Le Grand Entretien avec le général Pinatel (2S) – Bilan stratégique et géopolitique de l’année 2025

Officier parachutiste, instructeur commando, chuteur opérationnel, blessé en opération, le général (2S) Pinatel, contributeur régulier du Diplomate, est l’un des géopolitologues les plus éclairés de l’actualité internationale, notamment à propos de la guerre en Ukraine.
Il est l’auteur de six livres géopolitiques, dont : Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent, Lavauzelle, 2017, ainsi que ses mémoires, L’esprit guerrier, aux éditions Balland. Son dernier ouvrage est intitulé Ukraine, le grand aveuglement européen : carnets de deux ans de guerre, chez Balland.
À l’heure où l’année 2025 s’achève sur une accumulation de tensions – avancées russes en Ukraine, négociations fragiles, durcissement stratégique au Moyen-Orient, incertitudes européennes, et publication de la nouvelle National Security Strategy américaine par l’administration Trump – son éclairage réaliste, fondé sur les faits et la puissance relative des acteurs, apparaît plus que jamais indispensable.
Dans cet entretien, il revient sur les transformations profondes qui redessinent l’ordre international, la redistribution des rapports de puissance entre États-Unis, Russie et Chine, ainsi que les débats stratégiques qui traversent l’Europe.
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Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : La fin de l’année 2025 marque une nouvelle phase dans la guerre en Ukraine, avec une avancée méthodique des forces russes et des négociations sous forte pression internationale que vous aviez annoncées depuis ces dernières années. Comment analysez-vous l’état actuel du front et quels enseignements stratégiques tirez-vous des événements récents ?
Jean-Bernard Pinatel : Depuis que Vladimir Poutine a rajeuni leur commandement en le confiant à des chefs qui avaient été les meilleurs depuis deux ans sur le terrain, les forces Russes avancent méthodiquement avec une tactique qui économise la vie des soldats, face à une armée ukrainienne composée de soldats courageux mais épuisés.
Les forces Russes viennent de remporter des victoires décisives à Pokrovsk et à Siversk, ce qui leur ouvre la porte pour atteindre rapidement le Dniepr dans l’Oblats de Zaporijjia au Sud et pour encercler par le nord et par l’est le dernier bastion fortifié qui entoure les villes de Kramatorsk et de Sloviansk.
Cela a une conséquence stratégique : si Vladimir Poutine n’obtient pas par la négociation le contrôle des 4 oblats annexés en septembre 2022, il les obtiendra par la force au plus tard dans un an.
Plusieurs responsables européens semblent vouloir maintenir l’effort de guerre ukrainien malgré un rapport de force de plus en plus défavorable à Kiev. Comment expliquez-vous cette posture et quelles conséquences peut-elle avoir sur la sécurité du continent européen ?
La dernière réunion de Londres du 8 décembre a rassemblé, Volodymyr Zelensky, Keir Starmer (hôte de la réunion), Friedrich Merz et Emmanuel Macron, un quarteron de personnes médiocres avec un égo démesuré qui recueillent moins de 25% de confiance de leurs citoyens et qui sont déconsidérés dans le reste du monde. Après s’être comportés en affidés serviles de Biden et des néoconservateurs américains, ils ne peuvent accepter de s’être trompés et de perdre. Ils espèrent, en poursuivant la guerre, ne pas avoir à assumer le bilan d’une politique qui a affaibli leur pays et qui a eu un impact négatif sur l’emploi et le pouvoir d’achat de leurs citoyens.
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La nouvelle Stratégie de Sécurité Nationale 2025 publiée par l’administration Trump affirme un recentrage total sur l’intérêt national américain et une approche ouvertement transactionnelle des alliances. Selon vous, comment ce tournant redéfinit-il les équilibres au sein de l’Occident ? Quel rôle attribuez-vous à Donald Trump dans le bouleversement géopolitique actuel ?
Je ne présenterai pas tout à fait comme cela la stratégie nationale de sécurité qui vient d’être publiée fin novembre par la Maison Blanche. Ce document que l’on présente en Europe comme un condensé des opinions d’un président fantasque, synthétise en fait les opinions et les expériences des femmes et des hommes qu’il a placés aux postes clés.
Tous partageant le concept central « América First » mais avec des nuances qui l’enrichissent.
J.D. Vance, Vice-Président et figure MAGA influente, est le plus critique sur l’aide à l’Ukraine et sur le délitement de la civilisation européenne.
Le sénateur D. Marco Rubio, figure influente du GOP est plus interventionniste que les autres et adopte de plus en plus une ligne critique vis-à-vis de l’UE.
Tulsi Gabbard, ancienne membre du Congrès, directrice du renseignement national (DNI), elle est la plus anti-interventionniste et isolationniste et aussi la plus critique envers structures d’alliance traditionnelles avec dans sa ligne de mire, l’OTAN.
Kristi Noem Secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis (Homeland Security) était gouverneur Dakota du Sud jusqu’à sa nomination et est une figure politique conservatrice très alignée sur Donald Trump notamment sur les questions d’immigration et de sécurité intérieure.
Toutes ces personnalités soutiennent le concept « América First » auquel tout doit être subordonné et que nombre d’analyses superficielles ont qualifié d’isolationniste, ce qui est un contre-sens absolu.
Ce concept signifie d’abord que, dans toute décision, les intérêts du peuple et des citoyens américains doivent être pris en compte en premier.
Ce concept d’America First s’est traduit en politique étrangère par une remise à l’ordre du jour de la doctrine Monroe déjà revisitée par Roosevelt et par Trump durant son premier mandat qui est le contraire de l’isolationnisme. Elle affiche sans détours, une volonté d’intervention dans l’« Hémisphère occidental[1] où se situent les intérêts vitaux des Etats-Unis. Les Etats-Unis abandonnent l’objectif d’être les gendarmes du monde pour se concentrer sur la grandeur des Etats-Unis et la défense active de ses intérêts vitaux.
Les Américains n’acceptent plus d’être en première ligne pour défendre leurs alliés afin de ne pas être entrainé contre leur gré dans une guerre. Et ils ne sont désormais prêts à aider que ceux qui s’aideront en investissant 5% du PIB dans la défense, en achetant pour s’armer les matériels américains et en pratiquant une politique non hostile aux intérêts économiques des Etats-Unis.
Ce document définit les objectifs à atteindre, les axes d’effort stratégiques et la méthode transactionnelle pour les atteindre
Est-il un facteur d’accélération d’un ordre mondial multipolaire, ou au contraire une tentative de restaurer une forme de leadership américain ?
C’est clairement l’acceptation d’un ordre multipolaire d’états-nations et la volonté de restaurer un leadership sans partage dans l’Hémisphère occidental c’est à dire du Groenland jusqu’à la Patagonie. Ailleurs et notamment en Europe avec laquelle les Etats-Unis reconnaissent une proximité civilisationnelle, les Etats-Unis de Trump ne vont pas se contenter d’un constat terriblement négatif mais se proposent d’agir pour nous ramener dans le droit chemin qu’ils mettent en œuvre aux Etats-Unis. « L’Europe continentale a perdu une part de son PIB mondial—qui est passé de 25 pour cent en 1990 à 14 pour cent aujourd’hui — en partie à cause des réglementations nationales et transnationales qui sapent la créativité et l’assiduité. Mais ce déclin économique est éclipsé par la perspective réelle et plus brutale de l’effacement civilisationnel. Les problèmes plus larges auxquels l’Europe est confrontée incluent les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, taux de natalité croissant, et perte des identités nationales et de la confiance en soi. Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent sera méconnaissable dans 20 ans ou moins ».
Bien plus : « L’administration Trump se trouve en désaccord avec les responsables européens qui ont des attentes irréalistes pour la guerre, perchés dans des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup piétinent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l’opposition. Une large majorité européenne veut la paix, mais ce désir ne se traduit pas en politique, dans une large mesure à cause de la subversion des processus démocratiques par ces gouvernements. »
« En conséquence, notre politique générale pour l’Europe devrait privilégier : le rétablissement des conditions de stabilité en Europe et de la stabilité stratégique avec la Russie ; permettre à l’Europe de se tenir debout et d’opérer comme un groupe de nations souveraines alignées, y compris en prenant la responsabilité principale de sa propre défense, sans être dominé par une quelconque puissance accusatoire ; cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe au sein des nations européennes ; ouvrir les marchés européens aux biens et services américains et assurer un traitement équitable des travailleurs et entreprises américaines ; construire les nations saines du Centre, L’Europe de l’Est et du Sud grâce à des liens commerciaux, des ventes d’armes, une collaboration politique et des échanges culturels et éducatifs ; mettre fin à la perception de l’OTAN en tant qu’alliance en perpétuelle expansion et empêcher que cette perception devienne une réalité[2] ; encourager l’Europe à prendre des mesures pour lutter contre la surcapacité mercantiliste, le vol technologique, le cyber-espionnage et d’autres pratiques économiques hostiles. »
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Dans votre analyse, les États-Unis peuvent-ils encore enrayer la perte progressive de leur position dominante face à la Chine, ou ce glissement structurel vers un ordre post-américain vous paraît-il désormais irréversible ?
A partir du moment où les Etats-Unis acceptent un monde multipolaire dans lequel leurs intérêts vitaux sont limités à un des 5 continents, ils reconnaissent à la Chine la primauté en Asie mais ils n’accepteront pas son ingérence en Amérique Latine et du Sud.
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La Russie, la Chine et plusieurs puissances du Sud global profitent de ce moment de bascule pour renforcer leurs positions. Quelles sont, selon vous, les dynamiques stratégiques les plus décisives en 2025, et comment devraient-elles orienter la politique étrangère française ? À la lumière des tensions simultanées en Ukraine, au Moyen-Orient ou en mer de Chine, estimez-vous que le monde soit entré dans une phase durable de conflictualité ouverte ? Quel type d’ordre international pourrait émerger à moyen terme de ces crises convergentes ?
La guerre d’Ukraine a mis en lumière plusieurs faits déterminants :
- Elle a sonné la fin du système international fondé sur la primauté des Etats-Unis acquise à la fin de l’URSS.
- La possibilité de faire la guerre sans mandat international que s’étaient arrogé les Etats-Unis en Irak est désormais partagé avec au moins une autre puissance nucléaire.
- Une puissance nucléaire qui dispose d’une capacité de deuxième frappe dissuasive a une liberté d’action quasi-totale dans les régions qu’elle est la seule à considérer comme faisant partie de ses intérêts vitaux.
J’ai révélé dans mon dernier livre « Ukraine, le grand aveuglement européen » que dès le premier jour de la guerre en Ukraine, les Etats-Unis de Biden qui avaient tout fait pour la provoquer, feraient tout leur possible pour aider l’Ukraine mais en refusant toute confrontation directe avec la Russie. Et donc que Poutine atteindrait tôt ou tard au moins deux de ses objectifs de guerre : le rattachement du Donbass à la Russie et l’interdiction pour l’Ukraine de faire partie de l’OTAN. Trump a acté ce dernier point et il figure dans le document National Security Strategy dans les axes d’action des Etats-Unis en Europe que j’ai cité plus haut : « mettre fin à la perception de l’OTAN en tant qu’alliance en perpétuelle expansion et empêcher que cette perception devienne une réalité. »
L’aveuglement européen a été de refuser de voir cette réalité. Le quarteron de bellicistes qui se sont réuni à Londres est criminel[3] car il prolonge la souffrance du peuple ukrainien et il affaiblit l’économie européenne qui ne peut se passer du gaz russe et qu’elle achète au prix fort par des voies détournées.
Le système international va donc s’articuler autour des 8 puissances nucléaires et de ce qu’elles considèrent comme leurs intérêts vitaux. Cela va avoir un effet stabilisant dans une grande partie du monde mais, à contrario, cela va ouvrir la porte à des guerres qui resteront locales ou régionales dans les régions du monde où une puissance nucléaire possédant une capacité de deuxième frappe décidera quelle a un intérêt vital à proximité de ses frontières et qu’elle est la seule à le considérer. Et évidemment on pense à Taïwan qui n’est liée par aucun accord de défense avec les Etats-Unis.
Dans les nations démocratiques cette définition des intérêts vitaux doit faire l’objet d’un grand débat national au moment des présidentielles.
Macron ne peut pas dire sans débat national comme il l’a fait dans un discours prononcé à l’École de Guerre le 7 février 2020, que « les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne ». Car cela signifie, par exemple qu’il est prêt à utiliser le feu nucléaire pour protéger l’Etat dont Tallinn est la capitale alors même que 90% des Français ne savent probablement pas de quel pays, cette ville est la capitale ! Et d’escalade en escalade, cela signifie qu’il est prêt à risquer Paris pour protéger Tallinn !
La France est la seule puissance européenne à disposer d’une force nucléaire et d’une capacité de deuxième frappe dissuasive. Elle a donc un rôle important à jouer dans ce nouvel ordre mondial mais certainement pas au sein une organisation militaire comme l’OTAN qui limite sa liberté d’action. Et si les Etats-Unis s’en retirent ce sera l’Allemagne qui voudra en prendre le leadership
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[1] Qui contrairement à des contresens courant dans l’acception américaine s’étend du Groenland jusqu’à la Patagonie
[2] « Ending the perception, and preventing the reality, of NATO as a perpetually expanding alliance. »
[3] 8 décembre 2025 se sont réunis à Londres Volodymyr Zelensky, Keir Starmer (hôte de la réunion), Friedrich Merz, Emmanuel Macron. Ces 4 dirigeants ont tous une cote de confiance inférieure à 25%
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Le général Jean-Bernard Pinatel est docteur en études politiques, titulaire d’une maitrise de sciences physique (option physique nucléaire), ancien auditeur de la 37 ème Promotion de l’IHEDN. Il est l’auteur de six livres géopolitiques, dont : Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent, (Lavauzelle, 2017). Il est Vice-Président du Think Tank GEOPRAGMA.
