DÉCRYPTAGE – Leçons d’Irak, tentations vénézuéliennes : La mutation de l’interventionnisme américain

DÉCRYPTAGE – Leçons d’Irak, tentations vénézuéliennes : La mutation de l’interventionnisme américain

lediplomate.media — imprimé le 22/02/2026
Guerre Vénézuéla
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Changer le gouvernement ou le rendre dépendant

Il existe une tentation récurrente dans l’histoire américaine : quand un pays ne se plie pas, on le plie. Parfois en renversant ceux qui gouvernent, parfois en les laissant en place tout en les vidant de leurs marges, en les forçant à obéir, en les transformant en rouage de la machine d’un autre. La question, aujourd’hui, n’est pas de savoir si États-Unis pratiquent ou non le « changement de régime ». La question est de comprendre quel modèle ils privilégient, et pourquoi. Car derrière la rhétorique de la démocratie exportée se cache un calcul bien plus concret : coûts, rendement, contrôle des ressources, gestion du risque.

Le débat s’est ravivé à propos du Venezuela et de l’idée, sans cesse évoquée et souvent démentie, d’un retour à une saison d’interventions directes. Mais celui qui ne regarde que la dernière page manque le roman : l’interventionnisme n’a jamais disparu. Il a changé de forme, d’outils, de langage. Et surtout, il a appris à ses dépens une leçon qui passe par Bagdad.

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De la fin de la guerre froide au piège irakien

Attribuer à des puissances rivales chaque étincelle de crise, comme si la politique étrangère était un roman à coupable unique, est une habitude commode et souvent naïve. La pratique des interventions américaines a été longue et continue, avec des accélérations et des pauses. Après la guerre froide, l’un des épisodes symboliques reste l’opération au Panama et la capture de Manuel Noriega : une action présentée comme « police internationale », mais vécue par beaucoup comme la preuve que la souveraineté, lorsqu’elle rencontre la force, devient un concept négociable.

Vient ensuite la séquence qui marque à la fois l’apogée et la crise de l’idée interventionniste : l’Afghanistan et l’Irak. L’Afghanistan après le 11 septembre, l’Irak en 2003. Deux guerres différentes, un même résultat : l’impossibilité de sortir sans payer un prix politique et stratégique, la difficulté de transformer une occupation en projet crédible, l’usure lente de l’opinion publique, la facture économique qui grimpe tandis que les résultats s’évaporent.

De ces guerres, et surtout de l’Irak, les États-Unis retirent un catalogue de leçons, certaines assumées, d’autres refoulées : éviter les occupations longues, privilégier la puissance de feu, réduire l’exposition des troupes, recourir aux frappes ciblées, frapper au sommet et disparaître. Paradoxe de l’ère nouvelle : on parle moins de guerre, mais on frappe plus souvent, avec des moyens plus « légers » et politiquement plus supportables.

« Couper la tête, laisser le reste » : La tentation du compromis autoritaire

Dans le débat sur l’Irak, une ligne alternative s’était dessinée avant même la chute de Saddam : ne pas démolir tout l’appareil d’État, ne pas ouvrir un vide que d’autres rempliraient, mais retirer les sommets et conserver le reste. Une idée cynique, présentée comme pragmatique : changer le visage sans démonter la machine. La promesse était simple : ordre, continuité administrative, coûts d’occupation moindres, moindre probabilité d’insurrection.

Cette option était aussi poussée par des acteurs régionaux qui avaient tout intérêt à éviter un Irak démocratisé et imprévisible. Le message tenait en une phrase : l’Occident n’a pas à construire un nouveau pays, il doit garantir un pays gouvernable. Si la démocratie produit de l’instabilité, mieux vaut une autorité contrôlable. Dans cette logique, la « construction de l’État » n’est pas un objectif : c’est un risque.

L’histoire prend un autre chemin. L’option inverse l’emporte : démantèlement de l’appareil, épurations inspirées de la dénazification de l’après-guerre européen, ambition de refonder l’Irak. Le résultat est une fracture : un pays désarticulé, une guérilla nourrie par le chaos, l’extension de l’influence iranienne et l’épuisement américain. La démocratie imposée de l’extérieur se révèle non seulement fragile, mais contre-productive : elle est perçue comme une étiquette collée sur une occupation.

La leçon irakienne : Ne pas exporter, discipliner

C’est là que la politique américaine change de ton. Elle n’abandonne pas l’idée d’intervenir, mais elle réduit l’ambition de refaire les sociétés. Si la transformation d’en haut coûte trop cher, on passe à la discipline : asphyxie économique, sanctions, isolement, pression sélective, menace crédible de l’usage de la force comme cadre permanent. La démocratie reste un drapeau, mais elle n’est plus nécessairement un objectif opérationnel.

Ce tournant se voit aussi dans la gestion des printemps arabes : un premier élan, puis le repli, puis l’acceptation des restaurations au nom de la stabilité. Quand les révolutions deviennent ingérables et que les équilibres régionaux réclament de l’ordre, l’idéal démocratique passe au second plan. Le risque, en géopolitique, est toujours le même : que « l’instabilité amie » devienne plus dangereuse que « l’autoritarisme utile ».

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Trump : moins de démocratie, plus d’intérêt

Dans ce cadre, Donald Trump est moins « imprévisible » que ne le suggère son image. Sa politique obéit à un principe élémentaire : l’intérêt matériel d’abord, la démocratie ensuite, et souvent pas du tout. Pour lui, l’Irak n’est pas la grande erreur morale : c’est la grande erreur de gestion. Il ne fallait pas tenter de refaire un pays, il fallait maximiser le gain. La formule, répétée sous diverses formes, est brutale : si tu te bats, prends ce dont tu as besoin. Ressources, contrats, avantages stratégiques.

Cette vision transforme l’intervention en transaction. Et elle explique pourquoi Trump, tout en se vantant parfois de « ne pas aimer les guerres », n’hésite pas à frapper quand il y voit un intérêt : raids, opérations ciblées, pression militaire calibrée pour arracher des concessions sans s’enliser dans une occupation.

Venezuela : Ne pas renverser, plier

Le Venezuela devient le laboratoire parfait de cette approche. L’objectif n’est pas de bâtir une démocratie vénézuélienne selon les manuels occidentaux. L’objectif est d’obtenir des résultats : sur le pétrole, sur les concessions, sur les conditions de marché, sur l’influence régionale, sur la posture envers Washington. Si le gouvernement reste debout mais change de conduite, cela peut suffire. C’est la différence entre « changer le gouvernement » et « changer le comportement ».

Dans cette perspective, la pression économique n’est pas un supplément moral : c’est l’arme principale. Et elle vise un point précis : l’économie quotidienne, la capacité du pays à respirer, à payer les importations, à tenir le consensus, à éviter les fractures internes. C’est une guerre qui n’occupe pas des territoires mais des marges : elle rétrécit l’espace de manœuvre jusqu’à ce que l’adversaire négocie.

Scénarios économiques : Énergie, contrats, rentes et chantage

Sur le plan économique, l’enjeu est évident. Le Venezuela possède des ressources qui, dans un monde redevenu compétitif sur les matières premières, ne sont pas un détail. Le contrôle des flux, le retour possible d’entreprises occidentales, la redéfinition des licences et des quotas, la gestion des paiements et des sanctions : tout cela dessine un champ de bataille où politique et marché se confondent.

Un scénario est celui d’une « normalisation sélective » : allègements ciblés en échange de concessions, retour partiel d’opérateurs américains, réouverture contrôlée des exportations, avec l’objectif de réduire l’espace d’acteurs rivaux et de remettre les États-Unis au centre de la filière. Un autre scénario est celui du durcissement : sanctions plus sévères, traçabilité renforcée, punition des intermédiaires et des pays tiers, pour rendre prohibitif tout circuit alternatif.

Dans les deux cas, le principe reste le même : l’argent n’est pas neutre, il est géopolitique. Et celui qui contrôle la finance contrôle la politique plus sûrement que ne le font les discours.

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Évaluation stratégique et militaire : La force comme menace continue

Sur le plan militaire, l’élément décisif n’est pas l’invasion, mais la crédibilité de la menace. Le modèle contemporain est fait de frappes sélectives, de dissuasion intermittente, de démonstrations de force qui rappellent qui maîtrise l’escalade. C’est une posture à « faible empreinte » mais à forte pression : je n’occupe pas, mais je peux frapper ; je ne reste pas, mais je peux revenir.

Cela réduit les coûts politiques internes tout en conservant le levier. C’est une stratégie adaptée à une Amérique qui veut éviter les guerres interminables sans renoncer à diriger. Et elle produit un effet collatéral : elle banalise l’usage de la force comme instrument ordinaire de négociation.

Géopolitique et géoéconomie : Zones d’influence et doctrine du « proche étranger »

La toile de fond est celle d’un monde où les grandes puissances recommencent à raisonner en zones d’influence. Dans la version trumpienne, cela devient explicite : « l’Amérique d’abord », souveraineté comme droit d’imposer, vision de l’hémisphère occidental comme espace prioritaire. Dans cette géographie mentale, l’Amérique latine est le terrain où démontrer que l’ordre régional ne se discute pas.

Ici intervient la géoéconomie : il ne suffit pas d’être fort militairement, il faut contrôler chaînes de valeur, ports, ressources, infrastructures énergétiques, flux financiers. Le changement de gouvernement n’est qu’un instrument parmi d’autres. Souvent, il est plus efficace de vassaliser : laisser un pouvoir local en place mais le rendre dépendant, l’obliger à traiter, le lier par des contrats et des chantages, transformer la souveraineté en coquille.

L’illusion occidentale et le retour de la politique de puissance

L’Occident s’est raconté pendant des années que la mondialisation allait domestiquer les conflits et que la démocratie se diffuserait par imitation. La réalité, aujourd’hui, est autre : la politique de puissance est revenue sans demander la permission, et elle utilise souvent les outils mêmes de la mondialisation pour frapper plus profondément. Sanctions, finance, énergie, technologies, contrôle des paiements : c’est un arsenal qui n’a pas besoin de chars pour produire des effets sociaux.

C’est pourquoi le sujet n’est pas moral, il est structurel : lorsqu’un pays est essentiel à une chaîne de valeur ou à un équilibre régional, il devient un champ de bataille. Et lorsqu’un gouvernement résiste, l’alternative n’est pas seulement de le renverser : c’est de le plier. Changer le régime ou le vassaliser. Deux voies différentes vers le même point : faire coïncider l’intérêt de l’autre avec le sien, ou du moins le rendre incapable de s’y opposer.

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