DÉCRYPTAGE – L’Europe qui sanctionne Moscou mais continue de la financer…

Des dirigeants européens face aux contradictions énergétiques de l’Union européenne : tandis que Bruxelles affiche des sanctions contre Moscou, les ports européens continuent d’importer du gaz et du pétrole russes, révélant le double discours de l’Europe face à la guerre en Ukraine.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Alors que les gouvernements européens multiplient les déclarations solennelles en faveur de Kiev, les terminaux énergétiques et les ports du continent racontent une tout autre histoire. Au début de l’année 2025, sept pays de l’Union européenne — France, Pays-Bas, Belgique, Croatie, Roumanie, Portugal et Hongrie — ont augmenté leurs importations d’énergie russe par rapport à 2024.

Un paradoxe lourd de conséquences : alors que Bruxelles affiche une politique de sanctions et de rupture, des milliards continuent à alimenter l’économie russe. Depuis 2022, l’UE a acheté 213 milliards d’euros d’énergie russe, tout en accordant 167 milliards d’euros d’aide à l’Ukraine. Autrement dit, elle finance à la fois la guerre et la résistance.

L’illusion de la rupture énergétique

Les cas français et néerlandais sont emblématiques : la France a augmenté ses importations de gaz naturel liquéfié (GNL) russe de 40 %, les Pays-Bas de 72 %. Une grande partie de ce gaz est réexportée à d’autres États membres, contournant ainsi la logique des sanctions directes. Cette manœuvre entretient le flux financier vers Moscou, tout en donnant l’impression politique d’un désengagement.

La Hongrie et la Slovaquie, quant à elles, continuent d’acheter du gaz russe par gazoduc pour une valeur totale de 5 milliards d’euros. Budapest n’a jamais caché son opposition à un embargo total, mais elle n’est pas la seule à maintenir ces flux.

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L’énergie comme arme et comme dépendance

Cette situation révèle la fragilité structurelle de l’Europe : sa dépendance persistante à l’énergie russe. Malgré les sanctions et les discours, le gaz et le pétrole en provenance de Russie occupent toujours une place centrale dans le mix énergétique de nombreux pays. Non pas faute de volonté politique, mais parce qu’une transition réelle exige du temps, des infrastructures et des investissements que plusieurs États n’ont pas encore réalisés.

Moscou exploite cette dépendance avec efficacité. Pendant que l’Occident tente de l’isoler financièrement, le Kremlin encaisse chaque mois des milliards d’euros grâce à ses exportations énergétiques. Une manne qui soutient directement l’effort de guerre russe.

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La rhétorique contre la réalité

La contradiction est éclatante. D’un côté, Bruxelles et les capitales européennes se posent en champions de la liberté et de la résistance ukrainienne. De l’autre, elles continuent à financer la principale source de revenus de la Russie. Deux logiques coexistent : la condamnation morale et la convenance économique.

La vérité est que les sanctions énergétiques n’ont jamais été totales. Faute d’unité, les États membres ont laissé des brèches ouvertes permettant au gaz et au pétrole russes de continuer à circuler. Le commerce énergétique avec Moscou a ralenti, mais n’a jamais cessé.

L’Europe divisée, Moscou résiliente

Ce paradoxe met en lumière la crise de crédibilité stratégique de l’Union. Les divisions entre États plus dépendants et États plus avancés dans la transition énergétique empêchent une position commune. Certains investissent dans la diversification — Norvège, Algérie, États-Unis — tandis que d’autres préfèrent maintenir le lien avec Moscou pour éviter une déstabilisation interne.

Le Kremlin sait exploiter ces fractures : il est conscient que l’Europe ne peut se permettre une rupture brutale et capitalise sur cette faiblesse structurelle.

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Financer la guerre pour tenter de l’arrêter

Le chiffre le plus troublant reste ce déséquilibre budgétaire : depuis 2022, l’UE a dépensé plus pour l’énergie russe que pour soutenir l’Ukraine. Chaque euro versé à Kiev est contrebalancé, en pratique, par un euro qui se retrouve dans les caisses de Moscou. Géopolitiquement, cela revient à alimenter les deux camps de la même guerre.

Pour la Russie, cette dépendance énergétique européenne est une assurance économique. Pour l’UE, c’est un boomerang politique qui affaiblit son message de fermeté et d’unité.

Énergie, géopolitique et double discours

L’énergie reste une arme de pouvoir plus efficace que bien des dispositifs militaires. L’Europe ne peut se libérer de Moscou sans accepter des sacrifices économiques que plusieurs gouvernements redoutent pour des raisons sociales et politiques internes : hausse des prix, mécontentement populaire, crise industrielle.

Le résultat est une politique étrangère schizophrène : on sanctionne d’un côté, on paie de l’autre. On dénonce la Russie tout en maintenant ses recettes énergétiques.

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Une décision qui ne peut plus attendre

Pour sortir de ce paradoxe, l’Union européenne doit enfin décider si la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie est une urgence géopolitique ou un simple problème économique. Tant qu’elle hésitera entre morale et pragmatisme, Moscou continuera à imposer ses règles et à encaisser les dividendes.

Le gaz et le pétrole ne connaissent pas d’idéologie : ils suivent la demande. Et c’est cette réalité, plus que n’importe quel discours diplomatique, qui explique pourquoi la Russie n’est pas isolée, mais soutenue économiquement — y compris par ceux qui affirment vouloir la combattre.

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