TRIBUNE – De François à Eva de Vitray : Et s’il ne restait que la mystique ?

Photo portrait de Léon XIV au centre avec en plus petit de chaque côté en médaillon le pape François et Eva de Vitray
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Brahim Kas

Le monde tremble, la foi chancelle, Gaza suffoque sous les bombes, et l’indifférence s’installe, froide comme une évidence. En cette fin de cycle marquée par la disparition du Pape François, figure prophétique de la paix et du dialogue interreligieux, une question s’impose : qui, demain, prendra le relais de cette voix spirituelle dans la tempête ?

François ne fut pas seulement le chef de l’Église catholique. Il fut, dans ses silences comme dans ses paroles, l’incarnation d’une foi ouverte, tournée vers cette culture de la rencontre qu’il appelait de ses vœux. Une foi capable d’embrasser les douleurs des autres sans renier ses racines.

Il dénonça sans détour l’injustice subie par les Palestiniens. Il se rendit à Mossoul, sur les ruines encore fumantes de la barbarie. Il osa nommer les tragédies, sans jamais céder à la haine. Il condamna également l’odieux pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 contre des civils israéliens, rappelant que le terrorisme ne saurait jamais être justifié.

Il faut dire les choses : ce jour-là, une ligne invisible a été franchie. Pour beaucoup d’Israéliens, ce fut un séisme. On ne mesure pas, depuis l’extérieur, ce que cet événement a ravivé : une angoisse existentielle, une mémoire collective marquée par la Shoah. J’ai eu l’occasion d’en parler avec Ilan Greilsammer, intellectuel franco-israélien et fin connaisseur de la société israélienne contemporaine : ce 7 octobre fut vécu comme un effondrement.

Et pour quel résultat ? Un chaos pour les civils palestiniens eux-mêmes. Le Hamas a semé la mort, mais aussi la désespérance. Cela n’efface en rien la responsabilité politique de Benjamin Netanyahou, dont la vengeance aveugle piétine la justice comme la paix. Peut-être devrait-il relire les mystiques de sa propre tradition qui savaient que la puissance sans lumière engendre l’abîme. Sous son impulsion, le Saint-Siège rappela avec constance son attachement à la solution à deux États, dans le respect du droit international et de la dignité des peuples.

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Alors que certains rêvent d’un « choc des civilisations », d’autres continuent de marcher sur les crêtes invisibles qui relient les âmes. Ces marcheurs-là s’appellent Augustin, Ibn Arabi, Rûmî, et parfois… Eva.

Saint Augustin écrivait : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi. ». Cette soif de l’Absolu, on la retrouve presque mot pour mot chez Ibn Arabi, le grand Sheikh du soufisme andalou, lorsqu’il affirme : « Mon cœur est devenu capable de toute forme : il est prairie pour les gazelles et couvent pour les moines. » Ces deux figures, que séparent les siècles et les géographies, partagent une même vision : la rencontre mystique entre l’homme et le divin dépasse les appartenances formelles. Et puis il y a Rûmî, ce poète persan du XIIIe siècle, qui danse encore dans les cœurs : « Au-delà des idées de bien faire et de mal faire, il y a un champ. Je te retrouverai là-bas. ». Ce champ, c’est celui de la mystique, de la fraternité par-delà les dogmes.

Parmi les figures modernes qui ont incarné ce souffle, Eva de Vitray-Meyerovitch occupe une place singulière. Elle fut à l’islam ce que Simone Weil fut au christianisme : une mystique indocile, une conscience verticale, une âme en exil. Née dans une famille aristocratique catholique, elle grandit dans un monde structuré par les codes et la rigueur. Mais c’est par l’épreuve – la Seconde Guerre mondiale, la perte d’un enfant, les désillusions du siècle – qu’elle s’ouvre au souffle du soufisme. La lecture de Rûmî bouleverse sa vie. Elle apprend le persan, traduit le Mathnawi, œuvre-monde du maître de Konya. Elle épouse Julien Meyerovitch, normalien, philosophe, homme d’une vaste culture, d’origine juive ashkénaze. Un intellectuel discret, formé dans la rigueur rationaliste française, mais sensible aux grandes quêtes de l’esprit. Leur union est plus qu’un mariage : c’est une confluence.

Eva devient ainsi, par sa naissance, son amour et sa foi, le témoin vivant d’un dialogue entre les trois monothéismes. Catholique d’origine, épouse d’un juif, elle embrassa l’islam : son parcours est une passerelle incarnée. Une leçon de fidélité à l’invisible, contre toutes les identités figées.

Aujourd’hui en France, les lieux où s’enseignent les traditions religieuses sont eux aussi mis à l’épreuve. Le rétablissement du contrat d’association du lycée Averroès, principal établissement musulman sous contrat, rappelle combien la méfiance à l’égard des expressions éducatives de l’islam demeure tenace. Le tribunal administratif de Lille a pourtant jugé que « la condition tenant à l’existence de manquements graves au droit n’était pas remplie ». À l’autre extrémité du spectre, les révélations sur les abus commis au sein de l’institution catholique de Bétharram nous rappellent que nul n’est à l’abri des dérives, même au sein des héritages les plus anciens. Mais ces secousses ne doivent pas occulter le rôle remarquable de nombreux établissements confessionnels, notamment catholiques, souvent exemplaires dans l’accueil, l’éducation et le dialogue. Il faut rappeler que des milliers d’enfants français de confession musulmane y sont scolarisés, dans un climat de respect et de confiance mutuelle. Pour nombre d’entre eux – hier comme aujourd’hui – ces établissements ont constitué de véritables lieux d’élévation, où se sont tissés les premiers liens entre foi, exigence et République. L’un des grands témoins de cette traversée silencieuse fut sans doute cette figure issue de l’immigration, élevée dans le réseau catholique lillois, qui devint Haut-commissaire à la diversité sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

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C’est dans ce contexte de tensions et d’espérance mêlée que la création récente de l’Observatoire de la Diversité, placé sous la présidence de Benjamin Stora, prend tout son sens. Encore jeune, ce nouvel espace de réflexion et d’action pourrait justement contribuer à sortir de l’impasse des caricatures, en offrant un lieu de vigilance, de reconnaissance, et de réconciliation. À condition de garder en tête cette vérité simple : ce n’est pas la confession d’un lieu qui garantit sa probité, mais la lumière intérieure de celles et ceux qui l’habitent.

Le Pape François, jusqu’à son dernier souffle, a prouvé que la mystique pouvait encore irriguer le politique. Son encyclique Fratelli tutti appelle à une fraternité universelle enracinée dans l’amour, une idée chère aussi bien à Saint Augustin qu’à Ibn Arabi. Le Conclave a désigné un successeur : le cardinal américain Robert Francis Prevost. Il est à présent Léon XIV, le nouveau pape. Mais nul ne succède vraiment à une flamme. On ne remplace pas une lumière intérieure : on la ravive !

Parmi ceux dont la parole fait écho à celle de François, certains noms avaient circulé à voix basse, mais dont l’écho grandit. Mgr Jean-Paul Vesco, dominicain, archevêque d’Alger, incarne cette tradition d’humilité ardente. Homme de terrain et de silence, il sait ce que signifie vivre la fraternité au quotidien, là où l’Islam et le christianisme se croisent sans se confondre. Il marche, d’une certaine façon, dans les pas de saint Augustin, l’un des plus grands penseurs du christianisme, évêque d’Hippone, dont la parole continue d’habiter les âmes. Tous deux, à des siècles de distance, portent en eux le même souci : la lumière intérieure, et le mystère d’une communauté des cœurs. Dans un monde qui cherche des murs, Mgr Vesco continue de bâtir des ponts. Et s’il fallait, pour prolonger la voix du Pape des marges, écouter dans ce nouveau pontificat ceux qui vivent déjà sur les lignes de fracture ?

Alors que le tumulte du monde nous pousse à crier, peut-être faut-il, au contraire, réapprendre à écouter. La mystique n’est pas une fuite. C’est une résistance sans bruit. Un contre-pouvoir doux mais radical. Eva disait : « Je ne suis pas devenue musulmane, je l’étais déjà sans le savoir. ». Simone Weil refusait le baptême pour rester solidaire des opprimés hors de l’Église. Saint Augustin pleurait de ne pas aimer Dieu assez tôt. Ibn Arabi voyait le divin dans tous les visages. Et Rûmî, lui, nous invitait à tourner, encore et encore, autour du feu de l’Amour.

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Ce ne sont pas des figures désincarnées. Ce sont des phares. Et dans la tempête, il nous faut une lumière qui guide sans aveugler. L’auteur de ces lignes, musulman de culture et de confession, pleure le décès du Pape François. Que Dieu – qu’on l’appelle Allah, Yahvé ou Père – l’accueille dans Son Paradis. Et qu’il y danse, peut-être, avec Rûmî.


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