DÉCRYPTAGE – La Guerre de l’ombre : L’Europe herbivore dans un monde de carnivores, l’aveu d’une vulnérabilité stratégique ?

DÉCRYPTAGE – La Guerre de l’ombre : L’Europe herbivore dans un monde de carnivores, l’aveu d’une vulnérabilité stratégique ?

lediplomate.media — imprimé le 08/04/2026
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Par la rédaction du Diplomate média

Le 1er avril 2026, lors de l’événement « Guerres et Paix » du Point dont Le Diplomate était partenaire, une table ronde intitulée « La Guerre de l’ombre : protéger nos joyaux industriels face à l’espionnage » a confronté deux regards complémentaires et sans complaisance. Frédéric Charillon, professeur des universités en science politique et codirecteur du Centre Géopolitique, Défense & Leadership de l’ESSEC, et Jean-Claude Gallet, directeur corporate anticipation, prévention et protection du groupe Michelin, ont dressé un diagnostic lucide et inquiétant.

Ce qui aurait pu rester un débat technique sur l’espionnage industriel s’est révélé être un réquisitoire géopolitique : l’Europe, et singulièrement la France, continue de se comporter comme un herbivore dans un monde de carnivores. La guerre d’influence, la guerre cognitive et l’espionnage économique ne sont plus des menaces lointaines ; elles frappent au cœur de nos entreprises, de nos technologies et de notre souveraineté. L’angélisme n’est plus une posture morale, il est devenu un risque existentiel.

Rayonnement ou influence réelle ? La confusion européenne

Frédéric Charillon a posé la distinction fondamentale trop souvent oubliée : le rayonnement n’est pas l’influence. La France excelle dans le premier (Tour Eiffel, luxe, culture), mais peine dans le second. L’influence, c’est faire changer les comportements : faire acheter nos produits, voter avec nous aux Nations Unies, adopter nos normes. Or, trop souvent, les élites françaises se contentent d’être « brillantes » sans chercher à peser réellement.

Cette confusion est symptomatique d’une culture plus large. L’Europe voit encore l’influence comme quelque chose de sale, de non-démocratique, presque immoral. Pendant ce temps, Russes et Chinois mènent une guerre cognitive sophistiquée, ciblée et permanente. La Russie déploie ses fermes de trolls, RT et Sputnik pour semer le doute et polariser les opinions publiques occidentales, comme lors des ingérences électorales ou de la guerre hybride en Ukraine. La Chine, via le United Front Work Department, orchestre Confucius Institutes, campagnes TikTok calibrées et opérations d’influence économique pour capter technologies et élites.

Le professeur a rappelé que l’influence n’est pas de la propagande : elle repose sur une transaction où chacun doit y trouver son intérêt. Surtout, il a insisté sur la nécessité urgente de cartographier les métiers de l’influence : diplomatie publique et rayonnement (soft power), lutte contre la désinformation et guerre cognitive, placement stratégique d’alliés dans les organisations internationales, bataille pour les normes et standards techniques, influence économique et technologique. Chacun de ces métiers exige des compétences, des profils et des outils différents. Sans cette cartographie claire, l’Europe continue de répondre de manière fragmentée, là où ses adversaires agissent de manière intégrée et professionnelle.

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Entreprises : de la sidération à la vigilance calibrée

Jean-Claude Gallet a apporté le regard concret du praticien au sein d’un grand groupe du CAC 40. Il a décrit les quatre phases classiques qui mènent à l’échec en gestion de crise : déni, procrastination, sidération, panique. Selon lui, les entreprises européennes se situent souvent entre la procrastination et la sidération.

La prise de conscience existe chez les grands groupes, mais elle reste insuffisante chez les ETI et PME. Le recrutement, la due diligence, la détection d’anomalies comportementales ou cyber, le contrôle export, tout cela doit faire partie d’une culture de vigilance. Mais sans tomber dans la paranoïa, qui paralyserait l’innovation et l’ouverture internationale. La clé, selon Gallet, est de créer un continuum entre sphère régalienne et monde économique : sûreté, RH, direction juridique, achats et direction générale doivent parler le même langage de la menace.

L’affaire Renault 2011 : un avertissement oublié

L’affaire Renault de 2011, où trois hauts dirigeants ont été accusés d’espionnage au profit d’intérêts étrangers (une affaire qui s’est finalement révélée en partie interne et instrumentalisée), reste un cas d’école. Elle a montré à quel point une grande entreprise française pouvait être vulnérable à la fois à des fuites internes et à des manipulations extérieures. Jean-Claude Gallet a rappelé que ces scandales, loin d’être anecdotiques, révèlent la difficulté persistante à protéger les joyaux technologiques et les données stratégiques. L’Europe paie encore le prix de sa naïveté passée.

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L’alliance manquante entre État et entreprises

Les deux intervenants ont insisté sur le même point crucial : la France et l’Europe peinent à créer un véritable continuum entre sphère régalienne et monde économique. Contrairement aux États-Unis ou à la Chine, où l’État et les entreprises agissent souvent de concert, l’Europe reste cloisonnée. Les informations sensibles circulent mal, les stratégies ne sont pas suffisamment partagées, et l’anticipation reste trop souvent personnelle plutôt qu’institutionnalisée.

Frédéric Charillon a pointé l’absence d’une instance équivalente au National Security Council américain qui permettrait une anticipation collective et régulière. Jean-Claude Gallet a rappelé que la compliance, le contrôle export et la protection des données ne peuvent plus être traités en silo. La guerre de l’ombre exige une manœuvre globale : vigilance, agilité, retour d’expérience et mémoire opérationnelle.

Prospective analytique

L’espionnage industriel et la guerre d’influence ne sont plus des menaces périphériques. Ils constituent le nouveau front quotidien de la compétition stratégique. L’Europe, qui se veut puissance normative, risque de devenir une simple proie si elle ne passe pas rapidement d’une posture défensive et réactive à une posture proactive et offensive.

À horizon 2030, deux voies s’ouvrent, sans échappatoire possible. Soit elle reste dans cet angélisme teinté de procrastination, continuant à croire que la brillance et le rayonnement suffisent, et elle verra ses joyaux technologiques, ses données et ses savoir-faire progressivement capturés ou neutralisés – comme l’affaire Renault de 2011 l’avait déjà annoncé il y a quinze ans. Soit elle accepte enfin de devenir carnivore : en cartographiant et en professionnalisant les véritables métiers de l’influence, en formant massivement ses élites économiques et politiques, en créant des mécanismes d’anticipation partagés entre État et entreprises, et en assumant une véritable culture de la vigilance et de la riposte.

Le temps de l’innocence est terminé. La guerre de l’ombre ne pardonne pas aux naïfs. La France et l’Europe ont encore les atouts pour y répondre. Mais elles doivent cesser de confondre élégance diplomatique et faiblesse stratégique. Avant que leurs joyaux industriels ne deviennent les trophées d’adversaires qui, eux, n’ont jamais fait de sentiments.

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