
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une nouvelle étape dans la stratégie de pression de Pékin
À la veille de la rencontre entre et prévue en Corée du Sud, la Chine a annoncé le renforcement le plus strict jamais appliqué à ses contrôles sur les exportations de terres rares et d’aimants permanents. L’« Annonce n° 61/2025 » du ministère chinois du Commerce introduit un régime d’autorisations préalables pour toute exportation intégrant des matériaux ou des technologies d’origine chinoise. Ce dispositif renforce le levier diplomatique de Pékin dans les négociations à venir avec Washington, tout en affaiblissant la base industrielle américaine, notamment dans les secteurs de la défense et des technologies de pointe.
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Une arme géoéconomique à portée mondiale
Pour la première fois, la Chine applique la règle du « foreign direct product » (FDPR) au secteur des terres rares. Concrètement, tout produit fabriqué à l’étranger mais contenant des composants ou des technologies chinoises devra obtenir une licence d’exportation délivrée par Pékin. Cette mesure est d’autant plus puissante que la Chine contrôle environ 70 % de l’extraction mondiale, 90 % du raffinage et 93 % de la production d’aimants à base de terres rares. À partir de décembre 2025, les entreprises liées à des forces armées étrangères — notamment américaines — verront leurs demandes systématiquement rejetées pour tout usage militaire.
L’objectif est clair : bloquer toute contribution directe ou indirecte de matériaux chinois aux chaînes d’approvisionnement militaires étrangères. Or ces matériaux sont indispensables à la fabrication d’avions de chasse, de missiles, de sous-marins, de radars et d’armements de précision américains. La mesure n’est donc pas purement économique : elle constitue un outil de coercition stratégique.
Une base industrielle américaine déjà vulnérable
Bien avant cette annonce, la base industrielle militaire américaine était en difficulté. Les États-Unis peinent à augmenter rapidement leur capacité de production, tandis que la Chine élargit la sienne à un rythme estimé entre cinq et six fois supérieur. Les nouveaux contrôles et les licences au cas par cas offrent aux autorités chinoises un pouvoir discrétionnaire considérable pour ralentir ou bloquer les exportations critiques. Cela accentuera la fragilité américaine dans une phase de montée des tensions dans la région indo-pacifique.
Ces restrictions toucheront également les matériaux nécessaires aux semi-conducteurs avancés et aux équipements de production. Les entreprises devront fournir des dossiers détaillés sur les utilisateurs finaux, les spécifications techniques et les usages prévus. Une bureaucratie stratégique utilisée comme levier de puissance.
Le contrôle du savoir-faire, un facteur de puissance
La Chine ne se limite pas aux matériaux : elle verrouille aussi les compétences. Les nouvelles mesures interdisent aux ressortissants chinois de participer à des projets étrangers liés à l’exploration, l’extraction, la transformation ou la production d’aimants sans autorisation préalable. Pékin verrouille ainsi le transfert de technologies et protège le savoir-faire qui lui a permis d’acquérir une domination mondiale dans le secteur. Ce verrouillage s’inscrit dans la continuité du blocage de l’exportation de technologies de raffinage annoncé en décembre 2023.
Un levier de négociation avant la rencontre avec Trump
Le calendrier n’est pas un hasard. Pékin sait que la question des terres rares sera au centre des discussions avec Washington. Dans son communiqué, le ministère du Commerce a rappelé que la Chine restait ouverte au dialogue bilatéral et multilatéral, tout en soulignant que la souveraineté technologique n’était pas négociable. Il s’agit d’une manœuvre classique : augmenter la pression pour obtenir des concessions à la table des négociations.
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Une escalade progressive et calculée
Cette nouvelle mesure marque une étape supplémentaire dans l’instrumentalisation des terres rares. En décembre 2023, la Chine avait déjà interdit l’exportation de ses technologies d’extraction et de séparation. En avril 2025, elle avait restreint l’exportation de sept éléments en représailles aux nouveaux droits de douane américains. Une trêve temporaire avait été conclue en mai en Suisse, mais rapidement contournée : Pékin avait ralenti les licences et provoqué des arrêts de production aux États-Unis. Un accord fragile avait ensuite été signé à Londres en juin, sans résoudre les déséquilibres structurels.
Les États-Unis tentent de combler leur retard
Face à cette offensive, Washington cherche à reconstruire une filière nationale. Reste aujourd’hui le seul producteur d’aimants à terres rares aux États-Unis et a conclu un partenariat stratégique avec lui et a investi 400 millions de dollars dans, garantissant un prix plancher et finançant l’expansion de l’usine de Mountain Pass en Californie. L’objectif est de développer une chaîne d’approvisionnement autonome. Mais cette stratégie prendra des années à produire ses effets, laissant à la Chine un levier de pression considérable à court et moyen terme.
Une arme économique aux effets géopolitiques
La stratégie de Pékin est limpide : transformer sa suprématie industrielle en instrument de puissance. Dans un contexte de rivalité accrue dans l’Indo-Pacifique, contrôler l’accès aux terres rares revient à influencer directement la capacité militaire américaine et celle de ses alliés. Ce n’est pas une question de minerais : c’est une question de pouvoir.
Le message envoyé à Washington est explicite : sans alternative crédible et rapide, l’architecture de défense occidentale restera vulnérable à une pression économique graduelle, précise et calculée.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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