
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une tournée qui n’a rien de routinier
Le déplacement du ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite et en Jordanie n’a rien d’une mission protocolaire. Il s’inscrit dans une stratégie de long terme par laquelle Pékin redéfinit progressivement son rôle au Moyen-Orient : moins d’intervention directe, davantage de tissage diplomatique ; moins de sécurité militaire, plus de stabilisation politique et économique.
La rhétorique de l’« amitié traditionnelle » masque une réalité essentielle : la Chine ne se contente plus de commercer avec la région, elle ambitionne désormais d’en influencer les équilibres.
Confiance politique et intérêts concrets
Les rencontres de Wang Yi visent à renforcer la confiance politique avec trois acteurs clés, différents mais complémentaires. Les Émirats comme hub financier et technologique, l’Arabie saoudite comme pivot énergétique et politique du monde arabe, la Jordanie comme interlocuteur stable dans une zone traversée par les conflits. Derrière le langage diplomatique de la « synergie » se cache un agenda très concret : énergie, infrastructures, technologies et préparation du deuxième sommet Chine–États arabes que Pékin accueillera en 2026. L’initiative des Nouvelles routes de la soie demeure l’ossature économique de cette présence, mais elle n’en est plus l’unique instrument.
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Gaza et la ligne chinoise
La tournée intervient alors que les États-Unis et Israël poussent à la création d’un Conseil de transition international pour Gaza. Pékin adopte une position calibrée : abstention au Conseil de sécurité, soutien formel à la solution à deux États, insistance sur le principe selon lequel « les Palestiniens doivent gouverner la Palestine ». Cette posture permet à la Chine d’éviter la rupture avec Washington tout en se présentant comme un acteur plus neutre et moins compromis. Il n’est pas anodin que Pékin parle peu de sécurité militaire et beaucoup de gouvernance post-conflit.
La médiation comme instrument de puissance
Ces dernières années, la Chine s’est forgé une image de médiateur pragmatique. L’Accord de Pékin de 2023 entre l’Arabie saoudite et l’Iran reste son succès diplomatique le plus visible. Il n’a pas résolu les rivalités régionales, mais il a réduit le risque d’escalade directe entre deux pays contrôlant des points névralgiques de l’énergie mondiale. Pour Pékin, il ne s’agissait pas d’idéalisme : près de la moitié du pétrole importé par la Chine et une part significative de son gaz naturel liquéfié transitent par le détroit d’Ormuz. La stabilité régionale est synonyme de sécurité énergétique.
Les tentatives de médiation plus récentes, du conflit israélo-iranien de 2025 au dialogue interpalestinien entre le Fatah et le Hamas, ont produit des résultats limités. Mais là encore, l’essentiel n’est pas tant l’issue immédiate que le positionnement : la Chine se crédibilise comme un acteur capable de parler à tous, sans alliances militaires rigides et sans recours à la force.
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La mer Rouge et la doctrine de la non-ingérence
La crise de la mer Rouge en 2024 a illustré avec clarté l’approche chinoise. Touchée économiquement par les attaques des Houthis contre la navigation, Pékin a choisi de ne pas rejoindre l’opération militaire conduite par les États-Unis, privilégiant pressions diplomatiques et canaux discrets. Une décision cohérente avec sa doctrine : réduire la volatilité, éviter l’escalade, protéger les flux commerciaux sans assumer le coût politique et militaire d’une intervention armée.
Évaluation géopolitique
La tournée de Wang Yi confirme que le Moyen-Orient est désormais pleinement intégré à la compétition systémique entre grandes puissances. Les États-Unis demeurent le garant central de la sécurité militaire, mais la Chine occupe progressivement les espaces laissés vacants : diplomatie, reconstruction, infrastructures, énergie. Elle ne remplace pas Washington, elle l’accompagne et, à terme, en dilue l’influence.
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Évaluation géoéconomique
Pour Pékin, le Moyen-Orient n’est pas seulement une région instable à gérer, mais un pilier de sa sécurité économique. Énergie, routes maritimes, marchés émergents : tout converge. Consolider les relations avec les Émirats, l’Arabie saoudite et la Jordanie revient à réduire les risques systémiques et à renforcer un ordre multipolaire dans lequel la Chine n’impose pas par les armes, mais par la continuité des relations.
En définitive, le voyage de Wang Yi décrit une Chine qui ne recherche pas l’affrontement frontal, mais qui construit patiemment une influence structurelle. Dans le Moyen-Orient fragmenté d’aujourd’hui, cette stratégie, moins spectaculaire que celle des États-Unis, pourrait bien se révéler plus durable.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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