DÉCRYPTAGE – Iran : Le réveil du bazar et la crise profonde de la République islamique

Capture d'écran d'une des nombreuses manifestations qui touchent l'Iran depuis quelques jours
Capture d’écran d’une des nombreuses manifestations qui touchent l’Iran depuis quelques jours

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le retour du bazar au cœur de la contestation iranienne est un signal politique lourd de sens. Dans l’histoire contemporaine de l’Iran, lorsque les commerçants, artisans et réseaux marchands du bazar entrent en mouvement, le pouvoir a toujours de bonnes raisons de s’inquiéter. Ce fut le cas à la veille de la révolution de 1979, lorsque la protestation économique se transforma en basculement politique. Aujourd’hui, le contexte est différent, mais la dynamique sociale révèle des fragilités structurelles comparables.

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Carte fournie par le gouvernement américain montrant les villes et les régions iraniennes touchées par les manifestations et les troubles

Le déclencheur immédiat est l’effondrement du rial, tombé à des niveaux inédits face au dollar. Cette chute n’est pas seulement le produit d’une mauvaise gestion conjoncturelle. Elle est l’aboutissement de plusieurs années de déséquilibres accumulés : sanctions internationales, isolement financier, inflation chronique et perte de confiance dans la capacité de l’État à stabiliser l’économie. La décision des autorités de ne plus soutenir artificiellement le taux de change a agi comme un révélateur brutal, exposant une réalité déjà ressentie dans la vie quotidienne des Iraniens.

Mais réduire les protestations à une simple crise monétaire serait une erreur. Le malaise est plus profond et repose sur une combinaison de facteurs. La pression économique se conjugue à des tensions environnementales, notamment la sécheresse et les pénuries d’eau puis la crise énergétique, qui frappent un pays déjà fragilisé. À cela s’ajoute un contexte international de plus en plus contraignant, marqué par les coups très durs portés au régime par Israël l’été dernier et par le rétablissement des sanctions via le mécanisme de snapback et enfin la perception, au sein de la société iranienne, d’un horizon diplomatique fermé.

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Depuis 2021, l’Iran vit dans un cycle quasi continu de mobilisations. Crises hydriques, hausse du coût de la vie, protestations sociales, puis les grandes manifestations déclenchées par la mort de Mahsa Amini : chaque épisode a laissé des traces profondes. L’élection de Masoud Pezeshkian avait été perçue comme une tentative de recomposition interne, une recherche de compromis entre le système des ayatollahs et une société de plus en plus impatiente. Or, les événements actuels montrent les limites de cette médiation.

Le rôle du bazar est central. Traditionnellement conservateur et longtemps pilier du consensus islamique, il se positionne aujourd’hui comme un acteur critique. Ce glissement est révélateur : lorsque les segments les plus prudents de la société prennent la parole contre le pouvoir, c’est que le malaise a atteint un seuil difficilement réversible. Les tentatives du gouvernement pour désamorcer la crise – dialogues avec les corporations, remplacement du gouverneur de la Banque centrale – apparaissent tardives et, parfois, contradictoires. La nomination d’Abdolnasser Hemmati, associé à des politiques contestées, a davantage nourri le scepticisme qu’apaisé la rue.

Sur le terrain, la contestation s’est fragmentée. Aux revendications économiques initiales se sont ajoutées des critiques plus radicales du système politique. Cette hétérogénéité limite pour l’instant la capacité de la protestation à se structurer en alternative cohérente. Il n’existe pas, à ce stade, de force organisée capable de transformer le mécontentement diffus en projet politique crédible. De même, que les oppositions en exil sont divisées et manquent cruellement d’efficacité à organiser une quelconque alternative possible et sérieuse.

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La réaction du pouvoir reflète cette ambiguïté. Le discours officiel oscille entre ouverture et fermeté. L’appareil sécuritaire reste déployé, mais la répression paraît moins systématique que lors des vagues précédentes. Cette retenue relative traduit la conscience, au sommet de l’État, que l’usure du consensus est réelle et que l’affrontement frontal pourrait s’avérer coûteux.

L’Iran apparaît ainsi comme un régime sous pression permanente, affaibli mais résilient. Comparé parfois au « malade du Moyen-Orient », il n’est pas encore à l’agonie. Mais pour combien de temps ? La guerre de juin avec l’État hébreu a montré une capacité de résistance certaine mais l’a tout de même grandement affaibli. Les scénarios futurs restent ouverts : lente érosion, transformation interne ou recomposition après la disparition de l’ayatollah Khamenei. Ce qui est certain, c’est que le réveil du bazar rappelle une vérité fondamentale : en Iran, l’économie n’est jamais seulement une question économique. Elle est toujours, tôt ou tard, un fait politique majeur.

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