DÉCRYPTAGE – Bases refusées, alliance fissurée, OTAN menacé… L’Europe découvre le prix politique de la guerre contre l’Iran

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Après un mois d’offensive américaine et israélienne contre l’Iran, le fait le plus significatif n’est pas seulement d’ordre militaire. Il est politique. L’Italie, l’Espagne et la France, chacune à sa manière, ont imposé des limites à l’usage de leur territoire, de leur espace aérien ou de leurs infrastructures pour soutenir les opérations contre Téhéran. Ce passage pèse bien davantage qu’il n’y paraît, car il révèle une fracture au sein du dispositif occidental au moment même où Washington exige unité et discipline. En d’autres termes, la guerre contre l’Iran ne se contente pas d’épuiser les ressources et de déstabiliser les marchés : elle met à nu la fragilité du lien atlantique.
Sigonella et le retour d’une souveraineté sous surveillance
Le cas italien est emblématique. Rome a refusé l’utilisation de Sigonella pour le transit de deux appareils de combat destinés au théâtre moyen-oriental, et dans les jours précédents des ravitailleurs américains auraient également essuyé un refus alors qu’ils soutenaient les opérations aériennes contre l’Iran. Le gouvernement a immédiatement tenté d’atténuer la portée de la décision, en insistant sur l’absence de tensions avec Washington et sur la continuité des engagements pris. Mais cette prudence même dévoile l’essentiel : l’Italie agit dans un cadre de souveraineté limitée, régi par des accords bilatéraux opaques remontant à 1954 et toujours couverts par le secret.
La formule reste la même depuis des décennies : les bases sont italiennes en apparence, mais le contrôle opérationnel réel demeure américain. Les commandements nationaux interviennent sur les aspects techniques, non sur l’orientation stratégique des missions. Mais lorsque l’usage de ces installations implique un saut politique, c’est-à-dire une participation directe à une guerre que le Parlement n’a pas autorisée, alors le gouvernement est contraint de freiner. C’est là que réapparaît le nœud jamais résolu de la présence américaine en Italie : non pas une simple coopération entre alliés, mais un équilibre ambigu entre dépendance stratégique et nécessité de préserver au moins l’apparence de la souveraineté.
Madrid et Paris : le refus s’élargit
L’Espagne a adopté une ligne encore plus explicite. Le gouvernement de Pedro Sánchez a interdit l’usage des bases de Rota et de Morón, ainsi que de l’espace aérien, pour soutenir l’opération offensive contre l’Iran. Madrid a précisé que cette restriction ne concernait que les activités liées à la guerre, non le fonctionnement général des installations américaines. Mais le message est limpide : l’alliance atlantique ne peut pas devenir un chèque en blanc pour des guerres qui divisent l’Europe, aggravent la crise énergétique et échappent à tout cadre multilatéral.
La France, avec son langage plus nuancé mais non moins significatif, a elle aussi fait comprendre qu’elle ne voulait pas servir de corridor automatique pour le transfert de matériel militaire vers Israël ou vers le front iranien. Donald Trump a réagi avec sa brutalité habituelle, accusant Paris d’ingratitude et d’inutilité. Mais derrière l’invective se cache un point sensible : les États-Unis constatent que l’Europe, lorsque le conflit menace directement ses intérêts vitaux, n’est plus disposée à se laisser entraîner sans condition.
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La fracture atlantique et le chantage énergétique
Le véritable point de rupture est le détroit d’Ormuz. Avec un trafic énergétique mondial frappé de plein fouet et des marchés sous tension, les États-Unis demandent aux alliés non seulement un soutien politique, mais aussi une participation concrète à la gestion de la crise. Trump va jusqu’à les exhorter à prendre le contrôle du détroit et à « se battre pour eux-mêmes », comme s’il annonçait que la protection américaine ne serait plus gratuite. L’alliance se transforme ainsi en pur rapport de force : que ceux qui dépendent du pétrole du Golfe paient le prix militaire de cette dépendance.
Pour l’Europe, c’est un cauchemar stratégique. D’un côté, les économies du continent restent vulnérables aux chocs énergétiques. De l’autre, les opinions publiques et plusieurs gouvernements refusent d’être entraînés dans une guerre perçue comme américaine et israélienne avant d’être occidentale. Il en résulte une contradiction redoutable : l’Europe subit les conséquences économiques du conflit, mais refuse d’en assumer pleinement le coût militaire. C’est de là que naît la tension croissante avec Washington.
Le calcul militaire et la peur de l’escalade
Sur le plan strictement stratégique, le refus européen d’ouvrir sans réserve ses bases ne change pas à lui seul le cours de la guerre, mais il complique la profondeur logistique américaine. Une campagne contre l’Iran, surtout si elle se prolonge, a besoin de couloirs aériens, d’escales techniques, de ravitaillement, de nœuds de commandement et de soutien dispersés. Restreindre ces accès signifie ralentir, détourner, augmenter les coûts et réduire la flexibilité opérationnelle. Ce n’est pas un geste purement symbolique : c’est une forme de pression indirecte sur l’architecture militaire américaine.
Dans le même temps, l’Italie, l’Espagne et la France savent qu’accorder une pleine liberté d’action reviendrait à s’exposer à des représailles politiques, terroristes et peut-être même militaires. Dans un contexte où l’Iran a déjà montré sa capacité à élargir le rayon de la crise, toute base utilisée ouvertement pour l’offensive risque de devenir une cible, ou du moins un facteur d’implication directe. Le refus européen naît aussi de cet instinct de protection.
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Une leçon géoéconomique pour l’Europe
Cette crise met en lumière une vérité inconfortable : l’Europe ne dispose pas encore d’une véritable autonomie stratégique, mais elle commence à comprendre le prix de sa subordination. Les bases américaines sur le continent restent un instrument de puissance de Washington. Pourtant, lorsque la guerre menace d’ébranler les approvisionnements, la stabilité interne et les échanges commerciaux, les États européens tentent de redresser la tête. Non pour renverser l’alliance, mais pour éviter d’être entraînés dans un conflit susceptible de dévaster leurs intérêts économiques.
En ce sens, le non opposé à Sigonella, à Rota, à Morón ou aux escales françaises n’est pas seulement une affaire diplomatique. C’est le symptôme d’un tournant historique plus profond : l’Europe commence à comprendre que la fidélité atlantique, dans un monde traversé par les guerres énergétiques et les crises des chaînes d’approvisionnement, peut se transformer en piège. Et que la vraie question n’est plus seulement de savoir s’il faut rester allié des États-Unis, mais jusqu’à quel point il est possible de l’être sans payer un prix devenu insoutenable.
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