DÉCRYPTAGE – Les explosions de Damas et le fragile retour de la Syrie dans le jeu des puissances

DÉCRYPTAGE – Les explosions de Damas et le fragile retour de la Syrie dans le jeu des puissances

lediplomate.media — imprimé le 07/07/2026
explosions de Damas
Capture d’écran

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Macron parmi les décombres de l’ancien ordre syrien

Les deux explosions survenues à Damas, près de l’hôtel où Emmanuel Macron tenait des réunions durant sa visite officielle, ne relèvent pas seulement du fait divers. Elles constituent un message politique écrit dans le langage brutal de la violence : la Syrie post-Assad veut réintégrer le circuit diplomatique international, mais elle ne contrôle pas encore pleinement sa propre sécurité.

Le président français se trouvait dans la capitale syrienne pour rencontrer Ahmed al-Sharaa, l’homme qui, après la chute de Bachar al-Assad en 2024, cherche à transformer un pouvoir né de la guerre en un gouvernement reconnu, acceptable pour l’Occident et utile aux monarchies du Golfe. Macron est le premier chef d’État d’un grand pays de l’Union européenne à se rendre en Syrie après ce tournant historique. Pour Paris, la visite devait montrer la réouverture d’un canal politique. Pour Damas, elle devait certifier la fin de l’isolement. Les bombes ont rappelé à tous que la normalisation, en Syrie, reste un mot prématuré.

Les explosions ont eu lieu dans une zone centrale, entre le ministère du Tourisme et le musée national, près de l’hôtel Four Seasons. Selon les autorités syriennes, il y aurait au moins dix-huit blessés, dont quatre policiers. Aucune revendication n’a été signalée pour l’instant. Mais la signification de l’épisode est déjà claire : quelqu’un a voulu frapper non pas forcément Macron en tant que personne, mais le sens politique de sa visite.

La sécurité comme épreuve de légitimité

Pour Ahmed al-Sharaa, le problème est immense. Gouverner la Syrie ne signifie pas seulement occuper le palais présidentiel. Cela signifie démontrer que l’on peut tenir ensemble un pays dévasté par treize années de guerre, traversé par des milices, des rivalités confessionnelles, des réseaux djihadistes, des minorités inquiètes, des économies criminelles, des intérêts étrangers et des territoires encore seulement partiellement recomposés.

De ce point de vue, les bombes de Damas constituent une défaite symbolique pour le nouveau pouvoir syrien. Même si l’attaque n’a pas modifié l’agenda de Macron, elle a fissuré l’image que Sharaa voulait offrir : une Syrie capable de garantir sécurité, dialogue, ouverture économique et continuité institutionnelle. La politique étrangère vit aussi d’images. Et l’image de la fumée s’élevant au cœur de la capitale pendant qu’un président européen rencontre le nouveau chef de l’État syrien en dit plus que bien des communiqués officiels.

La question militaire est tout aussi évidente. L’ancien régime d’Assad garantissait l’ordre par la répression, la peur et les appareils de sécurité. Le nouveau pouvoir promet l’inclusion, la reconstruction et la pacification. Mais pour être crédible, il doit contrôler le territoire, prévenir les attentats, protéger les minorités, neutraliser les cellules de l’État islamique et empêcher que Damas redevienne le théâtre d’une guerre intermittente.

L’État islamique et la guerre qui ne finit pas

Ces derniers mois, l’État islamique a revendiqué plusieurs attaques contre les forces gouvernementales syriennes, annonçant une nouvelle phase d’opérations contre le gouvernement de Sharaa. Quelques jours avant les explosions survenues pendant la visite de Macron, un attentat dans un café de Damas avait tué neuf personnes et en avait blessé vingt. Ce seul fait suffit à montrer que le problème n’est pas ponctuel. Il est structurel.

Le djihadisme n’a plus, en Syrie, la puissance territoriale des années du prétendu califat. Mais il conserve des réseaux, des cellules, des compétences, des dépôts, des complicités locales et une capacité à frapper des objectifs symboliques. Dans une phase de transition, même un petit engin explosif peut produire un grand effet politique. Il suffit de frapper le bon endroit au bon moment.

La visite de Macron était le bon moment. Elle devait dire que la Syrie était redevenue fréquentable. Les explosions ont dit le contraire : la Syrie reste un champ ouvert, où tout processus de normalisation peut être saboté.

À lire aussi : REPORTAGE – L’Histoire singulière des juifs d’Ouzbékistan

La France cherche sa place dans le nouveau Moyen-Orient

L’évaluation géopolitique concerne surtout Paris. Macron n’est pas allé à Damas par simple solidarité humanitaire. La France veut revenir dans une partie dont elle risquait d’être exclue. Après la chute d’Assad, la Syrie est devenue un espace de compétition entre puissances régionales et mondiales : Turquie, pays du Golfe, États-Unis, Russie, Iran, Israël, Europe.

Paris voit dans la nouvelle Syrie une occasion de récupérer de l’influence au Levant, de renforcer son rôle méditerranéen, de contenir l’instabilité vers le Liban, de participer à la reconstruction et d’empêcher que tout soit décidé par Ankara, Doha, Riyad, Washington ou Moscou. La visite de Macron doit être lue dans cette logique : la France veut être présente au moment où se redessine le pouvoir syrien.

Mais la présence politique exige la sécurité. Si Damas ne parvient pas à protéger même une visite présidentielle de haut niveau, les investisseurs, les entreprises et les diplomaties resteront prudents. La Syrie peut bien changer de drapeau politique, mais sans sécurité elle ne deviendra jamais un marché, un partenaire ou un nœud stable de l’ordre régional.

Reconstruction et calcul économique

La Syrie est un pays détruit. Infrastructures, logements, installations énergétiques, hôpitaux, écoles, réseaux hydriques et industries ont besoin de capitaux considérables. La reconstruction est le véritable prix économique de la phase post-Assad. Celui qui entre le premier peut obtenir des contrats, de l’influence, un accès à des secteurs stratégiques et des relations privilégiées avec le nouveau pouvoir.

La France le sait. Les entreprises françaises regardent depuis longtemps les marchés de la reconstruction, de l’énergie, des télécommunications, des infrastructures et des services urbains. Mais aucun capital sérieux ne s’installe durablement dans un pays où les bombes explosent à proximité des lieux de la diplomatie. L’argent n’aime pas l’incertitude. Et en Syrie, l’incertitude reste encore la principale matière première.

Pour Sharaa, le défi géoéconomique est donc brutal : convaincre l’Occident d’assouplir les sanctions, attirer les capitaux arabes, rassurer les minorités, contenir les djihadistes, ne pas se laisser écraser par la Turquie, éviter le retour de l’Iran et ne pas rompre avec les États-Unis. C’est un équilibre presque impossible.

Le véritable message des bombes

Les explosions de Damas n’arrêtent pas la visite de Macron. Mais elles en changent le sens. Elle devait être la photographie d’une Syrie qui revient dans la diplomatie internationale. Elle est devenue la photographie d’une Syrie qui demande la reconnaissance avant d’avoir résolu le problème fondamental de tout État : le monopole de la force.

Macron peut serrer la main de Sharaa. Les chancelleries peuvent parler de transition, d’inclusion, de reconstruction et de stabilité régionale. Mais la réalité est plus dure : en Syrie, l’ancien ordre est tombé, le nouveau n’est pas encore né, et entre les deux agissent des groupes armés, des puissances étrangères, des intérêts économiques et des mémoires de guerre.

La normalisation syrienne ne sera pas une cérémonie diplomatique. Ce sera une épreuve de force, de gouvernement, de sécurité et de patience. Les bombes de Damas ont rappelé que, dans le Moyen-Orient réel, aucune transition n’est légitime simplement parce qu’elle est photographiée aux côtés d’un président européen. Elle doit démontrer chaque jour qu’elle sait survivre.

À lire aussi : ANALYSE – Arabie saoudite et Syrie : L’économie comme nouvel outil de pouvoir


#Syrie, #Damas, #Macron, #EmmanuelMacron, #Geopolitique, #MoyenOrient, #AhmedAlSharaa, #BacharAlAssad, #PostAssad, #ExplosionsDamas, #Attentat, #EtatIslamique, #Daech, #Diplomatie, #PolitiqueInternationale, #RelationsInternationales, #Strategie, #AnalyseGeopolitique, #ConflitSyrien, #TransitionPolitique, #Securite, #Reconstruction, #Levant, #France, #UnionEuropeenne, #Influence, #PuissancesMondiales, #Turquie, #Iran, #Russie, #Israël, #EtatsUnis, #GolfePersique, #Instabilite, #Terrorisme, #Defense, #Renseignement, #ActualiteInternationale, #Geoeconomie, #CentroStudiStrategici

gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
Ouvrages en italien
 
Découvrez ses ouvrages en italien sur Amazon.
https://www.amazon.it/Libri-Giuseppe-Gagliano/s?rh=n%3A411663031%2Cp_27%3AGiuseppe+Gagliano
 
Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
 
Liens utiles
 
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
 
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
 
Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis
https://centrostudistrategicicarlodecristoforis.wordpress.com/?_gl=1*1nwazl2*_gcl_au*MTY0MDE3Njc2LjE3Mjg3NDI3NTM

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut