de ce que les populations souhaitent en termes de “nouvelle indépendance” et de maîtrise des ressources
Aussi, le discours « panafricain » de ces régimes nationalistes en butte à l’intégration économique régionale paraît-il aussi creux que l’idée même de » Post-Démocratie » qui leur sert d’argument pour se maintenir en place, malgré leur superbe « isolement ».
Il nous revient alors de rompre cet isolement pour renouer le dialogue, particulièrement avec les pays de l’AES (Alliance des états du Sahel) où s’est aussi opérée en quelque sorte une « revanche des contextes » (cf. l’ouvrage éponyme de JP Olivier de Sardan) vis-à-vis d’institutions internationales te des puissances qui veulent imposer leur modèle. L’AES est en fait la manifestation d’une Afrique qui veut prendre la place qui lui revient à la table de discussion afin de pouvoir « corriger le narratif » sur une Afrique qui doit être en mesure de traiter « d’égal à égal » avec ses partenaires.
De la sorte, nous pourrons sans doute contribuer à la mise en œuvre progressive d’une option démocratique qui n’a jamais été expérimentée par les populations, c’est-à-dire de leur permettre d’avoir droit à la parole et de bénéficier des politiques publiques de leurs pays.
Comme l’a évoqué le Professeur Akandji-Kombé dans un entretien donné à AFRICAPRESSE.Paris[2], l’idée même de post-démocratie est une projection faite par le régimes autoritaires (assistés d’agents russes agissant dans une logique de prédation) qui sont en place, dans des contextes nationaux où la démocratie a échoué. Grâce à cela, chaque « pouvoir en place peut se considérer comme perpétuel, quitte à sacrifier pour cela les libertés de la population ».
En fait, comme il le souligne, « ce qui a échoué en dans ces pays (il évoque la RCA ( République centrafricaine, mais cela peut être généralisé à d’autres pays africains), ce n’est pas la démocratie, mais plutôt les promesses de démocratie qui n’ont pas été tenues » : les citoyens doivent en effet, selon lui, revendiquer de se gouverner par eux-mêmes, c’est à dire avec de la transparence, du pluralisme, le respect de l’intégrité, tout en ayant la possibilité de s’exprimer et aussi d’être écouté.
Dont actes !
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[1] https://www.africapresse.paris/Alain-JUILLET-President-d-honneur-de-l-Academie-d-Intelligence-Economique-L
[2] https://www.africapresse.paris/Pr-Jean-Francois-AKANDJI-KOMBE-La-RCA-est-l-archetype-d-un-pays-Wagnerise
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responsable du programme #JeunesAdaptClimat
dans des institutions œuvrant pour la coopération et la diplomatie économique entre la France et
l’Afrique, en particulier en tant que Délégué Général de la Cpccaf (Conférence permanente des chambres
consulaires africaines et francophones).
de l’Afrique et du développement économique durable passant par l’adaptation climatique. Il intervient
dans des conférences sur ces diƯérents sujets et a notamment formé les cadres de l’Union Monétaire
Ouest-Africaine (UMOA) et de la CEMAC sur l’industrialisation et l’impact.
Conseillers du Commerce Extérieur de la France (en tant que PEA), de l’Académie d’Intelligence
économique et de la Société d’encouragement de l’industrie nationale à Paris.
notamment de son fort engagement par rapport au développement de l’Afrique (Il est ambassadeur des
solutions pour l’Afrique – SAS), où il a notamment contribué à créer et déployer le programme européen
ARCHIPELAGO, qui a impacté des milliers de personnes dans 12 pays du Sahel et de la région du Lac
Tchad.
